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30-03-2009

Un tour du monde en Caddie vert

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Alerte verte sur la planète shopping ! De nouveaux consommateurs brandissent leurs cabas. En Allemagne, ce sont les « lohas ». Aux Etats-Unis, les « freegans ». En Grande-Bretagne, les « transition towns ». Ces consommateurs ont une obsession : réduire leur empreinte écologique. Et une recette commune : l’optimisme.
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n°2 - avril 2009

Sommes-nous prêts à consommer mieux ?

Ils sont encore une minorité, disséminés aux quatre coins de l’Europe et des Etats-Unis. Ils ne se fréquentent pas, ne se connaissent pas et n’ont même pas le sentiment d’appartenir à une espèce commune. Pourtant, tous ont compris une chose : il faut – vite – changer le mode de vie de l’Occident pour que notre planète ait une chance de passer le siècle.

A leur manière, hédoniste ou extrémiste, pragmatique ou dans l’air du temps, ils tracent leur route hors de la consommation de masse, la trinité « discount-malbouffe-gadgets technos » et les injonctions au « toujours plus ». Chez nous, dites « alterconsommateur », on vous rétorque illico « bobos ». Outre-Rhin, c’est « lohas » (acronyme de « lifestyle of health and sustainability » ou « mode de vie conjuguant santé et durabilité ») et le terme est, là-bas aussi, objet de sarcasmes. D’ailleurs, Peter Unfried le récuse, le jugeant trop marketing.

Pourtant, comme 8 à 20 millions d’Allemands, le rédacteur en chef adjoint du quotidien berlinois Taz, se dit prêt à dépenser plus pour consommer mieux. Alors que ses aînés, les hippies antinucléaires des années 1970, s’opposaient au « système », lui n’a pas l’intention de renoncer aux félicités du Caddie plein, au contraire. « Consommer peut être un acte politique, affirme- t-il. En dépensant notre argent de façon responsable, on peut faire pression sur le marché et contraindre l’offre dans le sens du développement durable. »

Frigo A++ et paniers bio

Il y a trois ans, Peter a vu Une vérité qui dérange, le documentaire d’Al Gore. Un déclic : il a décidé… de changer de voiture. Il a troqué sa berline pour un modèle 3 litres, moins gourmand en carburant. Puis s’est offert un frigo A++, économe en énergie, a opté pour un fournisseur d’électricité verte, fréquenté plus assidûment les magasins bio, réduit sa consommation de viande et ses déplacements en avion. Résultat : en un an, il a divisé par deux son empreinte carbone.

Plus profondément, ce père de deux enfants a réalisé que le seul moteur du changement viable, c’est le plaisir. Sa petite révolution est aussi celle d’une renaissance, décrite dans un livre à succès, Ecolo : Al Gore, mon nouveau frigo et moi (pas encore traduit en français), dans lequel il dépeint son histoire avec un enthousiasme communicatif. « Avant, j’étais du genre à vouloir acheter un écran plat pour faire comme tout le monde. Désormais mes achats ont du sens et j’en retire une grande satisfaction. »

Lucide, il a conscience que « pour l’instant, cela ne concerne qu’une certaine classe qui peut prendre le temps d’y penser et gagne bien sa vie ». Et quitte à passer pour cynique, il affirme que pour essaimer, l’écologie a davantage besoin des docus spectaculaires comme celui d’Al Gore que des injonctions moralisantes de babas à sandalettes. « Nous avons besoin d’une élite du climat, dans les médias, parmi les people, les artistes… qui incarnent ces valeurs et les mettent à la mode pour donner envie à la population de les suivre. »

Aux Etats-Unis, le rêve de Peter Unfried est en passe – partiellement – de devenir réalité. Effet Obama ? Peut-être. En tout cas, quelques beaux gosses d’Hollywood sont en train de découvrir que le vert est furieusement tendance, et pas seulement sur les dollars. D’un côté, Leonardo DiCaprio, écocitoyen engagé, abreuve de dollars Greensburg, une commune du Kansas totalement ravagée par l’ouragan Dolly en mai 2007, dans le but de la transformer en ville 100 % écolo. De l’autre, Brad Pitt construit un écoquartier à la Nouvelle-Orléans, anéantie par Katrina.

Pourtant, plus que les stars, les vrais acteurs de la révolution verte aux Etats-Unis sont les businessmen. Le « Green 100 », classement établi par l’hebdo britannique Sunday Times, recense les « éco-barons » en fonction de la taille de leurs investissements verts. Il compte, cette année, 7 Américains sur les 10 premiers.

