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27-11-2014
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Bois-forêts
Afrique

De la jungle congolaise au bois de nos terrasses

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De la jungle congolaise au bois de nos terrasses
(Crédit photo : clément tardif - greenpeace)
 
Entre infractions et révoltes locales, le voyage commence au cœur de l’Afrique. Il se terminera, en France, 8 000 km plus loin, non sans quelques inspections « oubliées » et flous artistiques.
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N° 63 - décembre 2014

Cuisinez local !

Il faut marcher vite pour arriver à suivre Léonard. Sur le sentier qui s’enfonce dans la forêt, l’allure de l’homme est rapide, le pas assuré. Nous sommes en République démocratique du Congo (RDC), entre Lisala et Bumba, dans la province de l’Equateur, sur les – anciennes – terres de la Cotrefor. Cette compagnie de transport et d’exploitation forestière a formé Léonard. Mais en 2013, elle a brutalement quitté la concession, sans en informer les travailleurs, sans donner de raison. L’homme était un cubeur et représente aujourd’hui les intérêts des villageois. Son rôle était primordial. Il vérifiait, avec d’autres, le volume de bois sortant de la forêt, et listait les différentes essences exploitées. « Chaque jour nous calculions les volumes coupés. Et à la fin du mois nous faisions l’évaluation. En général, il n’y avait pas de différence dans le calcul des volumes entre nous », précise Léonard. Il faut dire que les cubeurs locaux ont été à bonne école : quinze jours de formation dispensée par la compagnie pour reconnaître les essences, les nommer scientifiquement, et apprendre les règles du code forestier pour les coupes. Dans la province de l’Equateur, couverte à plus de 80 % par la forêt, bordée au nord par la Centrafrique et traversée par le fleuve Congo, les concessions forestières sont nombreuses et immenses, environ 200 000 hectares chacune. « Le problème, c’est que les gens de la société ne respectent pas ce qu’ils nous ont appris en formation, c’est-à-dire ne pas couper à moins de 50 mètres d’une rivière, ne pas couper sur une pente ou bien laisser plus de 1,20 m de hauteur de souche, ce qui permet à l’arbre d’éventuellement repousser », dénonce Léonard.

Après deux heures de marche dans la chaleur moite équatoriale apparaît une vaste clairière envahie par des herbes, les marantacées. Ensevelies sous les plantes tropicales, des grumes – troncs d’arbres ou portions de troncs, pas encore équarris et couverts de leur écorce – ont été abandonnées par l’exploitant. Léonard pointe sur la souche de l’arbre le numéro de permis de coupe, le numéro de zone et le numéro de la souche, gravés au marteau. Ils servent à assurer la traçabilité du bois. « Le nom de la société est rajouté à la sortie de la concession », complète l’ancien cubeur. Dans cette vaste trouée, seul un grand sapelli – dont le bois rougeâtre, fin et dur exhale une odeur caractéristique de cèdre – de 15 mètres de haut a réchappé au massacre. Un peu plus loin, un magnifique acajou abattu trop près de la rivière a été abandonné à même le sol. « Ils n’ont pas réussi à récupérer la grume lors des opérations de débardage, car près de la rivière les sols sont meubles », explique l’homme qui connaît par cœur les pratiques des forestiers. Autre infraction constatée par le cubeur : l’afrormosia, essence protégée par la Cites (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction), doit être enregistrée sur un cahier de coupe spécifique. Cette essence rare fait l’objet d’un permis d’exportation par le pays exportateur et nécessite un permis d’importation délivré par l’Union européenne. Or « on les consignait souvent sur le même carnet », avoue Léonard.

