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29-12-2015
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Société
Canada
Portrait

Ellen Gabriel, la lutte des terres

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Ellen Gabriel, la lutte des terres
(Crédit photo : Joannie Lafrenière pour « Terra eco »)
 
Cette Amérindienne de la communauté mohawk, au Canada, se bat depuis trente ans avec la même ténacité pour préserver les terres et la langue de son peuple, longtemps opprimé.
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N° 74 - janvier-février 2016

2016, l’année des écoféministes

A l’ouverture de la COP21, le 30 novembre 2015, Justin Trudeau, désigné Premier ministre du Canada trois semaines plus tôt, lance : « Les peuples autochtones savent depuis des milliers d’années comment prendre soin de notre planète. Les autres, nous, nous avons beaucoup à apprendre. Et pas de temps à perdre. » Est-ce que ça fait sourire Ellen Gabriel, 56 ans, tenace militante mohawk (1), qui se bat jour après jour, heure après heure, contre les pipelines et les sables bitumineux, mais aussi pour les droits, les terres et les langues des Amérindiens du Canada ? « Je le crois sincère, commente-t-elle. Mais comment va-t-il traduire cette reconnaissance ? Il n’y aura pas de miracle. Alors il faut continuer à faire pression. » Menue, discrète, Ellen Gabriel n’aime pas se raconter mais fend l’armure quand elle prend publiquement la parole. Ses discours sans concession ont autant l’effet d’une gifle que d’un puissant encouragement à lutter. Au Canada, les femmes amérindiennes ont, comme elle, pris la tête de la lutte environnementale. Au sens propre. Le 7 novembre 2015, lors d’une marche pour le climat à Ottawa, la capitale, portant lunettes noires et bandana rouge, Ellen Gabriel était en première ligne, apportant à Justin Trudeau des échantillons d’eau prélevés dans tout le pays et versés dans une vasque en cuivre vieille de trois siècles. Un cadeau parmi d’autres : pendant les quatre jours de manifs et de sit-in écolos qui ont salué son arrivée au pouvoir, Trudeau s’est vu remettre des rapports sur le climat, des traités signés avec les Premières nations (2) et des panneaux solaires. Qu’il a refusés.

Discours identitaire et anticolonialiste

Ellen Gabriel vit dans la communauté mohawk de Kanehsatake, à une heure au nord de Montréal, au bord du lac des Deux-Montagnes. L’hiver est en retard cette année au Québec. En cette fin du mois de novembre, au milieu d’une pinède à peine saupoudrée de neige, elle pose pour Terra eco, tête nue, vêtements sombres et yeux limpides. La région est un petit paradis rural où les Québécois se ruent à l’automne pour ramasser des pommes dans des vergers dédiés à la cueillette. C’est aussi le lieu d’un été suffocant, l’été 1990. Celui de la « crise d’Oka », pendant lequel la police québécoise et l’armée canadienne ont littéralement livré bataille aux Mohawks. Les villageois avaient bloqué une piste dans cette même pinède pour protester contre un projet de terrain de golf et de lotissement chic de la municipalité voisine d’Oka, qui empiétait sur leur territoire traditionnel, et notamment sur leur vieux cimetière. En tout, soixante-dix-huit jours de siège, un policier tué lors d’un affrontement armé avec les « warriors », des militants amérindiens accourus de plusieurs communautés (on ignore encore aujourd’hui d’où venait la balle). Le conflit a pris une ampleur nationale, occasionnant crise gouvernementale, blocages de routes et violentes émeutes anti-Amérindiens. Avec deux autres membres de la communauté, Ellen Gabriel avait été désignée par la « maison longue », l’autorité spirituelle du village, pour parler aux médias et négocier avec les gouvernements provincial et fédéral. Elle avait 31 ans. C’est d’elle que le pays se souvient.

Les images de l’époque la montrent en chemisette et bermuda, inébranlable et belle, toute de fièvre contenue, tenant un discours identitaire et anticolonialiste très maîtrisé. Audacieux pour l’époque. « Quand on est Amérindien, la lutte commence dès la naissance, explique-t-elle en entrevue dans une salle du centre culturel de Kanehsatake, où elle travaille. A l’école primaire, on me traitait de sauvage et on me demandait si je vivais dans un tipi. J’avais de bonnes notes et mes profs disaient à la classe : “ Si cette squaw (femme indienne, ndlr) idiote réussit ses examens, alors vous en êtes capables, vous aussi. ” » La colère d’Ellen Gabriel est intacte. Sa renommée, depuis la crise d’Oka, immense. Elle a fait mille choses depuis. Elle a coordonné la Maison des Premières nations de la prestigieuse université McGill à Montréal, présidé pendant plus de six ans l’Association des femmes autochtones du Québec, enseigné l’art dans son village, promu les langues autochtones dans les instances internationales et ne cesse de militer pour le climat. Elle est aussi illustratrice, peintre, vidéaste.

« Hostile à tout compromis »

Mais pour tout le monde, Ellen Gabriel, c’est d’abord Oka. « J’avais 12 ans en 1990, raconte Melissa Mollen-Dupuis, cofondatrice d’Idle No More, un mouvement social et environnemental amérindien. Ellen a changé ma vision de la vie. J’ai compris qu’on pouvait être femme, intellectuelle, activiste et autochtone tout à la fois. Aujourd’hui, elle incarne la possibilité d’une pensée militante au quotidien, urgence après urgence, sans obéir au moindre mot d’ordre, animée simplement par le désir de protéger nos terres. » Ellen Gabriel figure parmi les premiers signataires du Leap manifesto, un texte inspiré des travaux de l’activiste et journaliste canadienne Naomi Klein qui établit le lien entre la violation des droits humains à l’égard des Amérindiens et l’extraction des ressources naturelles. Est-elle une militante écologiste ? Bien plus que ça : « Tout est interrelié. La langue, la culture, la nature, l’économie… Quand je travaille à la revitalisation de la langue mohawk, je contribue à réparer les dommages faits à notre culture par la politique des pensionnats indiens (3) et je lutte contre ce que la colonisation a détruit chez nous : le fait de se sentir responsable des langues et de la terre. C’est un tout ! » Sans oublier le féminisme, qu’elle revendique aussi dans les milieux autochtones, rendus patriarcaux par la colonisation. Au risque de ne pas se faire que des amis. Tant pis. « En 1990, elle a vu de très près ce qu’est la violence d’Etat, résume Karine Gentelet, présidente du conseil d’administration d’Amnistie internationale (au Canada francophone), une proche. C’est peut-être ce qui l’a rendue hostile à tout compromis. » Et qui l’empêche de désarmer, même dans un Canada délivré de son gouvernement conservateur et obscurantiste, même dans le Canada du jeune Justin Trudeau. —

(1) Les Mohawks sont un peuple du nord-est de l’Amérique du Nord.

(2) Peuples autochtones canadiens qui ne sont ni Inuits ni Métis.

(3) Ils avaient pour but de scolariser et d’évangéliser les enfants autochtones qui étaient enlevés à leurs parents, avaient l’interdiction de parler leur langue et subissaient des sévices. Le premier pensionnat a ouvert dans les années 1830, le dernier a fermé en 1996.


1959 Naissance

1990 Négocie avec les gouvernements lors de la crise d’Oka

2004-2010 Présidente de l’Association des femmes autochtones du Québec

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