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16-07-2015
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France
Monde

« Sans réglementation, on ne changera pas nos habitudes »

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« Sans réglementation, on ne changera pas nos habitudes »
(Crédit photo : Yu fangping / featuRechina / Ropi / RÉa)
 
Une nouvelle économie comme remède aux maux de notre monde, c’est tout bonnement un leurre, affirme l’ingénieur Philippe Bihouix. Pointant la finitude des ressources, il prône l’avènement des low tech. Rencontre décapante.

Terra eco - Dans ce hors-série, nous imaginons l’économie de demain : collaborative, de fonctionnalité, circulaire, centrée sur l’innovation, etc. Dans L’Age des low tech (Seuil, 2014), vous êtes très critique envers certains de ces concepts. Pour quelles raisons ?

Philippe Bihouix - Ces thèmes sont un beau reflet de notre société : une bouillabaisse de concepts et de pratiques horribles pour notre environnement – de fausses bonnes idées en somme –, et d’idées formidables, comme la consommation en circuits courts ou les ressourceries. Nous sommes face à un triple défi : un problème de climat et de pollution, un épuisement futur des ressources en énergies fossiles et un problème de ressources métalliques, trop souvent négligé. Nous pensons, à tort, que l’on peut décliner un principe de substitution à l’infini, que l’offre et la demande vont toujours finir par s’aligner. A chaque fois que l’humanité a manqué d’une ressource, elle l’a remplacée par une autre. Le pétrole, par exemple, a remplacé l’huile de baleine qui servait de combustible dans l’éclairage domestique et urbain. On entend parfois dire que les énergies renouvelables pourraient se substituer aux énergies fossiles et au nucléaire. Ce n’est pas gagné, car il faudrait des quantités énormes de métaux pour les déployer à la bonne échelle, alors que, pendant ce temps, les tensions vont s’accroître sur les ressources métalliques. Les minerais sont de moins en moins concentrés au fur et à mesure qu’on tape dans le stock. On va les chercher de plus en plus loin, de plus en plus profondément dans la croûte terrestre. Mais à chaque fois il faut de plus en plus d’énergie pour les extraire. C’est un cercle vicieux !

Pour faire face à ces difficultés de ressources, on a justement inventé l’économie circulaire, afin de fabriquer des objets recyclables plus facilement. Quelles en sont les limites ?

L’économie circulaire, c’est le nouveau concept à la mode, la tendance hype, reprise par les entreprises comme les ONG. C’est l’idée de faire mieux avec moins, mais sa définition ne se résume pas à une question de recyclage. Selon l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), elle regroupe aussi d’autres notions, comme l’économie de fonctionnalité et l’écoconception. Si l’économie circulaire règle, en théorie, le problème des matières premières, en pratique, elle ne fonctionne pas. Même avec les procédés les plus perfectionnés, on perd toujours un peu de ressources au passage. D’autre part, il existe de nombreux usages dispersifs avec lesquels on ne peut pas récupérer les métaux : l’utilisation chimique dans les colorants, le sulfate de cuivre qu’on répand dans les vignes comme fongicide, les particules d’argent glissées dans les chaussettes pour éviter qu’elles sentent mauvais… Enfin, il y a toujours la dégradation de l’usage. On utilise les métaux en alliages, mélangés ou imbriqués quand on fabrique des smartphones et des automobiles. Il est ensuite très difficile – dans certains cas impossible – de récupérer les matières premières. On croit tout pouvoir recycler, on se trompe : on en est très loin.

Il existe aujourd’hui une culture de l’innovation technologique. L’idée que les inventions high-tech permettront de résoudre les questions environnementales et sociétales est répandue. En quoi cette croyance est-elle dangereuse ?

