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5-12-2015
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La décroissance et la prospérité sans croissance

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La décroissance et la prospérité sans croissance
(Crédit photo : DR)
 
Dès que l'on évoque la nécessité d'imaginer une autre croissance, les clichés et les malentendus pullulent. Anne Musson, maître de conférences en économie, fait le tri entre vraies et fausses idées.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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Anne Musson est docteure en économie et écologie humaine et maître de conférences en économie

Samedi 31 octobre 2015, sur le plateau d’« On n’est pas couché », sur France 2, la journaliste Léa Salamé exprimait son pessimisme face à la COP21 et aux propositions formulées dans le plaidoyer Osons par Nicolas Hulot, invité sur le plateau. Parmi quelques échanges virevoltants, on pouvait relever celui-ci :

Léa Salamé : « Sur ce postulat antilibéral, (…) vous dites qu’il est impératif de viser une prospérité sans croissance, mais la question est la suivante : qu’allez-vous répondre aux pays émergents qui vont dire : “Vous avez profité de la croissance pendant cinquante ans” ? Parce que prôner la décroissance, c’est très bien en France… »

Nicolas Hulot : « Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Entre la croissance et la décroissance, il y a une alternative : la croissance et la décroissance sélectives. Il y a des flux à développer : les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, la ville durable, les transports d’eau, les bâtiments à énergie positive, l’agroécologie. Pour ce qui est des énergies fossiles, il va falloir décroître. »

La seule course à la croissance du PIB peut mener à la destruction de richesses

L’erreur est courante : lorsqu’il est question de ralentir la croissance, ou tout simplement d’une « autre croissance », on associe à ces termes – on les confond même souvent – celui de « décroissance ».

Simplement, la décroissance, c’est une baisse du produit intérieur brut (PIB), ce qui signifie une diminution de la production de biens et services. La croissance zéro, c’est un taux de croissance du PIB égal à zéro. Derrière les théories d’une croissance sobre (et elles sont nombreuses) s’exprime l’idée que la richesse ne se confond pas avec la croissance du PIB. La production de biens et services ne doit pas forcément diminuer pour construire un développement durable, mais la seule course à la croissance du PIB peut mener à la destruction de richesses.

Un certain niveau de production est sans conteste nécessaire au bien-être d’une nation, mais de simples corrélations illustrent le fait que la croissance du PIB peut avoir un impact négatif sur la richesse, la performance environnementale, les inégalités… Les graphiques ci-dessous – qui utilisent les données de la Banque mondiale – présentent la relation entre la richesse des nations d’une part, et, d’autre part, le PIB (graphique 1) et la croissance du PIB (graphique 2). La « véritable » richesse des nations est un stock de capitaux, inventorié par la Banque mondiale, qui propose d’additionner le capital produit [1], le capital naturel, le capital intangible – qui se compose lui-même du capital humain et du capital social – et des capitaux venant (ou sortant) de l’étranger.

Ces graphiques sont simplistes, certes, mais on remarque que le niveau de PIB a tendance à avoir un impact positif sur la richesse, alors que la croissance du PIB semble influer négativement. De même, on observe souvent deux nuages de points qui se détachent sur les graphiques : ils correspondent, grossièrement, aux pays développés et ceux en développement issus de notre échantillon composé de 61 pays.

La croissance du PIB n’est pas une condition suffisante à l’enrichissement des pays

Donc oui, Léa Salamé a raison, les problématiques sont différentes selon le niveau de développement d’un pays ; mais non, la croissance du PIB n’est pas une condition suffisante à l’enrichissement des pays. Surtout, la prospérité sans croissance ne prône pas la décroissance mais bien l’augmentation des richesses, et comme l’a justement répondu Nicolas Hulot, en orientant cette croissance vers des productions soutenables qui permettent l’amélioration du bien-être des populations.

Pour en savoir plus :
- Social-écologie, de Eloi Laurent, (Flammarion, 2011). Ouvrage pour public averti.
- Vivement 2050 !, de Gar Alperovitz, Herman E. Daly, Joshua Farley, Carol Franco, Tim Jackson, Ida Kubiszewski, Juliet Schor et Peter Victor, sous la direction de Robert Costanza (Les Petits Matins/Institut Veblen, 2013).
- « Questioning Economic Growth », article de Peter Victor, paru dans le n°468 de Nature, novembre 2010.

