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29-08-2013
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Société
Asie Et Océanie

Les espoirs abattus de la forêt vietnamienne

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Les espoirs abattus de la forêt vietnamienne
(Crédits photos : Corinne Moutout)
 
Pour lutter contre le déboisement, le régime de Hanoï a adopté, il y a cinq ans, le concept des « paiements pour services environnementaux ». Le principe ? Faire rémunérer les populations qui protègent la nature par les entreprises qui l’« utilisent ». Mais du papier à la réalité, il y a un gouffre.
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N° 50 - septembre 2013

Déshabillons-nous !

Ce n’est pas peu fier que, ce jour-là, le ministre de l’Agriculture vietnamien, Ha Cong Tuan, présente ses résultats à ses partenaires financiers allemands et japonais. 58 millions de dollars (45 millions d’euros) amassés par les caisses de l’Etat pour la seule année 2012. Une somme rondelette recueillie grâce à la mise en œuvre d’une politique novatrice, dite des « paiements pour services environnementaux » (PSE). « Ce chiffre [est] encourageant alors que le programme n’est appliqué que depuis un an sur l’ensemble du territoire, se félicite-t-il lors de cette conférence à Hanoï, la capitale. Cela prouve que les PSE sont un bon moyen pour lever les fonds nécessaires à la préservation de nos forêts. » Pionnier, le gouvernement vietnamien se targue d’être devenu un modèle planétaire de bonne politique environnementale.

Régime autocratique

Les PSE, késako ? Il s’agit de donner une valeur sonnante et trébuchante à des écosystèmes et de faire assumer le coût de leur protection aux acteurs économiques qui en ont l’usage. Concrètement, une marque d’eau minérale peut, par exemple, rémunérer les agriculteurs d’une région pour qu’en amont, ils ne souillent pas les sols (Lire encadré). Au Vietnam, le dispositif s’est concentré sur les forêts. Après des décennies de destruction, le pays est le premier au monde à avoir osé, à la fin de l’année 2010, l’extension de la stratégie, lancée en 2008, à la quasi-totalité de son territoire : 43 provinces sur 58. Très vite, le gouvernement vietnamien est sûr d’avoir déniché l’instrument miracle qui permet à la fois préservation de l’environnement et meilleures conditions de vie pour les 23 millions de personnes, soit le quart de la population, qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Pourtant, rien ne dit que le modèle vietnamien soit reproductible. Et peut-être encore moins souhaitable… Il faut dire que l’extension des PSE a été décidée unilatéralement par le régime autocratique. En dépit de la libéralisation économique en cours depuis trois décennies, l’idéologie marxiste et les entreprises d’Etat dominent toujours le paysage.

Dans un récent rapport (1) analysant les mythes et les réalités du système actuel, l’Agence française de développement (AFD) note l’engouement international croissant depuis quinze ans pour les PSE : 300 programmes recensés en 2010, dont près de la moitié (41 %) dans les pays en développement. L’AFD explique cet attrait par l’échec des politiques traditionnelles. Le nouveau concept est, lui, évident. « Il s’agit de reconnaître que les écosystèmes sont utiles à la société. (…) Or, leur préservation a un coût : il faut restaurer, entretenir, préserver, ne pas dégrader. D’où l’idée qu’il est nécessaire de rémunérer ceux, qui, par leurs pratiques, préservent les services environnementaux (…) sans qu’ils y soient contraints par la loi ou par la norme », écrit l’AFD, qui reconnaît toutefois que la plupart des pays, comme le Vietnam, échouent à fonder la pratique des PSE sur une adhésion volontaire.

Erosion des sols

Retour en 2008. Cette année-là, le gouvernement vietnamien se lance dans l’aventure des PSE avec une phase pilote de deux ans, dans deux provinces : Lâm Dong, dans le centre du pays, et Son La, dans le nord. La région montagneuse de Lâm Dong, située à environ 300 km au nord-ouest de Saigon, est naturellement désignée en raison de sa couverture forestière étendue : 600 000 hectares, soit 60 % de sa superficie. Autre raison d’un tel choix : son rôle stratégique en termes d’approvisionnement en énergie hydraulique et en eau potable, grâce au puissant fleuve Dông Nai, qui la traverse du nord au sud. « Avant la mise en place des PSE, le gouvernement a essayé de fournir des revenus de substitution aux populations, mais c’était insuffisant pour empêcher l’expansion agricole au détriment de la forêt. Nous perdions 300 à 500 hectares par an », explique Pham Van An, le directeur jusqu’en 2011 du département de l’agriculture de Lâm Dong et, à ce titre, maître d’œuvre de l’expérimentation. « Nous vivons dans une région rurale pauvre. Il était difficile de priver les populations des bénéfices de la forêt. »

