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25-02-2015
Mots clés
Eau
Pollution
Amérique Latine
Reportage

Au Chili, le village le plus sec du monde

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A quelques kilomètres de Quillagua passe la route panaméricaine, où subsiste une activité commerciale. Photo : Axelle de Russé

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Trois fois par semaine, des camions de la municipalité apportent l’eau. Photo : Axelle de Russé

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Une grand-mère du village montre une photo de ses enfants se baignant dans le fleuve, dans les années 1980. Photo : Axelle de Russé

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Sur les 2 000 habitants qui vivaient à Quillagua dans les années 1970, il n’en reste qu’une centaine. Photo : Axelle de Russé

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A Quillagua, les corps se momifient naturellement. La légende dit que certaines momies ont été troquées en échange de lait en poudre. Photo : Axelle de Russé

 
A Quillagua, dans le désert de l’Atacama, les habitants n’ont pas vu la pluie depuis vingt-deux ans et tentent de survivre aux côtés d’un ancien fleuve pompé et pollué par l’industrie minière. Reportage.
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N° 65 - mars 2015

Ecologie : pourquoi tout le monde s’en fout

D’aussi loin qu’il s’en souvienne, José n’a jamais « senti la pluie sur [son] visage ». Comme un mirage, chaque fois que les nuages de l’Altiplano s’approchent, les gouttes s’évaporent avant de toucher le sol brûlant de sa ville natale. Rêveur, le guide touristique de 36 ans, cheveux au vent, peau tannée et regard de vieux Sioux, essaie d’imaginer « l’eau qui vient du ciel », mais n’y parvient pas. Accoudé à la rambarde du petit office du tourisme de son village, José fixe le vide de la place principale. Il est 13 heures et le soleil écrase tout. Les vieilles carcasses des voitures sont brûlantes, la canette de Coca se réchauffe à la vitesse de l’éclair. La poussière tarit les gorges. Le sable, par bourrasques, creuse les murs et les toits en tôle des maisons. Le feu du ciel assèche ici jusqu’aux corps des morts qui se momifient naturellement (Voir encadré). Nous sommes à Quillagua, sur le sable de l’Atacama, le désert le plus aride de la planète, dans l’extrême nord du Chili. Nous sommes aussi, d’après la Nasa, dans « le village le plus sec du monde ». En vingt-deux ans, il n’y est pas tombé une goutte. Une quasi-absence de précipitations qui lui a valu son inscription au livre Guinness des records. Une palme attribuée il y a quarante-trois ans, qui n’avait pourtant jamais empêché les habitants de prospérer.

Jusque dans les années 1990, l’agriculture y était florissante et de nombreux vacanciers venaient se baigner dans le Loa, le plus grand fleuve du Chili, qui traverse la commune. Si incroyable que cela puisse paraître, l’endroit le plus sec au monde a longtemps été une oasis. Un coin de verdure avec des champs de luzerne et de maïs verdoyants où les touristes venaient se délecter de crevettes et de miel, spécialités locales. Aujourd’hui, il ne reste rien de l’âge d’or de Quillagua. Le tronçon de fleuve, dégageant une odeur d’œuf pourri, n’est plus qu’une langue de verdure qui serpente entre le sable et la roche blanche. Ravitaillée trois fois par semaine en eau potable, la population vit au rythme des arrivées de camions-citernes. « L’eau, c’est de l’or ici, résume Isabela, 21 ans, une jeune maman qui vit avec sa famille dans une petite maison à la sortie du village. Quand les camions arrivent, on sépare bien les bidons d’eau. Il y en a un pour boire, un autre pour se laver, un autre pour la vaisselle et la lessive, encore un pour laver le sol. » Pedro, son mari, travaille comme manutentionnaire dans une mine. Il soulève une bâche en plastique pour montrer une douche, construite avec un seau et une ficelle. A Quillagua, chacun a sa technique pour gérer les précieux mètres cubes distribués. Les foyers les plus riches disposent de petites citernes, mais la majorité des habitants se débrouillent avec marmites, bassines, bidons et même boîtes de conserve nettoyées. « Je suis né ici, donc je suis habitué », affirme Pedro, résigné. Isabela, elle, n’est pas originaire de Quillagua. Alors quand elle rend visite à ses parents, à Calama, une grande ville à trois heures de là, la première chose qu’elle fait, c’est « de prendre une douche ». Et la jeune femme d’ajouter : « On est en 2015, on a Internet, des sodas, mais on n’a pas d’eau ! » Et l’absence de pluie n’y est presque pour rien…