Du vert et des dollars

En tête de liste, les incontournables Warren Buffett et Bill Gates. Le premier a misé quelque 30 milliards d’euros sur l’éolien et le géothermique, et le roi de l’informatique presque autant sur les agrocarburants. Michael Bloomberg, pape de l’information financière et actuel maire de New York, fait aussi partie du top 10 : il ambitionne de couvrir la Grosse Pomme de panneaux solaires et d’autres énergies renouvelables.

Berceau de Google et des nouvelles technos, la Silicon Valley californienne carbure à l’écolo-enthousiasme portée par des grands noms du capital-risque comme le richissime John Doerr, qui martèle que les technologies propres sont la plus grosse opportunité économique du siècle. Les entrepreneurs frenchies feraient bien d’ouvrir leurs oreilles ! Dans le « Green 100 », on n’en trouve en tout et pour tout que trois, dont Serge Dassault en 12e position avec 8 milliards investis dans les voitures électriques. Mais où sont les Pinault, Arnault, Bettencourt et Mulliez ?

En fait, en France, les pionniers sont à chercher du côté des classes moyennes. Alain Vaillant le bien nommé en sait quelque chose. Il a converti sa maison au solaire dans le Nord-Pas-de-Calais, région dont on dira sans méchanceté qu’elle n’est pas la préférée du dieu soleil. Mais ce citoyen de Merville, à 35 kilomètres de Lille, n’est pas du genre à reculer pour pareilles broutilles. « Ici, à surface égale, nous recevons l’équivalent d’un peu plus de la moitié du soleil qui inonde la Côte d’Azur. Et c’est largement suffisant. »

S’il est aussi affirmatif, c’est que cet ancien prof de sciences l’a calculé. « La France compte 12 000 km2 de surfaces bâties. Si l’on y installait des panneaux photovoltaïques, on pourrait produire plus de trois fois l’électricité consommée aujourd’hui. » Les 20 m2 de panneaux qui couvrent le toit de sa maison en briques lui ont coûté presque 8 000 euros, aides de l’Etat incluses. Mais il a l’immense satisfaction de produire plus d’énergie qu’il n’en consomme. Cet excédent revendu à EDF lui rapporte 540 euros par an. Du coup, son matériel ne sera pas remboursé avant quinze ans, mais le sexagénaire ricane : « Les gens paient l’électricité toute leur vie. Moi, dans quinze ans, mon installation me rapportera. »

Dans la famille écolo, Alain Vaillant est du genre « Monsieur bons plans ». Car plus encore que le photovoltaïque, son dada, ce sont les chauffe-eau solaires. Ce bricoleur a lui-même fabriqué et placé dans son jardin plusieurs de ces engins. Il en est tellement passionné qu’il organise des conférences,« parfois devant cinq clampins », pour en vanter les mérites et y a consacré un site Internet. Durant les quatre mois les plus doux de l’année, il éteint sa chaudière et profite d’une eau uniquement chauffée par le ciel. « Au début d’un après-midi d’été ensoleillé, placez la main sur un toit, c’est brûlant. Pourtant, cette quantité d’énergie phénoménale est perdue ! On engueule les gosses quand ils oublient de fermer le robinet mais on fait pareil ! »

Poêle à bois grésillant

Si elle l’entendait prononcer cette phrase, pas de doute qu’Adrienne Campbell claquerait la bise à Alain Vaillant. Car ce constat désarmant de bon sens résume tout le projet de cette Britannique résidant à Lewes, au sud-est de l’Angleterre. Elle reçoit ses visiteurs la tête couverte d’un fichu et leur propose de s’asseoir à même le sol de son salon, devant un poêle à bois grésillant, pour siroter un thé vert. Il y a deux ans et demi, cette biologiste de formation a appris qu’une petite commune british, Totnes, s’était autoproclamée « transition town  », ville de transition vers un modèle durable. « Je me suis dit : “ C’est ça !” C’est comme si une main pointait son doigt vers moi et me disait : “ Il faut le faire ! ” »

Ni une ni deux, Adrienne décide d’importer le concept à Lewes. « Face au changement climatique, ça me semblait une bonne solution. Le moyen de vivre une vie ancrée dans le local, une vie plus simple, plus heureuse. » Face à deux impondérables – le changement climatique et le tarissement des ressources naturelles –, les « transition towns » veulent préparer les communautés à la résilience. En clair, les préparer pour résister au changement. Leurs armes ? Leur apprendre à moins puiser au robinet des énergies fossiles, à troquer l’importation de la nourriture pour les ressources locales…

Avec l’appui de quelques enthousiastes, Adrienne a organisé la conversion de Lewes. Certains groupes se sont attaqués au panier nourriture de leurs concitoyens, d’autres à leurs poubelles, d’autres encore ciblent leur voiture ou leur compteur électrique. Grâce à Adrienne, Lewes s’est dotée d’une monnaie : la Lewes pound.