A lire aussi sur Terraeco.net :
- « On a fait du PIB le seul critère de l’efficacité des politiques publiques »
- « Le PIB n’est pas un bon outil pour mesurer le bien-être »

[1] Le capital produit est assimilable au PIB. En ce sens, le graphique 1 est peu surprenant : si le PIB est une partie de la richesse des nations, il est normal que les deux variables soient corrélées. Or, la composante la plus importante de la richesse « véritable » s’avère être le capital intangible, lui aussi positivement corrélé au niveau de PIB, et négativement au taux de croissance du PIB. La logique sous-jacente est que la croissance du PIB peut être positive pour la richesse en augmentant le capital produit, mais davantage néfaste en détruisant d’autres types de capitaux.

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Docteur en économie et écologie humaine

Maître de Conférences en économie

12 commentaires
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  • Bonjour,
    J’ai rédigé une longue réponse à votre dernier message mais il semble qu’elle se soit perdue dans les méandres du réseau ...
    Alors je vais faire plus bref.

    Point 1
    Vous dites "on peut baisser la production sans décroître".... le complément du nom c’est bien sur "le PIB", restons clairs. Et bien cette assertion va contre le sens commun et est battue en brèche par les données que nous fournissent 200 ans d’ère industrielle. Cela ne signifie pas que vous ayez tort à priori. Cela veut juste dire qu’en l’absence de données issues de la mesure et sans modélisation plus poussée, votre affirmation n’a pas plus de valeur qu’une profession de foi. Or cette profession de foi cela fait 15 ans que je l’entends et on ne m’en a jamais présenté le début d’une preuve solide.

    Point 2
    Pour de raison politique et même morale (ouh le gros mot), je refuse le terme de "capital social" qui est pour moi l’extension du capital (déjà beaucoup trop puissant) à la sphère du subjectif et des relations humaines. J’en ai connu un exemple par des années de bénévolat et la demande répétée de remplir des papiers (bureaucratie et capitalisme se rejoignent) pour traduire en équivalent argent cette activité au titre de la "valorisation du bénévolat". Je n’ai jamais souscrit à ces pratiques de petits-comptables en mal de sens existentiel. Cette pratique est un exemple d’essai de quantification du "capital social", concept que je trouve paresseux sur le plan intellectuel en plus que dangereux sur le plan politique. Mais peut-être est-ce l’un des objectifs premiers et officieux des indicateurs globaux : tuer le politique, coiffer les discussions citoyennes, le débat, le conflit, par un nombre qui ne pourra souffrir la discussion puisque élaboré par des experts ? C’est une hypothèse.

    Cordialement,

    27.12 à 18h47 - Répondre - Alerter
  • Bonjour,

    Point 1 :
    Vous affirmez que diminuer la production ne revient pas à entrer en décroissance. Cette affirmation allant contre le sens commun, il vous faut alors l’étayer par des données. L’affirmer sans faire référence à des "mesures" solides (ce qui est possible puisqu’il s’agit de quantifier un objet) vaut profession de foi et non démonstration.
    Si mon grand-père produit une table en bois local qui dure 100 ans, il va empêcher la production de 10 tables de durée de vie de 10 ans et de ce fait il aura réduit la production de 9 tables (pas équivalentes certes mais ...). Les flux de production de tables vont donc diminuer, c’est la décroissance. Je ne vois pas comment vous pouvez dire le contraire. Produire durablement c’est réduire le flux de la production qui aujourd’hui est intense de part, entre autre, la faible durée de vie des objets. Réduire le flux c’est faire de la décroissance du PIB.
    Vous parlez d’augmenter "les exportations" ou "la dépense publique". Certes. Et vous exportez quoi ? Vous fabriquez du vent que vous convoyez par bateau à voile ? Et la dépenses publiques, n’est-ce pas de multiples rond-points, routes, salles des fêtes, etc ...