Le regard plongé dans cette fresque murale qui borde l’ancien fleuve et retrace le glorieux passé, affalée sur une vieille table de pique-nique, Mariel Castro, 56 ans, dont autant passés à Quillagua, pleure, mais ne pardonne pas. « Quand je viens ici, je me rappelle ce que je voyais avant, cela me rend triste car je sais que je ne le reverrai jamais. » Cheveux auburn taillés court, peau brunie par le soleil, cette mère de cinq enfants se souvient des baignades de sa jeunesse, des moutons de ses parents, de l’ancienne boulangerie qui n’est plus qu’une bicoque ensevelie sous le sable et les ans. « J’ai la rage, j’ai la rage et tellement de nostalgie… »

Contamination à l’arsenic

Comme tous ici, Mariel connaît les noms de ceux qui ont « sucé » l’eau du fleuve, la sève de Quillagua : « SQM et Codelco ». SQM, l’une des plus grandes sociétés minières et chimiques du pays, a racheté les droits d’extraction d’eau des habitants (le marché de l’eau a été libéralisé en 1981). « Les gens de SQM sont arrivés chez les agriculteurs pour leur donner de l’argent et leur faire signer des documents, se souvient Mariel. Nous avions des enfants à nourrir, presque tout le monde l’a fait. » Aujourd’hui, pour la production de ses fertilisants, SQM a racheté 75% des droits d’extraction d’eau du fleuve. « Ils font pousser des fruits et des fleurs partout dans le monde, soulève la mère de famille. Mais chez nous, ils assèchent tout. » Codelco, la seconde société citée par Mariel, est le numéro 1 du cuivre mondial. Cette entreprise d’Etat administre Chuquicamata, la plus grande mine à ciel ouvert de la planète, à trois heures de là. Elle est considérée par les habitants comme responsable de la ruine de Quillagua. Et pour cause… Il y a dix-huit ans, en mars 1997, en raison de violents orages en amont du fleuve, les réservoirs d’eau artificiels, contaminés à 80% par les déchets miniers – arsenic et métaux lourds –, débordent et s’écoulent dans le Loa.

Florentina, 52 ans, se souvient : « Il devait être 5 heures de l’après-midi quand nous avons senti une odeur très forte qui venait du fleuve. Nous avons accouru, c’était horrible, des coulées de boue noire descendaient, il y avait aussi de la mousse blanche… Les crevettes flottaient, les oiseaux morts s’échouaient sur les rives. Pendant cinq jours, la ville était devenue irrespirable. » Assise sur le pas de sa porte, Florentina, menue, énergique, s’énerve contre « les politiques qui sont venus le lendemain pour dire que c’était de la pollution naturelle et que tout allait rentrer dans l’ordre… Tout ça pour que Codelco ne paie pas d’amende. » Codelco ne paiera pas non plus en février 2000 quand la catastrophe se reproduira… Et puis le mal est fait : les deux « marées noires » provoquent la contamination du fleuve, de l’air, mais aussi des champs alentour – présence d’arsenic dans les terres à un taux dix fois supérieur au seuil critique. « Le résultat a été la mort de tous les moutons, les poissons, les porcs et les abeilles, la destruction du maïs et de la luzerne », témoigne une des études scientifiques réalisées sur l’événement. En quelques mois, 90% des habitants de Quillagua — dont la majorité vit de l’agriculture et du tourisme – quittent la ville. L’entreprise nie, quant à elle, toute implication dans la pollution, par la voix de son responsable de la communication : « Moi aussi, avant de travailler ici, je croyais que Codelco était impliqué, comme tout le monde, mais maintenant que j’y travaille, je sais que c’est faux. »

A la fin de l’année 2003, une centaine d’irréductibles subsistent durement dans le petit village. C’est à ce moment-là qu’un groupe de voisins a une idée lumineuse. Victor Pelape, propriétaire d’un des « routiers » à la sortie de la ville, faisait partie de ceux-là. Assis à une table de son restaurant, celui qui se fait appeler « Don Victor » est fier de sa réussite. « J’ai commencé en vendant des boissons aux touristes à Quillagua et voilà où j’en suis… », se gargarise le patron, cheveux poivre et sel gominés.

