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Bosawas, un poumon vert à bout de souffle

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Un Indien Mayangna devant un pan de forêt dévasté par les colons, dans la communauté de Bethlehem. Crédit photo : Carlos Herrera - Confidencial

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Soirée paisible à Musawas, en plein cœur de la réserve naturelle de Bosawas. Crédit photo : Carlos Herrera - Confidencial

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Le village de Musawas est essentiellement peuplé d’Indiens Mayangnas et d’autres peuplades indigènes. Crédit photo : Carlos Herrera - Confidencial

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Habitués dès l’enfance à ne prélever de la forêt que le strict nécessaire, les Mayangnas voient leur environnement détruit par les colons. Crédit photo : Carlos Herrera - Confidencial

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Les Mayangnas parcourent la réserve pour protéger la forêt. Une mission parfois périlleuse. Crédit photo : Carlos Herrera - Confidencial

 
Attaquée par l’agriculture extensive, la spéculation foncière et l’industrie minière, cette immense réserve naturelle du Nicaragua disparaît à un rythme effrayant. En 2058, la « petite Amazonie » d’Amérique centrale pourrait être rayée de la carte.
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N° 59 - juillet-août 2014

Changer de vie : ils ont osé, pourquoi pas vous ?

« C’est la pauvreté qui nous a amenés ici, rien d’autre. Il fallait bien qu’on aille quelque part, un endroit fertile, vert, où tout pousse. » Luis Díaz, 59 ans, évoque l’épopée qui l’a vu quitter sa bourgade proche de Matagalpa, dans l’ouest du Nicaragua, lui, sa femme et ses sept enfants. C’était il y a trois ans, presque jour pour jour. En bus cahotant sur des pistes crevassées, puis à pied, il leur a fallu près de dix heures pour atterrir ici, sur cette colline d’où on devine un horizon boisé, piqueté de clairières avec des maisons en tôle au milieu. Des maisons comme celle de Luis Díaz, qui héberge toute la famille, un bric-à-brac couvert de plaques de zinc, entouré de plantations de maïs, de haricots, d’arbres fruitiers, de porcs et de poules. Toute sa richesse. Bosawas, dit-il, est « sa terre promise ».

Nous sommes à « El Hormiguero » (« La Fourmilière »), un lieu-dit proche de Siuna, une succession de baraquements en bois qu’on appelle ici une « ville ». Ce matin de grosse chaleur, le regard de Luis vire au noir. Il parle des colonos, des colons, comme d’oiseaux de mauvais augure. « Nous avons coupé le moins d’arbres possible, juste le nécessaire pour cultiver et survivre. Mais, eux, ils viennent en bandes, armés de machettes et de fusils de chasse, et ils déforestent des hectares entiers dans la région. J’ai peur pour l’avenir : la grande forêt est en danger. »

C’est l’histoire d’une destruction progressive. La lente éradication d’un vital poumon vert. Car, avec ses 20 000 kilomètres carrés, soit environ la superficie de la Picardie, Bosawas est de très loin la forêt tropicale la plus étendue de cette partie du monde, une petite Amazonie dans l’isthme centre-américain. Réserve de biosphère depuis 1997, inscrite au Patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco l’année suivante, cette masse forestière s’étend majestueusement dans le nord montagneux du Nicaragua, et représente 15 % de la surface d’un pays encore peu exploité.

Nature (presque) indomptée

Dirigée de main de fer par le leader sandiniste Daniel Ortega – à la fois allié du Venezuela chaviste et ami de millionnaires ultralibéraux –, cette nation de sept millions d’habitants est pauvre sur le plan socio-économique (40 % de la population vit avec deux dollars par jour, soit 1,5 euro), mais riche par son écosystème. Des villes coloniales à couper le souffle, un littoral caraïbe presque vierge, une chaîne de volcans que l’Union européenne tente de promouvoir, et une nature (presque) indomptée, dont Bosawas est le sanctuaire. A lui seul, ce réservoir vert recèle 200 espèces d’animaux, 270 espèces de plantes (un septième des variétés tropicales connues) et plus de 200 000 sortes d’insectes.