Son objectif ? Encourager les habitants à consommer local en s’approvisionnant dans les 140 magasins participant à l’opération et réduire l’ardoise environnementale de la ville. « Il s’agit aussi de faire réaliser aux gens que l’argent est à la source du problème. Que consommer à outrance alimente la croissance et le changement climatique. » Depuis son lancement en septembre dernier, l’équivalent de 30 000 livres sterling (33 000 euros) ont été imprimées en billet d’une livre locale.

Renoncement à l’avion

Dirk, l’époux d’Adrienne s’est, lui, engagé dans les questions énergétiques. Avec ses cheveux longs rassemblés en queue de cheval, ce « vieux hippie » comme il se présente lui-même, promeut le renouvelable dans tout Lewes. Avec trois comparses, il a même fondé Ovesco, une société indépendante chargée d’aider les entreprises, les écoles ou les particuliers à décrocher des financements publics pour des projets d’isolation, de panneaux solaires…

Plus loin, Kristina, jeune trentenaire au visage rieur, a pris la tête du groupe de réflexion « Recyclage », enseignant aux gens l’art du compost et organisant un troc d’objets entre voisins. A Lewes, tous ne carburent, selon elle, qu’à une seule philosophie : l’optimisme. « Les environnementalistes dépriment tout le monde avec leurs prévisions. Ils paralysent les gens plus qu’ils ne les encouragent. »

Vivre dans une « transition town », c’est aussi épouser un mode de vie. Chez les Campbell par exemple, Adrienne, Dirk et leurs quatre enfants se sont convertis au chauffage à bois, ont vendu leur voiture et fondé un club de covoiturage pour les menus déplacements, troqué leur congélateur pour un petit frigo et renoncé à l’avion. « C’était difficile pour moi, souligne Adrienne, car j’adore voyager. Mais il faut être cohérent. Comment pouvez-vous vous préoccuper du sort d’autrui et polluer de cette façon ? »

Côté nourriture, les Campbell font bien entendu leurs courses localement et s’éclatent dans leur jardin ouvrier. Pour l’énergie, ils ont choisi de s’approvisionner auprès du réseau renouvelable de la région et projettent cette année d’améliorer l’isolation de la maison. « On ne demande pas à tout le monde de faire partie du projet, confie Kristina. Il suffit d’une poignée de gens pour construire un pont que des centaines de personnes peuvent emprunter. »

Ce pont, Oswaldo et Emilie tentent aussi de le construire dans leur coin, à Sambourg, un hameau de l’Yonne. Le couple de trentenaires ne possède ni téléphone portable ni télévision, mais une Livebox en parfait état de marche. « On n’est pas rigides : l’Internet ou la machine à laver, c’est quand même super ! », sourit Emilie, qui habite depuis cinq ans ici avec leur petite fille. Laquelle, on nous rassure, joue aux Playmobil comme les copines.

Loin, bien loin des clichés des marginaux dreadlockés et autres punks à chiens en rupture de ban avec la société, ce couple a pourtant choisi une vie plus isolée. « Nous rejetons une société où les grandes surfaces sont pleines à craquer d’objets inutiles fabriqués en Chine, où les gens travaillent tellement qu’ils ne voient pas leurs enfants, regardent tellement la télé qu’ils ne communiquent plus », résume Emilie.

Eux ont décidé de se poser au milieu d’une truffière appartenant au père d’Oswaldo. Vivant un temps sous yourte, une grosse tente mongole en feutre, ils logent désormais dans une cabane de 40 m2 faite de bois et de ballots de paille recouverts d’argile. « Le tout nous a coûté moins de 5 000 euros », souligne fièrement Oswaldo, diplômé en géologie et animateur à mi-temps dans une association liée à la Confédération paysanne.