    Point 2
    "Quantifier le capital social". C’est justement ce qui m’amuse et me fait un peu peur. Cela m’amuse car c’est la tentative de réduire des sujets complexes et fins à la bêtise quantitative de la mesure (je suis physicien, je connais la force de la mesure et ses limites aussi). Je trouve que c’est médiocre du point de vue de l’esprit. Cela me fait peur car "capital social" est typiquement une expression empreinte d’une volonté régulatrice (capitaliste) de l’activité subjective humaine. Bref, c’est du fascisme, dans sa définition première. Certes indolore au début mais on a vu comment cette notion bête de PIB est entrée dans les têtes en 30 au point de faire dire des âneries à beaucoup de gens, alors si on généralise ces notions quantitatives à des choses plus profondes et plus humaines, j’ai de bonnes raisons d’avoir peur.
    Ce truc de capital social, je connais ça par coeur. J’ai fait du bénévolat pendant des années (m’occuper d’ados) et on m’a demandé de quantifier mon action pour savoir combien d’équivalent argent (temps passé, transport, etc) cela représentait. Bien sur, je n’ai pas perdu mon temps avec ces préoccupations de petits-comptables en manque de sens existentiel. Monétariser les échanges humains, c’est l’extension totale du capitalisme (lire André Gorz). Tout mettre en argent. L’argent comme mesure objective à tout. C’est ce que vous faites quand on essaie de délivrer un indicateur "par la positive" de mesure du "capital social". Tout est dans le texte. Corseter le social dans le capitalisme. Corseter l’humain dans un indicateur de bureaucratie étatique. C’est l’association du capital et d’une forme de fascisme, voilà mon avis. Cet avis est surement plus discutable que le point n°1 qui n’est que du sens commun, mais je l’expose quand même. Si votre travail consiste à définir ce nouvel indicateur, je comprends que vous y soyez attaché, mais ce n’est là qu’une hypothèse.

    Point 3
    Il me semble que l’état doit "ficher" la paix aux gens et leur laisser individuellement ou collectivement le choix de leurs "indicateurs subjectifs". Je trouve d’ailleurs cette expression très "oxymorique", ce qui détruit de fait son contenu potentiel. Autre conseil de lecture : "la politique de l’oxymore", de Bertrand Méheust.
    D’ailleurs à ce sujet des oxymores, si la décroissance fait peur, je propose "décroissance positive", puisqu’on nous parle bien de "croissance négative" ... !

    Bien cordialement, joyeux noël.

    27.12 à 13h22 - Répondre - Alerter
    • Cher Marc,

      Une réponse rapide ;-)
      - Si au lieu de produire 10 tables, on en produit une, on a toujours une production de +1 n’est ce pas ? Donc le taux de croissance est de 1% et non plus de 10%, le taux de croissance est plus faible mais on est toujours en croissance, et toujours pas en décroissance.
      - Vous n’êtes pas pour les indicateurs du fait de leur limites, je suis d’accord avec vos arguments mais je suis pour mesurer car je pense que politiquement, ce qui n’est pas mesuré ne compte pas ; et sans alternative, la course au taux de croissance du PIB le plus fort possible continuera encore et encore, et cela est dangereux pour des raisons environnementales, économiques, sociales, évoquées au cours de nos discussions.

      Merci pour le débat riche en tous cas !

      Tous mes meilleurs voeux !

      4.01 à 20h56 - Répondre - Alerter
      • Bonjour Anne,
        Et bien non, je ne suis pas d’accord avec votre raisonnement.
        Il ne faut pas raisonner sur l’instant mais sur la durée.
        Si on achète des tables de piètre qualité et qu’il en faut 10 par foyer sur une période de 100 ans, cela veut dire que l’on doit produire 0,1 table par an et par foyer. Si j’achète une table de meilleure qualité et qui me dure 100 ans (en châtaigner de mon père), cela veut dire que je dois produire 0,01 table par an et par foyer.
        Passez de la consommation d’objets peu endurants à la consommation d’objets plus robustes (passer d’un taux de production de table de 0,1 table par an à 0,01 table par an) c’est donc faire de la décroissance du PIB sauf à penser que la belle table coutera 10 fois plus que la vilaine, ce qui ne sera pas le cas.

        Une étude (de cap Gémini je crois) avait, de même, montré que si toutes les mesures du Grenelle de l’environnement avait été mises en place, il en aurait résulté une augmentation de la croissance du PIB au début (il faut fabriquer les isolants pour bâtiments, les éoliennes, etc...) mais au final une diminution du PIB sur le long terme (15 ans ? je ne sais plus). Pas besoin de faire une étude savante pour cela. Un produit sera "écologiquement amorti" à partir du moment où il aura laissé moins de traces productives (énergie, matières premières) qu’un autre équipement. Tout thermodynamicien qui connait un peu son cours sur l’entropie sait cela. Mais les thermodynamiciens ne donnent pas assez leur avis en économie. C’est bien dommage.
        Bien cordialement.
        Marc

        27.01 à 17h13 - Répondre - Alerter
  • "Surtout, la prospérité sans croissance ne prône pas la décroissance mais bien l’augmentation des richesses, et comme l’a justement répondu Nicolas Hulot, en orientant cette croissance vers des productions soutenables qui permettent l’amélioration du bien-être des populations."

