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Par ici, la monnaie !

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Et si, d'un clic de souris, on pouvait créer sa monnaie et faire tourner son propre système monétaire ? C'est le pari d'un des créateurs d'AOL et de l'inventeur des SEL anglais. Baptisé Open Money, ce projet un peu fou fait partie de la galaxie des monnaies complémentaires. Ce mouvement très sérieux, pratiquement inconnu en France, mais déjà en marche au Japon et en Allemagne, pourrait bien annoncer la prochaine révolution économique. Explications.
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Imaginons que vous collectionniez des tasses en forme de chouette (personne n’est parfait). Grâce au Net, vous êtes entré en contact avec des individus qui partagent cette singulière addiction. Vous souhaiteriez échanger des objets avec eux, mais ne possédez pas un sou vaillant pour acheter le commencement d’une tasse. Pas de doute : les monnaies libres sont faites pour vous ! En effet, il suffira bientôt de vous rendre sur un site, OpenMoney.org pour inventer gratuitement l’argent de votre communauté - mettons le tassochouette. Chacun démarre à crédit zéro. Vous achetez la tasse de vos rêves. Votre solde descend à -30 (ou -300 ou -3 millions) tassochouettes. Et celui de votre coreligionnaire est crédité de + 30 tassochouettes (ou + 300, ou...). Lui pourra bientôt acheter chez les autres membres de la communauté.

CV en béton

Voici, brossé à grands traits, le principe de l’open money ou monnaie libre. Il repose sur une question en apparence simple : pourquoi chacun n’aurait-il pas le droit d’inventer sa monnaie ? L’idée a germé dans les esprits retors du Français Jean-François Noubel et du Canadien Michael Linton, lesquels en ont même produit un manifeste [1]. Leur concept : offrir la possibilité de créer une communauté d’échanges matériels aussi simplement qu’un forum de discussion. Lubie d’illuminés ? Peut-être. Mais les CV des deux zozos ont de quoi éteindre les sarcasmes : le premier, pur autodidacte, fut l’un des créateurs d’AOL, qui compte parmi les plus grandes réussites économiques de l’ère start-up. Le second est l’inventeur des LETS, appelés chez nous SEL (systèmes d’échanges locaux). Du lourd en somme. Pour le moment, leur projet n’existe que sur papier, mais les compères espèrent bien mettre sur pied une équipe pour le concrétiser bientôt.

La face cachée de la monnaie

Mais au fait, quel est l’intérêt de battre monnaie entre cybercopains, alors que les Etats le font déjà ? Précisément, pour Jean-François Noubel, il s’agit d’une réappropriation pure et simple d’un système qui n’aurait jamais dû échapper aux citoyens... et qui fonctionne très mal. "L’argent est émis et possédé par les banques. Imaginerions-nous que les idées politiques soient exclusivement réservées aux parlements ? s’indigne-t-il. Cela a des conséquences plus que néfastes : d’abord, cet argent est cher, puisque les banques lui appliquent un intérêt. Ensuite, il est injuste, car, comme il est artificiellement limité, il devient un outil spéculatif qui se concentre entre les mains de ceux qui sont déjà les plus riches. Et surtout, il ne se trouve pas là où sont les besoins réels."

Exemple : une famille voudrait acheter de la nourriture. Cette nourriture est à portée de main, mais l’argent est trop rare, donc trop cher pour eux. A l’inverse, des milliards virtuels sont échangés chaque seconde entre les différentes places de marché mondiales. Bref, d’un côté, les besoins mais pas l’argent, de l’autre, l’argent déconnecté des besoins, livré à une spéculation stérile. D’ailleurs, soulignent les partisans de l’Open Money, les peuples en détresse inventent spontanément leur monnaie libre : voir la floraison de monnaies alternatives apparues en Argentine au plus fort de la crise économique.

Aucun intérêt

L’argent rêvé par les promoteurs de la monnaie libre est gratuit (on achète la tasse avant d’en avoir les moyens). De plus, il est "suffisant", c’est-à-dire juste en quantité nécessaire pour satisfaire les besoins existants. Par quel miracle ? Parce que sa circulation est régulée par les besoins de chacun. En effet, il ne s’accumule pas : quel besoin de ne pas acheter de tasses alors que les tassochouettes ne servent qu’à ça ? Et son prêt ne peut faire l’objet d’aucun intérêt.

Bien sûr, comme nous sommes d’imparfaites créatures, le système nécessite quelques garde-fous pour continuer à fonctionner "aussi bien entre 10 qu’entre 400000 personnes", convient son initiateur. Afin d’éviter les krachs façon Argentine (plus d’argent dans les caisses) ou les noyades ultra-inflationnistes, Jean-François Noubel songe à ce que les membres de chaque communauté se notent mutuellement, comme sur le site d’enchères en ligne eBay, pour repérer les bonnes et mauvaises réputations. Ils doivent également décider collectivement de la limite du solde négatif de chacun (pas le droit de dépasser -10000 tassochouettes, par exemple).

Plus qu’un gadget, une révolution ?

Mais gare à ceux qui voient dans l’Open Money un gentil gadget de plus ! Jean-François Noubel se charge de leur dessiller les yeux. "L’appropriation citoyenne de l’argent sera probablement considérée par l’Histoire comme une étape essentielle de l’auto-affranchissement de l’humanité", n’hésite-t-il pas à affirmer. Car derrière sa monnaie, il y a comme toujours de la philosophie. Noubel planche ainsi très sérieusement sur le concept d’économie du don [2], aux antipodes de notre système actuel. "Dans l’économie-compétition (celle qui prévaut aujourd’hui), on prend pour soi contre une compensation. Dans l’économie du don, on donne d’abord, on reçoit en retour une fois que le collectif a gagné en richesse", écrit-il sur son site. Utopique ? Pourtant, s’occuper ses enfants, être bénévole dans une association, ou participer à une équipe de foot amateur, voilà qui, selon lui, relève de l’économie du don et dont nous n’avons pas conscience.

Bref, le concept de monnaie libre est d’une subversion insoupçonnée. D’ailleurs, la faculté de battre la monnaie constitue un pouvoir régalien, avec lequel les Etats ne badinent pas. Jean-François Noubel en est bien conscient et semble regretter le retard idéologique des autorités compétentes : "Les sociétés de demain fonctionneront avec des systèmes monétaires différents : des grands, des petits, des transversaux comme l’euro, des spécialisés [comme le tassochouette], certains pour la santé, d’autres pour l’éducation, d’autres pour la spéculation, etc.." Et à en croire ses comparaisons historiques, il est convaincu de remporter la partie. "Ce sera comme l’invention de l’imprimerie par Gütenberg ou le piratage musical en ligne. Les partisans de l’ordre en place essaieront de s’y opposer, mais une fois que la technologie est lancée, rien ne peut l’arrêter." Pari tenu !

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[1] Disponible sur le site : www.thetransitioner.org/wikifr/tiki...

[2] Théorisée par l’anthropologue Marcel Mauss (1872-1950) dans son chef-d’œuvre, Essai sur le don (1925)

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