Le choix du sur-mesure

Sur place, l’eau courante et l’électricité sont fournies par le père d’Oswaldo et pour le ventre, ils ont un potager. Mais qu’est-ce qui les attire tant dans la vie de leurs arrière grands-parents ? « Nous étions gâtés, mais déresponsabilisés vis-à-vis de la nature et des autres, analyse Oswaldo. Autant dire domestiqués. Je voulais une maison sur mesure, une vie sur mesure, pas un modèle imposé par la société. » Emilie renchérit : « On n’impose rien à personne. Ce qu’il faudrait, c’est que les gens se posent et réfléchissent juste un peu à leur mode de vie. » Elle admet quand même avoir un ennemi à Sambourg : la solitude. « C’est difficile de rencontrer des gens de notre âge pour papoter. Parfois, c’est vrai, ça me rend un peu dépressive. »

Heureusement, le couple veut créer bientôt un écovillage, c’est-à-dire une communauté autosuffisante de plusieurs centaines de personnes, « avec boulangerie, école, hôpital… », en harmonie avec l’environnement, mais où chacun aurait son espace. Ca ne vous rappelle rien ?

Ce Clochermerle néo-hippie, fleurant bon la chlorophylle, dépayserait énormément Adam Weissman. Pourtant, cet activiste de 31 ans a presque tout à partager avec les babas de Sambourg. Sauf le cadre de vie. Lui est un rat des villes qui niche dans la plus stupéfiante de toutes, New York. Adam n’achète quasiment rien et trouve sa pitance dans les poubelles de la mégapole. Radin ? Non, engagé. Ce trentenaire entend montrer qu’on peut vivre sans impact – ou presque – sur la planète.

En France, depuis le documentaire d’Agnès Varda Les Glaneurs et la glaneuse, on surnomme souvent les recycleurs de tout poil et autres écumeurs de marché les « glaneurs ». Aux Etats-Unis, ils s’appellent « freegans » : une contraction de « free » – gratuit – et de « vegan » – les végétaliens, qui ne consomment aucun produit d’origine animale, ?ufs et lait compris. Et Adam Weismann est l’un de ses initiateurs.

Trois fois par semaine, face aux caméras des journalistes du monde entier, il n’a pas hésité à organiser en plein cœur de Manhattan des « trash tours », des tournées dans les poubelles des restaurants et des supermarchés où tout ce qui est encore à peu près comestible est ramassé. « Aux Etats-Unis, plus de 40 % de la nourriture finit à la poubelle. La seule ville de New York produit 13 000 tonnes d’ordures ménagères par an. » Mais Adam ne souhaite pas qu’on réduise ce mouvement à un simple « dumpster diving » (littéralement « plongée dans la benne »).

Histoire familiale

Le mode de vie freegan est une démarche qui s’inscrit dans les théories de la décroissance. On pourrait ainsi résumer l’une de ses facettes : si on consomme moins, on travaille moins, ce qui permet de se dégager du temps. Adam a ainsi déménagé pour s’installer chez ses grands-parents. « Etre au chômage me permet de m’occuper d’eux. Aux Etats-Unis, les politiciens n’arrêtent pas de nous parler des valeurs familiales, mais dans le même temps on vit dans une économie où l’on doit prendre deux ou trois boulots pour garder un niveau de vie décent et où l’on n’a pas le temps de s’occuper de ses proches. »

Adam porte-t-il un prénom prémonitoire ? Serait-il le premier spécimen d’une nouvelle race d’humains ? On peine à le croire, car être un freegan, c’est surtout, pour lui, participer le moins possible à un système collectif jugé, par essence, ignoble. Son engagement prend en effet ses racines dans une histoire familiale douloureuse : « Ma grand-mère est morte à Auschwitz. J’estime qu’elle n’a pas été victime seulement des responsables de l’Holocauste, mais de tous ceux qui n’ont rien fait pour arrêter ça. » Cette amertume, le jeune Adam Weismann l’a transformée à sa façon en une conviction, qui rejoint le message le plus fondamental de l’écologie : nous sommes tous responsables.

Photos :

- Pascal Perich pour Terra eco

- Aimée Thirion pour Terra eco

- Grégoire Bernardi pour Terra eco

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Rédactrice en chef à « Terra eco ».

Correspondante de « Terra eco » en Californie, Anne Sengès est l’auteur de « Eco-Tech : moteurs de la croissance verte en Californie et en France », paru en novembre 2009 aux éditions Autrement.

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