Monstres d’acier

Dehors, le ballet des camions étincelants, qui transportent matériaux et produits chimiques pour les mines de la région, ne s’interrompt jamais. Des hommes fourbus sautent de leurs monstres d’acier et s’installent silencieusement devant un ragoût et un écran géant. « Après la deuxième contamination, commence Victor, nous nous sommes rendu compte que nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes, alors nous avons eu l’idée de faire reconnaître notre ascendance aymara (un peuple indigène originaire du lac Titicaca, ndlr), afin de protéger notre ville. » L’Etat chilien, signataire de la convention internationale sur les droits des peuples autochtones et tribaux, est tenu de protéger les territoires des peuples indigènes du pays. Les habitants de Quillagua créent donc une association aymara qui devient un outil de négociation. Désormais, Codelco, SQM et les autres doivent les consulter à chaque nouveau projet qui pourrait porter atteinte au territoire des Aymaras. Magdalena Nuñez, 50 ans, femme au foyer et présidente de l’association, était là au moment des négociations. « Puisque nous ne pouvions pas les empêcher de pomper l’eau, que la justice n’était pas décidée à leur faire payer des amendes, nous nous sommes assis autour d’une table et nous avons nous-mêmes négocié une rétribution pour le village. » Et c’est ainsi que, bon gré mal gré, à partir de 2003, les géants miniers vont devenir les principaux artisans de la renaissance de ce village de l’Atacama. Le premier chèque ? 120 millions de pesos (167 000 euros) pour le financement d’une partie des camions-citernes qui alimentent chaque semaine en eau potable les cuves de Quillagua.

Parc à jeux, panneaux solaires et laitues

SQM va également financer le parc à jeux de la place du village, la construction de panneaux solaires, une serre de culture hydroponique de laitues, le centre de santé, l’éclairage public, une nouvelle route et des postes de professeurs d’anglais et d’informatique pour l’école. Mais aussi et surtout, le « rêve » des irréductibles de Quillagua : transformer leur petite ville en une destination touristique internationale. Le temps de « Quillagua, station balnéaire » étant définitivement révolu, les habitants ont décidé de miser sur le patrimoine historique de la vallée du Loa. Quillagua, « eau de lune » en langue aymara, oasis millénaire, est un véritable musée fossilisé à ciel ouvert, situé sur un ancien chemin inca. On peut y découvrir hiéroglyphes, momies et cimetières millénaires, mais aussi de mystérieux cratères. SQM a donc assumé la construction d’un office du tourisme connecté à Internet, formé et embauché deux guides – dont José. Le groupe a en outre installé des panneaux signalétiques dans le village et fait construire un camping avec piscine. Si les touristes ne se bousculent pas encore au portillon, les habitants qui avaient déserté ont commencé à revenir. Le nombre d’élèves de l’école primaire est passé de trois en 2009 à 21 cette année. Un jeune homme d’affaires fortuné, natif du village, a lui aussi décidé d’apporter sa pierre à l’édifice. Enthousiasmé par le projet des habitants, il a décidé de bâtir le premier complexe hôtelier de la ville. En novembre dernier, trois maisonnettes multicolores destinées à accueillir les futurs touristes étaient déjà sorties de terre. C’est ainsi que, pour la première fois de son histoire, Quillagua aura des habitations reliées au réseau d’eau courante. —



Naturellement momies

Depuis 2013, l’association aymara de Quillagua et la fondation du désert de l’Atacama travaillent sur un plan de récupération du patrimoine de la ville. Un groupe de 40 archéologues et anthropologues a mis au jour la présence de nombreuses momies datant de l’époque précolombienne dans les cimetières alentour et de 500 hiéroglyphes, vieux de presque trois mille ans. En effet, les conditions de sécheresse extrême ont permis la conservation naturelle de ces reliques et, fait extrêmement rare, de tissus, en dépit de l’absence d’entretien spécifique. Quillagua est l’un des seuls endroits connus où les corps des défunts se momifient naturellement. Et ces témoignages du passé sont d’autant plus importants que l’oasis du village est chargée d’histoire. Sont passés par là, entre autres, des empereurs incas, les expéditions des conquistadors, les armées péruviennes et boliviennes durant la guerre du Pacifique. Pour accueillir ces trésors rescapés, la municipalité a ouvert un petit musée qui, faute de moyens, n’a aucun employé. Pour y accéder, il faut taper à la porte d’à côté, c’est la voisine qui détient les clefs.


- Le site de SQM
- Le site de Codelco
- Vidéo de l’INA sur la mine de Chuquicamata

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Journaliste indépendante. Collabore à Terra eco depuis novembre 2010.

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