    Cette tirade ne veut strictement rien dire, si ce n’est faire croire que le productivisme est toujours et encore la solution... au profit de qui ? Elle ne veut rien dire car elle utilise deux notions subjectives (rien que ça) pour discréditer une notion objective : la décroissance du PIB.
    La prospérité est une notion subjective. Ce n’est pas un objet d’étude, sinon pour les philosophes, les théologiens, voire les anthropologues. De même pour la richesse sauf si on sous-entend la richesse matérielle (à ces fameux compléments du nom qui ont disparu des débats...). Alors ça oui c’est un objet d’étude. Et c’est le PIB qui le mesure (tant bien que mal). Or PVD ou nations riches, le monde produit trop pour que la nature encaisse. Le PIB mondial devra donc baisser, structurellement, indépendamment de toutes questions de redistribution. Dire le contraire c’est être crétin (c’est-à-dire nier l’état des connaissances sur le réel physique qui nous entoure) ou avoir des actions dans les entreprises qui vivent très bien de ce système. Si le PIB baisse dans un monde qui attend la croissance, ça s’appellera de la récession (c’est le drogué en manque=> et c’est déjà le cas car le drogué veut augmenter la dose à 10% et ce n’est physiquement plus possible) , s’il baisse de manière choisi et collectivement organisé (un peu=> donc nécessité de la politique), ça s’appellera de la décroissance (dont il existe plusieurs versions, la malthusienne étant pour moi à refuser direct). Faire l’amalgame volontaire entre récession et décroissance c’est avouer que l’on est un productiviste, c’est-à-dire quelqu’un qui pense que c’est bon de produire toujours plus.

    17.12 à 17h12 - Répondre - Alerter
    • Bonjour Marc,

      - Cette tirade ne veut pas rien dire, je confirme : on peut produire des biens de manière durable. En ayant conscience de "l’état des connaissances sur le réel physique qui nous entoure", on peut produire moins, différemment, mais produire suffisamment et maintenir le bien-être, voire l’améliorer, produire des biens alimentaires, produire de l’énergie, produire des services de santé (ce qui semble indispensable, vous en conviendrez). Cela n’a rien à voir avec le productivisme, c’est même très différent, puisque l’objectif n’est pas de produire, mais bien d’assurer le bien-être de la population.
      - La richesse est à ne pas confondre avec le PIB, sinon c’est à ce moment là qu’on est productiviste : l’objectif premier est alors de produire, en sous entendant qu’une augmentation de la production conduit automatiquement à une augmentation de bien-être. ce que l’article montre, c’est bien que l’augmentation du PIB peut mener à une destruction de richesse. Mais vous avez raison, la richesse est une notion difficile à appréhender, tout comme le bonheur est une notion subjective. Je ne pense pas que ce soit une raison pour ne pas essayer de les mesurer, car malheureusement en terme de politiques publiques "ce qui n’est pas mesuré ne compte pas".
      - Il ne me semble pas que l’article fasse l’amalgame entre décroissance (baisse de la production) et récession (qui est la baisse du taux de croissance), puisqu’il n’est d’ailleurs pas question de récession.
      - Enfin comme vous le dites être productiviste, c’est être "quelqu’un qui pense que c’est bon de produire toujours plus", l’article défend une thèse très différente, il explique que produire plus peut etre destructeur de richesse (c’est le cas actuellement dans nombre de pays), donc non, ce n’est pas toujours bon de produire plus.

      18.12 à 11h57 - Répondre - Alerter
  • L’humanité consomme les ressources naturelles de 1,5 terre, et nous français consommons les ressources de 3,5 terres. Ce n’est évidemment pas soutenable. Vouloir toujours ergoter sur la croissance zéro ou sur une croissance différente, c’est ne pas regarder la réalité en face.
    Nous ne pouvons pas continuer à prélever toujours plus de ressources naturelles, ce qui sera le cas même avec les scénarii les plus idéalistes, et la croissance verte et autres fariboles ne sont proposées que pour satisfaire les multinationales.
    Il faut se préparer à adopter un mode de vie le plus sobre possible, faute de quoi nous y serons obligés par la force des choses, et ce dans la douleur.
    La décroissance est la seule solution à court terme.