Or, à ce stade de déforestation, seule l’interruption totale de l’abattage des arbres pouvait à nouveau garantir le couvert végétal et, par là, l’arrêt de l’érosion des sols et la recharge des nappes phréatiques. D’où l’idée des PSE. Les futurs bénéficiaires d’une forêt bien préservée sur les bassins versants du Dông Nai sont vite trouvés. Il s’agit, en premier lieu, de deux centrales hydroélectriques appartenant au réseau public d’électricité et de deux fournisseurs privés d’eau potable. S’ajoutent à la liste 59 tour-opérateurs. Leur activité, liée à la beauté du coin, ne cesse de prospérer depuis l’apparition d’une élite vietnamienne, qui a fait de Dalat, la capitale provinciale, un lieu de villégiature.

A chacun de ces acteurs, il est alors demandé de payer selon leurs usages de la forêt, d’après un barème arbitrairement fixé : 20 dongs (0,06 centime d’euros) par kilowattheure d’électricité produit, 40 dongs (0,12 centime d’euros) par mètre cube d’eau fourni. Les agences de voyages, en fonction de leur taille, se voient réclamer une rétribution de 0,5 % à 2 % de leur chiffre d’affaires. 8 000 foyers, appartenant aux ethnies K’Ho, Chim et Ma, sont ensuite désignés comme garants de la protection de près de 210 000 hectares de forêt. Ils doivent empêcher tout abattage, arrêter les braconniers et replanter là où la déforestation a sévi. Le tout, sans moyens financiers.

En deux ans d’expérimentation, les PSE de Lâm Dong auraient permis, selon les chiffres étatiques, de dégager 87 milliards de dongs (3,14 millions d’euros), dont 90 % auraient été reversés aux paysans, par le biais de fonds publics de gestion créés pour l’occasion. Selon l’ONG américaine Winrock International (2), qui a aidé à sa mise en œuvre, le projet pilote aurait, en deux ans, permis une réduction de la moitié de l’abattage illégal ainsi qu’une hausse de 400 % des revenus des paysans, gardiens de la forêt ! Fortes de ce succès, les autorités doublent la mise les deux années suivantes : 16 300 familles pour 400 000 hectares protégés, tandis que la participation forcée de 20 nouveaux acteurs économiques – centrales hydroélectriques et fournisseurs d’eau – permet de dégager 108 milliards de dongs (4 millions d’euros) dès 2011 et près du double l’an dernier. Une réussite sur toute la ligne ? Pas si vite.

Devant leur poste de garde, le chef de brigade, Ya Yun, et son adjoint veillent à la protection de la forêt.

Nuit solitaire et cigarettes

Depuis la cabane en bois qui lui sert de poste de garde, Ya Yun aperçoit le puissant fleuve dont il tente d’assurer la sauvegarde. Alors que la nuit tombe, il allume la première d’une longue série de cigarettes censées meubler sa nuit solitaire. Il regarde, dépité, son jeune adjoint enfourcher son vélomoteur et s’en aller retrouver sa famille à Da Hin, leur village, 30 kilomètres plus loin. Nombre de fois, comme ce soir, il s’est demandé pourquoi il avait accepté ce poste de chef de brigade de protection de la forêt. « Nous sommes 16 familles de Da Hin à devoir surveiller 350 hectares de forêt. Comme nous sommes loin de nos maisons et de nos terres, au lieu d’être là tous et tout le temps, à nous occuper d’un petit bout de forêt, nous avons organisé un système de rotation. Mais moi, je suis là en permanence et parfois tout seul, lorsqu’une famille ne peut pas, pour une raison quelconque, assumer sa charge. Et ici, les conditions sont dures, car je n’ai rien le droit de planter pour me nourrir et je ne peux pas m’occuper de mes plants de café et de maïs. Ce sont mes fils qui ont ce privilège », se lamente le sexagénaire.

Si Ya Yun n’a pu échapper à sa désignation forcée comme chef de brigade, peut-il au moins se prévaloir d’une amélioration conséquente de son niveau de vie ? « Non, nous tous, les villageois, n’avons pas assez d’argent pour survivre. Avant les PSE, nous étions déjà quelques-uns à devoir protéger la forêt. C’était le directeur des forêts qui nous payait alors, mais notre salaire variait de mois en mois, et il ne fallait pas poser de questions, sauf à risquer de tout perdre. Aujourd’hui, je reçois la même somme qu’avant, un million de dongs par mois (37 euros), mais cela fait déjà deux mois que je n’ai pas été payé… Et puis, il n’y a que moi qui suis rémunéré. Les autres sont contraints de faire ce travail, mais doivent compter sur leurs terres pour survivre. »

« Inégalités exacerbées »

Dans un article d’avril 2012, une équipe internationale de chercheurs concluait justement, après trois mois d’étude des PSE au Vietnam (3), que cette politique avait peu de chances de conduire à une réduction de la pauvreté. « Au contraire, l’instauration des PSE ne fait qu’exacerber les inégalités préexistantes tandis que les élites locales monopolisent les flux monétaires », remarquaient-ils, réduisant à néant le mythe d’un « miracle des PSE » dans un pays gangréné par la corruption.