Révoltes et arrestations

Entre les communautés locales et la compagnie forestière, les griefs sont nombreux. Si les villageois sont extrêmement sensibles à la disparition des arbres à chenilles – très riches en protéines, ces grosses chenilles, appelées nzangala en RDC, sont vendues jusqu’aux marchés de Kinshasa – c’est le non-respect du cahier des charges qui rend les tensions vives. Le cahier fixe en effet, en fonction des volumes de bois extraits dans la forêt, la construction d’écoles, de centres de santé et de routes. Mais les forestiers ne se donnent pas la peine de respecter leurs engagements. Au Groupement Bolisud, le président du comité local de gestion – comité qui fait le lien entre villageois et forestiers – s’est plaint des manquements de la Cotrefor. Résultat, il a été arrêté à deux reprises et jeté en prison à chaque fois pendant dix jours. Révoltes, arrestations, poursuites judiciaires : sur le terrain, les conflits entre les deux parties se règlent le plus souvent par la force et l’intimidation.

« Notre colère vient du fait qu’on ne tire aucun avantage de l’exploitation du bois. Nous n’avons reçu que des promesses, mais rien de concret », réagit Monzdemba Dzudza, chef de Mombilo Mopita, village situé à une trentaine de kilomètres de Lisala, sur la concession de la Sicobois. « Les conflits entre les communautés et les exploitants industriels sont répandus et tournent souvent à la violence en RDC », confirme Chatham House, le think tank britannique, dans son rapport intitulé « L’exploitation illégale des forêts en RDC » et publié en juillet 2014. Il faut dire que, dans ces coins reculés du territoire, grand comme quatre fois la France, le gouvernement congolais n’a aucun contrôle. Le pays compte moins d’une dizaine d’inspecteurs au niveau national, et beaucoup sont proches de la retraite.

« La RDC est l’exemple même de l’Etat fragile, la corruption y est omniprésente, explique Alain Karsenty, économiste au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) et spécialiste des forêts du bassin du Congo. Le contrôle des autorités, sur plusieurs portions du territoire difficiles d’accès, reste très théorique. » « Ça coûte cher d’exploiter une forêt ! », rétorque Gabriel Mola Motya. Pour le président de la Fédération des industriels du bois (FIB), qui regroupe la moitié des compagnies forestières de la République du Congo, les mauvaises pratiques sont le fait des exploitants artisanaux et des agriculteurs qui font de la culture sur brûlis. Qui, en réalité, détruit le plus la forêt ? Difficile à dire. Mais « l’exploitation industrielle est souvent le premier maillon de la chaîne de déforestation », estime Alain Karsenty. « L’ouverture des routes favorise l’entrée dans les massifs et l’installation de villageois », complète Jean-Louis Doucet, directeur du Laboratoire de foresterie des régions tropicales et subtropicales de Gembloux, en Belgique. Et dans un pays comme la RDC, où la démographie est galopante et la croissance à plus de 3 %, « le cocktail est explosif pour les forêts », affirme le chercheur.

Long périple sur le fleuve

Il est 6 heures du matin, un grumier s’engage dans les rues de Lisala avec sa cargaison de bois. Direction le port, où les grumes devront patienter sur la rive du fleuve. Le fleuve Congo, qui fait plus de 20 km de large à cet endroit, demeure le moyen le plus sûr pour le transport du bois et des marchandises en RDC. C’est l’un des plus puissants fleuves au monde, et ses eaux grisâtres charrient limons et plantes tropicales. Il faudra dix à quinze jours de navigation pour que le bois parcoure le bon millier de kilomètres qui le sépare de Kinshasa, la capitale. Aux plus chaudes heures de la journée, une légère brume enveloppe les rives du lac Pool Malebo. Comme des mirages posés à la surface, les radeaux de grumes accolés les uns aux autres patientent à quelques encablures du port de Kinkolé. Vendeurs et acheteurs potentiels négocient âprement sur l’eau, loin du regard des autorités portuaires. C’est ici, à 15 km de Kinshasa, après un long périple sur le fleuve, que les bateaux des compagnies forestières et les radeaux des exploitants artisanaux finissent leur voyage fluvial. Au-delà, les chutes Livingstone barrent la navigation. A terre, un acheteur chinois examine les grumes entreposées dans le port privé.