    6.12 à 18h03 - Répondre - Alerter
    • Bonjour Michel,
      Si, il est possible de produire, de s’enrichir globalement, en ne détruisant pas le capital naturel. Nous sommes d’accord, le mode de consommation doit changer, il doit être soutenable, plus local, plus responsable. Voir notamment les lectures indiquées en bas de l’article.

      7.12 à 09h46 - Répondre - Alerter
      • Merci pour votre réponse.

        Je suis d’accord avec Michel. Vous voulez produire durablement ? Mon grand-père faisait ça : une table qui dure 100 ans, une maison qui tient encore plus longtemps, un tracteur de 60 ans qui continue de faire les foins.... Mais avec des objets durables (et utiles) vous faites décroitre automatiquement la production et cela donne la décroissance du PIB que vous le vouliez ou non. C’est juste comme 2+2 font 4. Si le pays avait été peuplé de gens comme mon grand-père, le PIB de la France serait encore celui de 1960 (et on serait probablement pas plus malheureux).
        Je ne dis pas, comme vous le soulignez, que l’article fait l’amalgame entre décroissance et récession. Je dis que, pour des raisons de déni qui me dépasse (mais la psychiatrie a montré à quel point le déni du réel pouvait être puissant) beaucoup des "élites" intellectuelles n’osent pas prononcer le mot de "décroissance" du PIB (ils disent même "croissance négative" => ils sont vraiment rigolos). Or le PIB étant complètement corrélé à la production matérielle et donc, corolaire, aux pollutions, vous arrivez à une contradiction fondamentale si vous souhaitez sincèrement réduire l’empreinte écologique de la population mondiale sans faire appel à la décroissance. Si vous contestez ces faits étayés par les études (et même le bon-sens), il faut fournir des preuves de ce que vous avancez. En résumé vous dites : "produire plus peut-être destructeur de richesse". Moi je dis : produire plus aujourd’hui EST destructeur pour l’environnement. Et ce n’est pas l’apparition des TICE qui a arrangé nos affaires comme l’avait bien vu tous les gens un peu dégourdis qui savent comment marche l’électronique.

        Reste l’idée de prôner la croissance d’autre chose, pour ne pas abandonner l’idée d’une croissance qui semble tenir en vie tellement de croyants. D’où cette idée d’indicateurs de bonheur des sociétés. Et là, excusez de le dire comme cela, je pense qu’on touche le fond en terme philosophique. Déjà parce que le bonheur n’est pas une notion universelle. IL suffit pour s’en rendre compte de s’intéresser à la philosophie chinoise qui s’est totalement développer à l’abri de cet impératif (Lire l’excellent François Jullien). Ensuite parce que si on décide que ce bonheur devient une valeur cardinale et universelle elle n’en demeurera pas moins fantastiquement subjective. Et réduire à quelques critères mesurables un sentiment aussi subjectif et personnel est non seulement une chimère mais la voie royale vers une dérive fasciste car la définition première du fascisme n’est-elle pas l’irruption de l’état dans toutes les sphères du privé : cf Matrix, pourquoi ne pas élever les hommes en les branchant à des réseaux illusoires puisque c’est bon pour eux, l’état le dit . Réduire une notion subjective complexe à une somme objective de critères quantifiables restant à mesurer, c’est nier la complexité, c’est nier la multiplicité, c’est nier l’humain (j’y vais fort mais....). Je n’attends donc pas de l’état qu’il travaille à mon bonheur. Ce dernier est trop dépendant de ma psyché, de mes rencontres, etc ... J’attends d’un état qu’il me donne les conditions du vivre collectif qui ne détruisent pas la possibilité du bonheur (pas de guerre, pas de famine, pas perdre sa vie à bosser 40h/sem dans un travail abrutissant pour juste pouvoir louer un T2 dans un grand ensemble gris, etc...). Les seuls critères objectifs qu’un état devrait regarder pour voir s’il ne fait pas trop "mal" à sa population sont des critères par "la négative : mortalité infantile, nombre de morts par mort violente, consommation moyenne de psychotropes, heures de travail nécessaires à l’obtention d’un salaire minimum, etc .... Tous ces critères ne sont donc pas des critères de "PLUS" mais des critères par le "MOINS" (moins de morts, moins de travail contraint, moins de consommation de médoc, moins de gens en hôpital psy, etc ...). Vouloir substituer au critère du PIB un autre critère dont la valeur serait à maximaliser (et donc qui nous donnerait du toujours plus) c’est être incapable de décoloniser son imaginaire du "toujours plus", c’est rester dans "l’hybris", dans l’objectif jamais atteint, dans la performance.