Sur son vélomoteur bringuebalant, le lendemain, Ya Yun rejoint exceptionnellement son village. Tandis que l’opulente Dalat et ses environs dévoilent des maisons en pierre à plusieurs étages, Da Hin n’est qu’un hameau de bicoques en bois, blotti au fond d’une vallée. S’il n’est plus autorisé comme matériau de construction, le bois reste la principale source d’énergie des zones rurales vietnamiennes. A Hanoï, le vice-ministre des Ressources naturelles et de l’Environnement, Huynh Thi Mai, avait assuré à Terra eco que le biogaz se développait comme énergie alternative dans les villages participant aux PSE, afin d’assurer le volet « préservation » du programme. Mais au fond de sa minuscule cuisine enfumée, Maha, l’épouse de Ya Yun, continue de préparer le thé comme elle l’a toujours fait : sur son fourneau à bois… « Mais du bois mort, car nous n’avons plus le droit d’en couper », précise-t-elle, timide.

Des terrains rocailleux

Autre facteur essentiel à la réussite de l’ambitieuse politique, la nécessité de réduire l’expansion agricole qui, dans une province comme Lâm Dong, ne peut s’opérer qu’en rognant sur la forêt. « Aux paysans les plus pauvres, nous avons alloué des terres appartenant jusque-là à l’Etat », affirme Huynh Thi Mai. Ya Yun rectifie : « Nous avons réclamé de nouveaux lopins, mais, après un long processus administratif, seuls les plus pauvres d’entre nous ont obtenu quelques terrains rocailleux. Pour les autres, le Parti nous a opposé plein d’objections et nous restons dans la misère. » En conclusion de sa récente étude, l’équipe de chercheurs craignait que l’impossibilité pour les paysans d’avoir suffisamment de terres pour nourrir leur famille ne soit la principale raison d’un désengagement progressif de leur part…

Un modèle condamné ?

Alors, au-delà des effets d’annonce, le modèle vietnamien est-il condamné ? Et avec lui l’avenir international des PSE ? A l’issue de son tour d’horizon des principaux programmes instaurés à ce jour dans le monde, l’AFD se refuse à y voir un possible instrument miracle : « Les PSE sont aujourd’hui devenus des concepts incontournables dans le monde de la politique de l’environnement et du développement. (…) Néanmoins, les conditions de leur généralisation semblent problématiques : la dépendance à l’égard des fonctions régaliennes de l’Etat, les difficultés potentielles à dépasser l’échelle des projets pilotes (…) et la possibilité d’effets pervers nombreux sont autant de raisons de mettre en question le potentiel des PSE à fournir les conditions d’un renouvellement profond des politiques d’environnement dans les pays en voie de développement. » Au Vietnam, les victimes de cet échec en forme de paradoxe sont… les populations. Et peut-être bientôt la forêt. Retour à la case départ ? —

(1) A lire ici

(2) A lire ici

(3) A lire ici


Eau potable : Vittel traite le problème à la source

Comment garantir une eau saine ? C’est la question que s’est posé le groupe Nestlé il y a vingt ans. Il lance alors, en 1992, la filière Agrivair, pour sa marque Vittel. Ainsi, au pied du massif des Vosges, les collectivités locales et une trentaine de paysans s’engagent à améliorer leurs pratiques pour ne pas polluer, via les sols, l’eau de la source. Pour les inciter à adopter des méthodes d’élevage plus extensives – compostage, suppression des pesticides, rotation des cultures –, Vittel rachète certains des terrains à un prix supérieur à celui du marché, et les agriculteurs en gardent l’usufruit gratuitement. —

Retrouvez ici tous les reportages de Corinne Moutout

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Tout au long de l’année 2013, vous retrouverez dans les pages de « Terra eco » les rencontres de Corinne Moutout, qui s’est lancée, en famille, dans un tour du monde journalistique. Elle entend témoigner de quelques-unes des milliers d’initiatives qui émergent et qui contribuent, chaque jour, à construire un monde durable. Ce périple l’emmènera dans pas moins de onze pays. Première étape : le Sénégal. Retrouvez aussi ces reportages dans l’émission « C’est pas du vent », sur l’antenne de RFI : www.rfi.fr/emission/cest-pas-vent

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