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29-05-2008
Mots clés
Développement Durable
Alimentation
Monde

Crise alimentaire : les raisons de la colère

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Crise alimentaire : les raisons de la colère
(Emeutes à Mahalla, en Egypte, en avril 2008. Crédit photo : James Buck - flickr)
 
Les émeutes de la faim agitent le monde entier. Les denrées de base, comme le riz et le blé, sont devenues inaccessibles. Sommes-nous face à la première grande crise de la mondialisation ?
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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Port-au-Prince, capitale du pays le plus pauvre de la planète : Haïti. C’est là que la colère a éclaté aux yeux du monde entier. Le Premier ministre haïtien a dû quitter ses fonctions après des émeutes de la faim meurtières, en avril. Pourtant, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) avait prévu la catastrophe il y a déjà plus d’un an. D’autres émeutes ont démarré ailleurs, dans de nombreux pays africains, en Indonésie, ou encore au Mexique. En tout, 37 pays font aujourd’hui face à une grave crise alimentaire, selon la FAO. Les stocks de nourriture mondiaux sont au plus bas depuis un quart de siècle.

Le problème ne date pas d’hier matin et risque de durer. La faim a en effet de l’avenir. Démonstration avec l’exemple du riz : il se négociait à 300 dollars la tonne début 2007, son prix est monté à 760 dollars au mois de mars 2008. « Tout converge pour faire augmenter durablement les prix, s’inquiète l’agronome français Michel Griffon, directeur général adjoint de l’Agence nationale de la recherche. Nous sommes devant la première très grande crise systémique de la mondialisation.  » Entre fortes contraintes environnementale et démographique, et impasse des stratégies libérales, explication en 7 points.

1/ La demande des pays émergents - Il y a un siècle, les Français utilisaient l’expression « gagner son pain ». Aujourd’hui, on dit plutôt « gagner son bifteck ». La même transition est à l’oeuvre dans les pays émergents, mais à une tout autre échelle. Les nations les plus peuplées de la Terre s’enrichissent à grande vitesse. La demande alimentaire des nouvelles classes moyennes chinoise et indienne explose. Conséquence : « L’ère de la nourriture à bas prix se trouve derrière nous », prévient Olivier de Schutter, le nouveau rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation (1).

2/ La stagnation des rendements - La FAO constate que la productivité agricole ne progresse plus dans de nombreuses régions du globe. La hausse des rendements obtenue grâce à la « révolution verte » – mécanisation de l’agriculture et introduction des produits chimiques – s’essouffle. En outre, l’urbanisation réduit l’accès aux meilleures terres. Dans de nombreuses régions d’Asie, la production se trouve désormais limitée par l’assèchement des eaux souterraines, trop sollicitées. Dans le nord du Gujurat, coeur de l’agriculture indienne, les nappes phréatiques baissent de 6 mètres par an, selon New Delhi.

3/ Les aléas climatiques - L’Australie est l’une des principales nations exportatrices de nourriture. Six années consécutives de graves sécheresses ont réduit les récoltes de riz de 98 %. L’ampleur et la fréquence de ces sécheresses est cohérente avec les prédictions des climatologues des Nations unies : le changement climatique a de fortes chances d’en être la cause. Même si le réchauffement pourrait bien un jour améliorer les récoltes au Canada, en Argentine ou en Russie, il risque d’ici là de déstabiliser les capacités de production de pays proches des tropiques, comme l’Australie.

4/ Le prix du pétrole - L’équilibre alimentaire de la planète dépend des exportations d’un petit nombre de pays : Etats- Unis, Australie, Argentine, Canada et Thaïlande. Ces pays se sont dotés d’agricultures à haut rendement, très voraces en hydrocarbures (machinesoutils, serres chauffées, engrais à base de gaz naturel, etc.). Le célèbre agronome écologiste Lester Brown le souligne : aux Etats-Unis, les hydrocarbures comptent pour plus du tiers du coût total de la production agricole ! Pour lui, « l’agriculture moderne est devenue une technique de transformation du pétrole en nourriture ». La flambée durable des cours de l’or noir alimente donc la hausse des coûts des produits agricoles.

5/ La spéculation - La plongée des marchés d’actions depuis le début de 2008 a entraîné un report massif et sans précédent de la spéculation sur les denrées et les matières premières agricoles, des semences aux pesticides. Les fonds de pension se sont en effet rués sur les seules valeurs qui – avec le pétrole – dégagent actuellement de hauts rendements. Les politiques défensives de l’Inde ou de la Chine, qui ont constitué des stocks massifs, accentuent le phénomène. A Chicago, où sont cotées la plupart des denrées, des hausses de 30 % au cours d’une seule journée ont été enregistrées en mars sur les prix de céréales comme le blé et le riz.

6/ Les agrocarburants - Les carburants à base de plantes, telles que le maïs ou la canne à sucre, sont au centre de la polémique. Les Etats-Unis consacrent déjà près du quart de leur récolte de maïs à la distillation d’éthanol. Washington considère les agrocarburants comme un instrument indispensable pour réduire la dépendance vis-à-vis du pétrole du Golfe persique. Pour Bruno Parmentier, auteur de Nourrir l’humanité (La Découverte), « ça a été une folie de penser que nous avions trop de céréales et que nous pouvions en brûler dans nos moteurs ». Il dénonce : « C’est le réservoir d’essence des riches contre l’assiette des pauvres. » Le Suisse Jean Ziegler, ex-rapporteur des Nations unies sur le droit à l’alimentation, ne mâche pas ses mots contre le développement rapide des agrocarburants qu’il qualifie de « crime contre l’humanité ».

7/ Les limites de la dérégulation - En avril, le directeur général de la FAO, Jacques Diouf, lançait : « La situation actuelle est le résultat de vingt années de politiques inappropriées. Entre 1990 et 2000, les aides à l’agriculture ont été divisées par deux ». En 2008, la Banque mondiale a publié son premier rapport annuel consacré à l’agriculture depuis… 1982, insistant pour la première fois sur l’importance du rôle des subventions publiques pour encourager les investissements. Un virage à 180 degrés, après deux décennies passées à condamner les aides publiques.

Lire aussi :

- "Paradoxalement, c’est une chance pour l’agriculture de demain"
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Chargé de la prospective et du lobbying au Shift Project, think tank de la transition carbone, et blogueur invité du Monde

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