        18.12 à 18h10 - Répondre - Alerter
        • Bonjour marc, je voudrais revenir rapidement sur l’idée de bonheur qui serait absente du référentiel mental chinois (ou en tout cas, minoritaire). C’est exact, mais chez nous aussi l’idée du bonheur comme objectif existentiel est récente, et elle a accompagné le développement du libéralisme dans les pays anglo-saxons. Sans surprise, on la retrouve dans la devise US "life, liberty and the pursuit of happiness". Pour ce que j’en connais, chez la plupart des philosophes classiques depuis Démocrite, Épicure, jusqu’à Schopenhauer (pour qui le désir est souffrance), en passant par Spinoza (le "contentement intérieur"), ce qui était recherché était l’ataraxie, littéralement absence de troubles, qui est bien moins exigeant, puisque une fois qu’on a satisfait ses besoins basiques, on peut éventuellement aspirer à un peu plus, mais le "rendement" est rapidement décroissant, ce qui incline à la modération. L’ambition de l’existence n’est plus du tout la même. Et, cette existence n’étant plus accaparée par la recherche du soulagement narcissique que constitue en réalité la recherche de ce bonheur matériel, toute la place est laissée à la considération de l’autre.

          19.12 à 20h29 - Répondre - Alerter
        • Bonjour Marc,

          Merci de votre réponse qui m’éclaire davantage sur votre argumentation.
          Je pense que nous sommes d’accord sur certains points :
          1/ Il faut produire de manière durable
          2/Le bonheur ni le bien-être ne sont liés à l’augmentation de la production
          3/ Le bonheur est subjectif

          Néanmoins persistent quelques incompréhensions au sein de ces mêmes points : _1/ Diminuer la production ne revient pas à la décroissance, j’insiste. Je reprends votre exemple : si l’on produit une table qui dure 100 ans, un tracteur qui dure 60 ans, un portable qui dure 5 ans, une machine à laver qui dure 10 ans, etc... On produit moins et "mieux", avec une plus forte VA et moins de déchets (en simplifiant), mais on continue à produire, n’est ce pas ?? Donc il y a production, il peut y avoir très faible croissance, ou croissance zéro, mais pas décroissance.
          Vous dîtes : "Mais avec des objets durables (et utiles) vous faites décroitre automatiquement la production et cela donne la décroissance du PIB ". C’est faux !! On peut baisser la production sans décroître, il suffit de regarder ce qui constitue le PIB. Vous augmentez la dépense publique, le PIB augmente. Vous augmentez les exportations, le PIB augmente. _2/ Vous dîtes : "J’attends d’un état qu’il me donne les conditions du vivre collectif qui ne détruisent pas la possibilité du bonheur (pas de guerre, pas de famine, pas perdre sa vie à bosser 40h/sem dans un travail abrutissant pour juste pouvoir louer un T2 dans un grand ensemble gris, etc...)." Totalement d’accord, l’objectif d’un Etat est le bien-être de ses habitants. On peut mesurer tout ça, on peut chercher les meilleures méthodes d’agrégation pour obtenir un indicateur synthétique, dan l’objectif de détrôner le PIB (ce sera toujours mieux). Mais il faut bien comprendre qu’un niveau général de capital produit, liée au infrastructures notamment et de capital social, lié aux institutions, est nécessaire à l’atteinte de ces objectifs. Attention je ne parle pas de PIB ici, qui est un flux, mais bien de stock.
          3/ Enfin, je ne parle pas d’autre chose que d’utiliser des indicateurs différents selon les pays. Mesurer la richesse de la même façon dans tous les pays me semble non pertinent et dangereux, chaque société peut avoir des objectifs différents, liés à sa culture et son niveau de développement. Il me semble aussi que l’on doit faire une place aux indicateurs subjectifs.

          22.12 à 10h09 - Répondre - Alerter
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