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Comment la finance s’infiltre dans l’agriculture

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Comment la finance s'infiltre dans l'agriculture
(Crédit photo : Aurélien Guichard - Flickr)
 
Détournés de leur usage initial, les produits financiers liés aux matières premières agricoles sont accusés d’être responsables de la crise alimentaire.

Il y a longtemps que l’on sait transformer le maïs en blé. Entendez, en espèces sonnantes et trébuchantes. Avec les épis, comme avec tous les produits de leur travail, les agriculteurs ne savent jamais à quoi s’attendre. Une année ils sont rongés par les nuisibles, l’autre, anéantis par la sécheresse. Et, si la récolte est foisonnante, le prix du maïs baisse.

Imaginez un agriculteur avec cent têtes de bétail à entretenir, une famille à nourrir et un emprunt à rembourser. Jouera-t-il à la roulette russe avec Dame nature ? Depuis le XIXe siècle, les producteurs n’attendent plus la récolte pour connaître leur prix de vente. Ils peuvent vendre leur production à l’avance, sur un marché financier dit « à terme ».

Contrairement au marché physique, la livraison n’est pas immédiate. En juin, l’agriculteur – ou sa coopérative – décide par exemple de vendre son maïs pour la fin août, au prix de 100 euros la tonne. Si cette dernière cote 150 euros à cette date, il perdra 50 euros de bénéfices. Mais a contrario, si le cours s’est effondré, il sauvera les meubles.

Pari permanent sur les prix

Imaginons maintenant : une partie de ce maïs est achetée par la société Pope&Cornes, qui la transforme en popcorn, pour alimenter les cinémas de l’Hexagone. En cas d’explosion des cours du maïs, due par exemple à une mauvaise récolte, pas question de proposer des petits pois grillés aux cinéphiles. Alors, pour garantir ses approvisionnements, Pope&Cornes détermine à l’avance la quantité de maïs qu’elle achètera pour Noël, et le prix qu’elle déboursera . Elle passe un contrat à terme sur les marchés. Et, comme la majorité des industriels de l’agroalimentaire, Pope&Cornes soustraite en réalité cette tâche à un intermédiaire : le négociant.

Archer Daniels Midland, Bunge, Cargill et Louis Dreyfus, ces quatre multinationales se partagent le gros du travail. Chaque jour, leurs traders scrutent les cours pour répondre aux appels d’offres des entreprises comme notre Pope&Cornes ou des Etats comme l’Egypte ou l’Algérie. Tantôt vendeurs pour des coopératives d’agriculteurs, tantôt acheteurs, les négociants parient sur les prix. S’ils s’engagent à livrer à Pope&Cornes une tonne de maïs à 125 euros en décembre, c’est à eux de décider quand et où l’acheter, pour dégager la marge la plus importante.

Quand les traders entrent dans le jeu

Mais pas besoin de faire du négoce son métier pour spéculer. Quand le géant du popcorn promet à un agriculteur de lui acheter son maïs dans six mois, il crée un produit dérivé, un « papier » ou une « position », qui ne représente pas un bien mais sa déclinaison financière. Ce « papier » peut à nouveau faire l’objet d’échanges. Tout le monde peut se dire : « à mon avis, le prix du maïs dans trois mois sera supérieur ». Encore faut-il disposer du cash. C’est le cas des banques ou fonds d’investissement.

Les négociants chassent les papiers qui leur permettront de fournir une marchandise au meilleur prix. Ils ont les bateaux et les hangars pour la stocker. Les banques, elles, prennent des positions qu’elles revendront dans tous les cas – si possible plus cher – avant échéance. Ainsi fonctionne la spéculation. Ou comment se faire du blé avec du maïs, sans jamais voir la couleur de l’épi.

Les banques reculent

Oxfam a fait de cette financiarisation du marché des matières premières son cheval de bataille. En février 2013, l’ONG a publié un rapport au vitriol : Ces banques françaises qui spéculent sur la faim. Dans sa ligne de mire : BNP Paribas, Natixis, la Société générale, le Crédit agricole. Selon Oxfam, ces établissements « possédaient en 2012 au moins 18 fonds spéculant sur les produits dérivés de matières premières, pour une valeur de près de 2,6 milliards d’euros ».

« Avec la crise, les marchés spéculatifs traditionnels, comme celui de l’immobilier, se sont effondrés. Les matières premières sont devenues une valeur refuge », dénonce Clara Jamart, auteure du rapport. Plusieurs banques incriminées ont écrit à Oxfam. Le Crédit agricole a annoncé la fin de ses activités sur le marché des matières premières agricoles. BNP Paribas a fermé trois fonds. La Société générale itou.

« Le combat n’est pas gagné », tempère Clara Jamart. Oxfam milite pour que la réforme bancaire discutée au Parlement comprenne une régulation du marché. L’ONG s’engage à poursuivre ses investigations pour vérifier si les banques tiennent leurs engagements. Aucun établissement n’a donné suite à nos demandes d’entretien. Seuls les négociants ont accepté de parler, sous couvert d’anonymat, pour défendre leur métier, « bien différent de celui de ces traders qui n’échangent que du papier ».


Les Master Chefs du commerce mondial

75% à 90 % des matières premières alimentaires sont gérées par quatre sociétés. On les appelle « ABCD », l’acronyme de leurs initiales. ADM, Bunge, Cargill et (Louis) Dreyfus, quatre multinationales inconnues du grand public, contrôlent 75 % à 90 % du commerce mondial de matières premières alimentaires. Leur truc à elles, ce n’est pas seulement le « papier », ce sont aussi des flottes de camions, des cargos qui croisent sur les mers, des milliers de wagons de fret, des entrepôts disséminés aux quatre coins de la planète... Et des implantations dans les paradis fiscaux.

Les ABCD interviennent sur la quasi-totalité de la chaîne alimentaire humaine : elles possèdent des terres et des usines, produisent et échangent du sucre, des céréales, de l’huile, des fruits, des biocarburants, transforment du cacao, vendent du café, transportent des animaux d’élevage, créent des marques alimentaires, emploient au bas mot 230 000 salariés dans le monde, engrangent annuellement 360 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Leurs histoires se terminent au creux de nos assiettes, au restaurant, au fast-food, ou le dimanche à la table de belle-maman.

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