Les innovations reposent généralement sur des produits complexes, faits de matières composites et énergivores. Ces évolutions consomment donc beaucoup de ressources. Le thermomètre à affichage digital a une empreinte écologique plus lourde que le thermomètre à alcool. La ville intelligente en est un bel exemple. Elle permettra peut-être de fluidifier la circulation sur les routes ou d’économiser l’énergie des réverbères… mais ce sera au prix de la prolifération d’objets connectés qui seront, en prime, soumis à une obsolescence technique rapide. On compte déjà 41,8 millions de tonnes de déchets d’équipements électroniques en 2014, en forte hausse depuis cinq ans, selon l’université des Nations unies. Imaginez dans quelques années…

L’une des inventions dont on attend beaucoup est l’imprimante 3D. Produire des objets grâce à un dépôt de matière, en l’économisant, ne peut pas faire de mal à notre environnement, si ?

C’est un autre leurre. Si l’imprimante 3D peut avoir son utilité dans des cas précis, comme la fabrication de maquettes en architecture et de prototypes dans l’industrie, elle ne va pas faire basculer notre modèle industriel, comme l’avance Jeremy Rifkin (essayiste américain spécialiste de la prospective, ndlr). Les modèles abordables pour le grand public resteront des gadgets, qui pourront fabriquer de petits objets en plastique. Techniquement, on peut fabriquer des objets utiles comme des fourchettes, par exemple, mais pour fondre le métal, il faut des machines extrêmement perfectionnées qui coûtent des millions d’euros. Dernier argument : les usages resteront limités, car les imprimantes 3D ne fonctionnent qu’avec des matières fusibles et ne peuvent pas assembler des appareils faits de différents matériaux. L’imprimante 3D qui fabrique des imprimantes 3D est donc un mythe. La manufacture à la maison aussi.

Toutes ces innovations sont donc à jeter, selon vous ?

Non, l’économie du partage est intéressante, mais ne suffira pas à réduire significativement l’utilisation des ressources. S’échanger une perceuse pour quelques heures, prêter sa voiture ou son vélo évite que tout le monde ait besoin d’acheter son propre exemplaire. Toutefois, cette belle idée est limitée par des effets de pointe : tous les banlieusards ont besoin de leur voiture au même moment pour aller travailler le matin. Pas question de la prêter à ce moment-là. Même chose pour l’économie de fonctionnalité. La location de photocopieuses dans les entreprises est un exemple emblématique, mais je ne suis pas sûr que cela ait réellement freiné le remplacement régulier de machines comportant toujours plus d’options. La location de voitures de fonction en entreprise, c’est super, mais cela n’empêche pas d’offrir aux salariés le tout dernier modèle, car un beau véhicule représente une forme de réussite sociale. Les marques jouent sur ces goûts, ces signes extérieurs de richesse. Sans accompagnement réglementaire, le marketing ne permettra pas de changer nos habitudes de consommation. Et puis, s’il faut tout louer, de la machine à laver au sèche-cheveux, le risque de précarité n’est-il pas accru ? Une personne perdant ses ressources financières ne pourrait plus se payer tous ces services utiles du quotidien.

Votre critique de toutes les formes d’innovation porte une vision du monde pessimiste. Vous en défendez-vous ?

Non, c’est bien une vision pessimiste… ou plutôt réaliste. Je veux montrer l’absurdité des annonces « techno-utopistes » que multiplient les médias modernes. La promesse technicienne ne date pas d’hier. Dans le film Retour vers le futur (1985), on évoquait déjà le grille-pain nucléaire et la voiture volante. La nouveauté, c’est que cette promesse englobe aujourd’hui une volonté réparatrice de l’environnement, un aspect bien-pensant. On nous dit que le big data va permettre de sauver la planète, alors qu’il est déjà évident qu’il sera principalement utilisé à des fins marketing. L’ancienne présidente du Medef (organisation patronale, ndlr), Laurence Parisot, résumait cela avec l’adage : « Un peu de croissance pollue, beaucoup de croissance dépollue. » Pour moi, cela correspond à un antipari pascalien. On n’a pas encore trouvé ce qui va nous sauver, donc on continue à chercher en dépensant toujours plus d’énergie et de ressources. Mais on n’est sûrs de rien ! Même s’il y avait seulement 1 % de chance que cette course effrénée à l’innovation nous conduise à notre perte – le pourcentage réel est bien entendu beaucoup plus élevé –, ne faut-il pas renoncer tout de suite ?