Un trésor écologique donc, depuis longtemps convoité et déjà en partie pillé. A défaut de statistiques officielles, l’expert environnemental Marcial Lopez et l’Agence allemande de coopération internationale pour le développement (GIZ) estiment que pas moins de 42 000 hectares de forêts sont décimés chaque année (Lire l’encadré au bas de cet article). Responsables de ce carnage, un faisceau convergent d’ennemis divers : agriculteurs et éleveurs aux tendances invasives, industrie minière dévoreuse, spéculateurs fonciers, négociants de bois tropical et autres acteurs troubles… Le gouvernement sandiniste a beau affirmer avoir fait de Bosawas sa « priorité environnementale », les choses ne font qu’empirer. En janvier, le président du Forum national de recyclage, Kamilo Lara, avait enjoint l’exécutif à « décréter l’état d’urgence à Bosawas » et « établir un cordon sécuritaire pour mettre fin aux nombreuses cupidités humaines ». Une supplique restée sans effet à ce jour.

Retour dans la réserve, mais en son cœur, dans le núcleo (le « noyau »). Entre Bonanza et Mongawas, deux bourgades de fortune tout droit tirées du vieux Far West américain, c’est le territoire des Indiens Mayangnas – habitants de la réserve, tout comme des « métis » et d’autres peuplades indigènes, Ramas ou Miskitos. Une partie des 40 000 Mayangnas occupent le núcleo, le sanctus sanctorum de Bosawas, qui est à leurs yeux sacré : cela fait naturellement d’eux des sortes de protecteurs de la forêt, et de ses riches faune et flore. Or, l’inquiétude les étreint. « A la chasse, nous voyons de moins en moins de gibier, les animaux en général se font plus rares. Nous nous sentons envahis par les colons armés, raconte Joaquin Blandon, le pasteur évangélique de Musawas, trapu et peau foncée. Nous, les Mayangnas, n’avons rien d’autre que nos flèches. Nous ne faisons pas le poids face à eux. » Lui et les autres de la bourgade décrivent le même tragique phénomène : des groupes d’invasores (« envahisseurs »), surtout venus de la côte Pacifique, déforestent brutalement une zone, s’approprient les terres, puis les revendent à des sociétés qui les transforment elles-mêmes en des exploitations d’élevage.

Une administration veule

Les autochtones tentent de les en empêcher en organisant des patrouilles nuit et jour : une résistance vaine et périlleuse. En avril 2013, un certain Elias Charles Taylor est assassiné par balles par un groupe d’invasores, alors que cet Indien leur demandait de déguerpir de « terres ancestrales ». Depuis, les Mayangnas revendiquent leur héros sacrifié, un avatar de Chico Mendes, ce syndicaliste brésilien tué en décembre 1988 par le lobby des propriétaires terriens pour avoir défendu des réserves forestières et des plantations d’hévéas. Les « envahisseurs », ou les « colons », pratiquent ce qu’on dénomme ici le carrileo, la déforestation de larges chemins, une saignée à partir de laquelle il est plus aisé d’exécuter la même besogne sur des hectares entiers. Dans la communauté de Bethlehem, sur les rives de la rivière Pis-Pis, le spectacle revêt la désolation d’un massacre végétal : à perte de vue, une immensité de branchages calcinés et d’arbres amputés. Sur place, un garde forestier du ministère de l’Environnement et des Ressources naturelles se dit impuissant pour faire face à cette invasion ; ils ne sont que six fonctionnaires pour surveiller 1 660 km2 ! « Nous sommes si peu, se lamente-t-il. Nous aurions besoin de renforts pour stopper ces commandos destructeurs. »

Leur faiblesse est symptomatique d’une administration veule. A Managua, la capitale, le gouvernement dit certes se préoccuper de ce « joyau national ». La Première Dame, Rosario Murillo, qui a la haute main sur la communication officielle, lançait même récemment une plaidoirie pleine d’emphase : « Notre République entend sauver Bosawas, (…) partie prenante de la mère Terre, de la mère Nature, un être vivant qui nous nourrit et nous aide à nous maintenir en vie. » En 2010, alors que l’Unesco s’inquiète, les autorités créent des bataillons écologiques, connus sous l’acronyme de « Beco », chargés de sanctuariser ce Patrimoine de l’humanité. Mais les nombreux groupes de défense de Bosawas affirment que l’action de ces militaires, très diffuse et discrète, a eu un impact dérisoire sur les avancées des colons.

