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31-01-2008
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Environnement
Europe

Le lobbying fait le forcing

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Omniprésents dans les décisions communautaires, les groupes de pression sont réticents à jouer la transparence. Invités par Bruxelles à s’inscrire sur un registre, ils préfèrent l’ombre des couloirs européens.
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C’est une distinction dont les heureux lauréats se passeraient bien. En décembre, les constructeurs BMW, Daimler et Porsche se sont vu décerner le prix du « pire lobbyiste de l’année 2007 ». Plus de 6 000 internautes-citoyens européens ont participé à l’attribution de cette récompense très spéciale, sous les auspices du Corporate Europe Observatory, des Amis de la Terre, de Lobby Control et de SpinWatch, des associations qui militent pour une plus grande transparence de la vie publique sur le Vieux Continent. Au terme d’une rude compétition, plus de 30 % des suffrages se sont portés sur les trois champions de l’industrie automobile allemande. Et pour cause : alors que Stavros Dimas, le commissaire européen chargé de l’Environnement, voulait imposer des normes exigeantes, les leaders de l’automobile haut de gamme ont obtenu que la législation européenne en matière d’émission de gaz carbonique par kilomètre ne soit pas trop contraignante pour les grosses cylindrées. « Ils ont immédiatement réagi par une campagne de lobbying alarmiste et remplie de fausses informations. Les décideurs ont été manipulés par des menaces largement exagérées de fermetures d’usines et de licenciements  », explique Erik Wesselius, membre du Corporate Europe Observatory.

« Les eurodéputés ont perdu la tête »

Les trois industriels allemands ont trouvé une oreille attentive auprès de leur compatriote Günter Verheugen, vice-président de la Commission européenne, chargé des Entreprises et de l’Industrie. De même, ils ont su convaincre les eurodéputés qui ont sensiblement assoupli le projet initial de la Commission européenne. « C’est encore un projet ambitieux, mais plus réaliste pour les constructeurs », se réjouit Karl-Heinz Florenz, porte-parole de la CDU, parti conservateur allemand, pour les questions climatiques, et député européen. Plus réaliste ? Le résultat, c’est que les Porsche Cayenne, les berlines Mercedes et autres 4x4 auront le droit de crever le plafond des 130 grammes de CO2 prévu pour les voitures plus modestes à partir de 2012. « Les eurodéputés ont perdu la tête », estime Aat Peterse de l’ONG Transport et Environnement. D’après lui, la proposition adoptée par les députés européens en décembre 2007 inciterait en réalité les constructeurs à fabriquer des véhicules plus gros, donc plus polluants. Bref, « il y a un décalage croissant entre le discours du Parlement européen sur le changement climatique et les textes adoptés ».

Preuve est faite que « nous avons besoin de règles efficaces en matière de transparence et d’éthique du lobbying  », réagit Christine Pohl, membre du bureau européen des Amis de la Terre. Le message tombe à pic, alors que Siim Kallas, le commissaire estonien chargé de la lutte antifraude et des questions administratives, tente d’imposer aux 15 000 lobbyistes que compte Bruxelles, d’agir à visage découvert. A partir du printemps, les spécialistes en affaires publiques de la capitale européenne seront invités à s’inscrire auprès de la Commission, et surtout, à jouer la transparence sur leurs ressources. Facultative dans un premier temps, cette démarche pourrait devenir obligatoire dès l’an prochain si d’aventure les officines concernées (environ 2 600) ne se bousculaient pas au portillon.

Voyeurisme et pudeur

De fait, l’European Public Affairs Consultancies Association (Epaca), le lobby des lobbies, a déjà menacé à mots couverts de boycotter le registre. « Comment pourrions-nous recommander à nos membres de s’engager dans une procédure qui nous placerait en porte-à-faux avec nos obligations contractuelles vis-à-vis de nos clients ? », lance José Lalloum, président de l’Epaca, qui préfère nettement « un code de conduite sur une base volontaire ». Mais c’est surtout la transparence financière qui lui reste en travers de la gorge : « Il y a une différence entre la transparence et le voyeurisme, lâche-t-il. Il y a certaines choses dans une relation commerciale qui n’ont rien à voir avec la transparence. Tout ce qui relève des tarifs pratiqués par les consultants est du domaine privé. » Pourquoi tant de pudeur ? « Il pourrait être dangereux d’introduire un lien entre argent et influence » (sic), poursuit José Lalloum. Là, le porte-parole des lobbyistes se montre carrément sophiste : pourquoi donc les entreprises paieraient-elles des spécialistes des affaires publiques, si ce n’est justement pour gagner de l’influence auprès des décideurs publics ?

Pour Jim Murray, du Bureau européen des consommateurs, la transparence financière est au contraire la clé du dispositif. Sans cela, « les ONG pourraient servir de couverture aux intérêts industriels ». Un exemple ? Le brillant Nicolas Robin, du cabinet Stewart à Bruxelles, vient de remporter le prix – réellement convoité celui-là – de « consultant européen de l’année ». Ses hauts faits ? « Son travail pour un think tank international a mis le débat sur le changement climatique dans une nouvelle perspective  », vante son associé. Formidable. Le problème, c’est que « le think tank en question, l’International Council for Capital Formation est en réalité une émanation de l’American Council for Capital Formation, généreusement financée par… le géant pétrolier Exxon Mobil, qui vise à empêcher l’application du protocole de Kyoto ! », indique-t-on au Corporate Europe Observatory. Autant le savoir. Reste à espérer que le futur registre des lobbies ne soit pas vidé de sa substance par les bons soins des lobbyistes, justement. —


Une armée de costumes-cravates D’après le commissaire européen Siim Kallas, la capitale européenne compte environ 15 000 lobbyistes, qui travaillent dans 200 cabinets de conseil en affaires publiques, et aussi au sein des 2 600 grands groupes d’intérêt installés à Bruxelles : fédérations professionnelles, ONG, etc. Des effectifs colossaux comparés aux 26 000 fonctionnaires de la Commission européenne. S’y ajoute une nuée de think tanks, groupes de réflexion sur les politiques européennes, comme l’European Policy Center ou le Transatlantic Institute. Le chiffre d’affaires annuel des lobbyistes atteindrait 60 à 90 millions d’euros dans la capitale européenne, une somme bien inférieure aux 2 milliards de dollars estimés pour leurs confrères exerçant à Washington.

Sources de cet article

- L’initiative du commissaire européen Siim Kallas

- Le site d’une ONG travaillant à la transparence :

- Pour désigner le pire lobbyiste de l’année

- Le lobby des lobbyistes (Epaca)

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