Dans la forêt, un mètre cube d’afrormosia coûte 5 dollars pièce (4 euros). L’iroko, 4 dollars du mètre cube (3,18 euros), le sapelli, 3 dollars (2,38 euros), le tiama, 2 dollars (1,59 euro). Mais une fois ici, les prix s’envolent, multipliés par 150 pour le sapelli. Un mètre cube est ainsi vendu à 450 dollars (environ 360 euros), sans les frais de transport. Le wengé peut quant à lui atteindre 900 dollars (716 euros). Une fois la transaction faite, le bois sera chargé dans un conteneur puis sur un camion avant de quitter Kinkolé par la route pour la dernière étape : Matadi, seul port maritime de RDC. C’est là que les navires attendent leur précieuse cargaison avant de prendre la mer pour l’Europe ou la Chine. C’est aussi le lieu de la dernière chance pour la Direction de contrôle et vérification interne, service du ministère de l’Environnement congolais, de pouvoir exiger des producteurs tous les documents prouvant la légalité du bois.

« Documents antidatés »

A La Rochelle (Charente-Maritime), premier port français pour l’importation de produits forestiers, nombre de conteneurs arrivent tout droit de Matadi. Mais les inspections y sont rares. Et d’ailleurs, jusqu’à présent, il s’agissait plutôt d’une simple inspection sanitaire. « Insuffisant », estime Greenpeace. L’ONG réclame des autorités françaises un renforcement des contrôles, selon le principe de diligence raisonnée. C’est le nouveau règlement bois de l’UE, entré en vigueur en mars 2013, qui l’exige. Il incombera dorénavant aux importateurs de prouver la légalité du bois importé et, au-delà, des documents officiels fournis par les pays exportateurs. « Lorsqu’il existe un flou artistique, des documents antidatés, qui se contredisent ou qui ne correspondent pas, alors on peut suspecter une illégalité surtout dans un pays fragile comme la RDC », explique Frédéric Amiel, chargé de campagne « forêts » chez Greenpeace. Avant de compléter : « Il ne s’agit pas de lister les documents, encore faut-il être capable de les vérifier. » Car pour l’instant les inspecteurs des ministères de l’Agriculture et de l’Environnement n’ont jamais mené ce genre d’inspection qui les amènera à devoir détecter les infractions sur le carnet de coupe, le plan d’aménagement, l’Acibo (Autorisation de coupe industrielle de bois d’œuvre) ou le permis Cites. Côté ministère de l’Agriculture, on parle officieusement des premiers contrôles avant la fin de cette année.

A 8 400 km de Bumba, dans le magasin parisien d’une célèbre enseigne française de bricolage, les parquets en bois exotique attendent patiemment de trouver acquéreur. Comment reconnaître ceux qui viennent de RDC ? L’indication d’origine du bois reste floue : « Afrique », au mieux « Afrique centrale ». « On parle souvent de bois rouge, par exemple, sans inscrire le nom de l’essence », regrette Eric Boilley, président du Commerce du bois, une association professionnelle qui fédère importateurs et négociants français. En revanche le label est toujours indiqué. Si l’indication FSC – qui offre notamment des garanties sur le volet sociétal de la production – apparaît sur le parquet, aucune chance qu’il provienne de RDC. « Il n’y a plus de concessions certifiées FSC en RDC. La dernière a perdu son label », affirme Eric Boilley.

Dans ce magasin, le mètre carré de parquet en sapelli, le fameux arbre à chenilles rencontré dans la forêt de l’Equateur, coûte 50 euros. Celui en afrormosia, 80 euros. Le calcul est assez rapide. Entre la forêt congolaise et le magasin parisien, les prix se sont envolés. Du bois brut au produit transformé, ils ont été multipliés par plus de 500. Le voyage fut long, parfois difficile. Mais surtout très rentable. —



Le trafic désormais condamné en France

Sept ans d’emprisonnement et 500 000 euros d’amende. C’est ce dont écopera désormais tout trafiquant de bois en « bande organisée » s’il se fait prendre dans notre pays. En adoptant la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt (Laaf) le 11 septembre dernier, la France a en effet transposé une partie du règlement bois européen, jusqu’ici plus sévère que le droit français. —


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