L’ennemi, il est vrai, est une hydre à mille têtes difficile à contenir – qui recourt aussi bien à la scie électrique qu’à l’incendie criminel. Des centaines de familles pauvres de l’ouest du pays, happées par la fertilité des terres comme la famille Díaz, repoussent sans cesse la frontière agricole ; dans le névralgique triangle délimité par Bonanza, Rosita et Siuna, l’industrie minière aurifère, quoique en déclin, fait des ravages ; dans le même périmètre, environ 10 000 éleveurs déforestent à tour de main pour que paissent leurs 100 000 têtes de bétail… Bosawas, attaqué partout, protégé nulle part. Plus grave encore : le trafic illégal des terres. D’après Marcial Lopez, 80 % des familles installées (1) revendent leurs arpents à des tiers de façon illégale – le plus souvent par le truchement de pseudo-documents, des feuilles gribouillées à la main. Selon le journal Confidencial, auteur d’une large enquête sur la question, « la spéculation bat son plein, boostée par des notaires véreux, et les achats-ventes se réalisent hors de tout contrôle », souvent le fait d’autorités locales, dont des élus des huit municipalités qui constituent Bosawas !

Le gouvernement impliqué ?

A ce tableau, il faut ajouter les affres du commerce clandestin de bois précieux. Y participe un complexe écheveau constitué d’éleveurs, d’investisseurs privés, d’importateurs et de fonctionnaires locaux. A en croire le GIZ, environ 2 000 coupeurs de bois seraient au service d’une activité qui générerait 118 millions de dollars (86 millions d’euros), soit 2,5 % du PIB du pays. Parmi les clients les plus gourmands figurent des Chinois, explique la revue Envío. Ainsi que la coopérative opaque Alba, via laquelle la famille du président Ortega canalise les aides annuelles du Venezuela au pays ((500 millions de dollars, soit 370 millions d’euros). Le gouvernement serait-il impliqué ? Beaucoup le pensent.

Pendant ce temps, les contours de la puissante masse forestière de Bosawas reculent inéluctablement. En début d’année, l’Unesco a averti que, si la tendance actuelle n’était pas corrigée par les autorités nicaraguayennes, la Réserve de biosphère risquait à terme de perdre son statut. « Nous protégeons ce patrimoine national et mondial, soulignent des caciques indiens dans une lettre publique. Si le gouvernement n’agit pas, c’en est fini de notre environnement vital. » Au rythme actuel de déforestation, avance le GIZ, ce joyau biologique aura disparu de la face de la terre en l’an 2058. —

(1) Pour la seule année 2012, les groupes de préservation de la zone évoquent 2 843 familles !


Plus d’un demi-million d’hectares envolés

Affirmer que Bosawas est menacé n’est pas peu dire. En regardant les cartes de ces trente dernières années, on assiste à un inquiétant rétrécissement de la Réserve, comme s’il s’agissait d’un fortin vert grignoté par des troupes ennemies qui pratiqueraient un féroce encerclement. Aux dires du GIZ, Bosawas a perdu plus de 564 000 hectares de selva (« forêt ») entre 1987 et 2011, soit 5 768 km2 – un quart de la superficie totale. Sur cette surface rasée, 3 379 km2 correspondent à de la forêt originelle. —

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  • Misère et Cupidité, les deux vecteurs de destruction habituels, ou bien ne devrions nous pas dire un seul, CUPIDITE, puisque les mécanismes qui conduisent de la cupidité à la misère sont maintenant bien connus...
    L’Humanité n’aura, en fin de compte, pas démérité de la fin tragique qui sera très probablement la sienne.
    Mes condoléances vont aux peuples indigènes qui ont compris depuis des millénaires ce que durable veut dire, et que nous condamnons à une tragique disparition anticipée.
    Anticipée de peu à la nôtre.
    Et dire que nous les avons appelés "sauvages", quelle misère !

    30.07 à 17h01 - Répondre - Alerter
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