Comment alors rompre avec ces mauvaises habitudes si bien ancrées ?

On peut changer ses pratiques au niveau individuel, consommer moins, faire appel aux circuits courts, mais cette révolution des consciences ne suffira pas, car nous sommes tous enchâssés dans un système économique, industriel et commercial contraignant. Le niveau associatif et local est important. Se tourner vers des ressourceries, des jardins partagés, combattre un projet de nouvelle autoroute, c’est très bien pour le rôle pédagogique et l’effet d’entraînement. L’action au niveau international, comme la COP21 (conférence internationale pour le climat qui se tiendra au Bourget, ndlr) attendue pour l’automne, je n’y crois pas. Les différents pays autour de la table n’ont pas les mêmes agendas, l’accord négocié risque de l’être vers le bas. C’est donc aux Etats de s’imposer de nouveau. Ils ont un rôle primordial à jouer, par leur puissance d’achat, leur soutien à une autre innovation et d’autres pratiques, l’adoption de nouvelles normes et de nouvelles régulations, certes restrictives, à adopter.

Si les Etats sont la clé, pourquoi les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, ne se saisissent-ils pas de ces questions environnementales ?

Dans l’offre politique actuelle, ces questions ne sont effectivement pas audibles. Depuis des années, on infantilise les électeurs en leur donnant de petits gages pour améliorer leur quotidien à la marge. Ce sont les sondages qui pilotent : une majorité des Français s’oppose à une mesure, on la retire. Il n’y a plus beaucoup de courage politique ou de vision. Le président François Hollande se félicite de l’augmentation des importations, avec l’inauguration du nouveau porte-conteneurs de CMA-CGM (troisième groupe mondial de transport maritime, ndlr) et tente de réindustrialiser la France et de maintenir ses usines historiques. C’est contradictoire. Si l’on veut agir pour l’environnement tout en relançant l’emploi, il faut rétablir certaines barrières régionales pour consommer mieux au plus près de chez soi.

Dans votre essai, vous prônez un changement dans la production. En quoi consistent ces low tech ?

Ce n’est pas la religion des Amish, le retour à la bougie : c’est une démarche qui comprend que la high-tech ne résout pas tout. Il faut chercher à consommer différemment et moins, en se posant les bonnes questions. Pourquoi produit-on tel ou tel objet ? Peut-on s’en passer ? Les produits jetables – verres et sacs en plastique – sont-ils vraiment nécessaires ? Car les meilleurs déchets sont surtout ceux que l’on n’a pas créés ! Essayons de séparer le superflu du nécessaire. Faut-il troquer sa voiture contre un vélo pour les déplacements quotidiens ? Mettre un pull plutôt que de surchauffer les bâtiments ? L’écoconception efficace est celle qui vient perturber le cahier des charges. On ne peut peut-être pas se passer de son smartphone, mais a-t-on vraiment besoin d’une station météo intégrée ? Dans mon livre, j’imagine comment remplacer les bouteilles en plastique et en verre par des bouteilles en verre standardisées. Pour les réutiliser, on n’aurait même plus besoin de les transporter jusque dans une usine à l’autre bout de la France, on pourrait implanter des petites unités sur tout le territoire. C’est un exemple de production low tech. On doit se demander comment on produit. On peut relocaliser une partie de la production, les manufactures, l’artisanat. Des ateliers plus près de chez soi, cela donne plus de travail aux ouvriers et aux artisans français et limite les transports. A l’inverse, la concentration est efficace dans une grande partie des industries de procédés. L’ingénieur Luc Dando a inventé le concept d’« éco-industrie locale » pour représenter un modèle de petites industries, sous forme de PME, qui répondent à des demandes locales de produits du quotidien. Une piste à suivre. 

L’Age des low tech, de Philippe Bihouix (Seuil, 2014)

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