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23-09-2015
Mots clés
Biodiversité
France

Eco-ingénierie : peut-on réparer la nature ?

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Eco-ingénierie : peut-on réparer la nature ?
(Crédit photo : David Tatin/ Biosphoto)
 
Dépolluer des sols grâce à des champignons, reconstituer une steppe dégradée grâce à des fourmis… Cette nouvelle science utilise le vivant pour faire disparaître les dégâts causés par l’homme.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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N° 71 - octobre 2015

« Et si les migrants nous sauvaient ? »

Dans la plaine de La Crau (Bouches-du-Rhône), les fourmis ont été embauchées pour restaurer la biodiversité. Elles font de l’éco-ingénierie sans le savoir. Cette science, vieille de quelques années à peine, consiste à réparer la nature grâce à la nature. A recréer des équilibres en utilisant végétaux, insectes ou champignons, en évitant autant que possible les bulldozers et le dégagement de CO2. Aux Etats-Unis, par exemple, le mycologiste Paul Stamets expérimente, grâce à du mycélium, la dépollution de sols souillés par du pétrole. Au Pérou, on tente de recréer la forêt sur des mines d’or abandonnées. En travers du Sahara, on plante une muraille verte pour stopper la désertification… Mais est-il possible de réparer les dégâts que nous infligeons à la nature ?

L’inégalable complexité du vivant

C’est en tous cas, depuis peu, une obligation réglementaire. La conférence de Nagoya (Japon), en 2010, a fixé pour objectif la restauration de 15% des écosystèmes de tous les biomes (écosystème caractéristique d’un lieu) de la terre d’ici à 2020. Ici et là, des politiques publiques nationales relaient cet engagement. En France, il s’agit, entre autres, de la Stratégie nationale pour la biodiversité ou du système de compensation adopté au printemps dernier dans la loi sur la biodiversité. Réparer ici pour pouvoir détruire là : le principe est largement critiqué, avec l’argument qu’il est impossible de recréer la complexité du vivant. Quoi qu’il en soit, la filière de l’éco-ingénierie se renforce, grâce à ces réglementations. Et, en France, la plaine de la Crau est un des chantiers emblématiques de cette discipline en plein essor.

Les fourmis y travaillent sur une steppe aride née il y a six mille ans. Quelque part entre les Alpilles, la Camargue, l’étang de Berre et la Méditerranée, sur un lit de cailloux charriés par la Durance, un écosystème unique s’est épanoui. Baptisé « coussoul », il est formé de graminées, de lavande, d’asphodèle ou de thym, d’un assemblage de végétaux capables de résister au mistral, de nourrir les moutons, d’accueillir près de 300 espèces d’oiseaux différentes. Aujourd’hui, cette steppe est mal en point. Elle a été peu à peu grignotée par des bases militaires, des vergers intensifs, une décharge. En 2009, elle a même été souillée sur 5 hectares par des hydrocarbures, à la suite de la rupture d’un oléoduc. Seuls 10 000 hectares sur les 50 000 d’origine ont résisté à ces assauts.

Une première mondiale

Pour restaurer la steppe de la Crau, on a appelé à la rescousse Thierry Dutoit et son équipe, au début des années 2000. Ce directeur de recherches au Centre national de la recherche scientifique est spécialiste des communautés végétales herbacées et membre de l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie. « On a d’abord appliqué des techniques déjà mises en pratique dans des milieux semblables en Espagne ou en Californie, raconte le chercheur. Puis on a fait des semis d’espèces dites “nurses” qui attirent de la faune et de la flore et fauché du foin dans un milieu intact pour l’éparpiller dans le milieu à restaurer. On a aussi transféré du sol. » Un début utile, qui a permis de maintenir ou d’apporter toutes les espèces végétales propres à la steppe, mais pas suffisant. Il fallait encore redonner à la répartition des végétaux toute sa complexité.

Pour accomplir cette mission, les fourmis ont été mises à contribution à partir de 2011. Une première mondiale. « Les fourmis du groupe des “moissonneuses” récoltent et mangent des graines, précise Thierry Dutoit. Elles créent un nid tous les 100 mètres carrés. Comptez 20 000 ouvrières par nid mature qui vont chercher la nourriture jusqu’à 30 mètres au maximum autour du nid. Elles ramassent un cinquième des graines produites pour s’en nourrir. On pourrait penser que l’effet est négatif. Mais non, car en échange, elles oublient certaines graines en chemin et assurent donc un rôle de dissémination. » En 2011, des reines fondatrices ont été transplantées : 10% d’entre elles ont fait un nid viable qui compte déjà plusieurs centaines d’ouvrières. « C’est énorme, assure le spécialiste. L’année prochaine, le site comptera plusieurs milliers de nids. Dans cinq ans, chaque nid aura suffisamment d’ouvrières pour qu’elles aient une action significative. » Dans une dizaine d’années, on comptera plusieurs centaines de nids.

« La véritable réussite, ajoute Thierry Dutoit, se lira dans cent ans. » Quand on manipule le vivant, il faut être patient, avancer pas à pas pour ne pas jouer les apprentis sorciers. « Les dangers sont les mêmes qu’en manipulant les génomes par les biotechnologies, poursuit-il. Une espèce pourrait proliférer. » La steppe de la Crau retrouvera-t-elle son état originel ? Sûrement pas. « On n’a pas de baguette magique. On ne voyage pas dans le temps. Le climat, les conditions sociales, économiques, le paysage changent. On ne va pas reconstituer à l’identique un milieu perdu. En revanche, on peut lui créer un nouvel avenir. » —



Pour aller plus loin :
- Le protocole de Nagoya
- L’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie
- Le site Fungi, de Paul Stamets

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