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Le pays où les poubelles n’ont pas d’odeur

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Coincé sur ses petits kilomètres carrés, le Japon ne peut plus supporter de décharges supplémentaires. Il s’est donc imposé une discipline de fer pour le tri et le recyclage de ses déchets. Un exemple à suivre pour la France ?
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n°8 - novembre 2009

Maison toxique : comment s’en sortir

La France n’a plus peur de ses poubelles. Elle vient de nommer un « Monsieur déchets », en l’occurrence le Conseil national des déchets (CND), une structure ressuscitée après quelques années d’attentisme. Sa mission est désormais limpide : réduire la production d’ordures ménagères et assimilées de 7 % par habitant sur les cinq prochaines années. Deux points figurent au programme de cette cure d’amaigrissement. Les déchets organiques tout d’abord. Ils représentent plus de la moitié des ordures ménagères résiduelles, mais seuls 14 % d’entre eux sont compostés. Et le taux de recyclage des déchets ensuite. Ce dernier plafonne à 24 % en 2008, alors que le gouvernement ambitionne un taux de 35 % en 2012, puis de 45 % en 2015. Pour y parvenir, la France louche donc du côté des bons petits soldats de la poubelle. Et son regard s’est naturellement posé sur le Japon.

Haut-parleurs hurlants

Un Japonais produit 270 kg de déchets par an, contre 390 kg pour un Français (1). Ce résultat s’explique par une bonne dose de discipline et d’organisation. Dans les rues de Tokyo, comme dans la plupart des grandes villes du Japon, pas question de dénicher une poubelle pour les papiers gras. Tout juste un réceptacle où il s’avère impossible d’insérer autre chose qu’une canette au pied des distributeurs de boissons. Pourtant, il est rare de trouver ne serait-ce qu’un mégot de cigarette au sol – le cendrier de poche est d’usage chez les fumeurs : « On nous a habitués à ça depuis notre enfance. Quand on partait en pique-nique avec l’école, chacun rentrait chez soi le soir avec ses ordures », se souvient Yoshihiro Mizutani, du ministère de l’Environnement.

« Si l’on mettait des poubelles dans les rues ou bien des bennes en bas des immeubles, ça inciterait les gens à jeter plus, et souvent, ils ne feraient pas attention à bien trier », explique Terukazu Iida, chargé de l’Environnement à la mairie de Kashiwa, une ville de 380 000 habitants, au nord de Tokyo. Seule exception : certains conbinis, ces épiceries ouvertes 24 heures sur 24 à chaque coin de rue, qui mettent à disposition de leurs clients des réceptacles pour certains plastiques et emballages, et notamment les bentos, ces plateaux repas froids prêts à consommer, très populaires chez les employés.

Densément peuplé – 340 habitants au km2, concentrés sur 22 % du territoire, soit une densité réelle de 1 600 hab/km2 et jusqu’à 5 600 hab/km2 à Tokyo –, le Japon n’a pas le choix. Il n’a tout simplement pas de place pour installer de nouvelles décharges. Alors que les Japonais s’initiaient à la consommation de masse lors du boom économique des années 1970 et 1980, le gouvernement réagissait drastiquement pour maîtriser la potentielle explosion des déchets ménagers. Désormais, dans chaque foyer, un petit calendrier répertorie les jours de collecte suivant les différentes catégories fixées par chaque ville – combustibles, recyclables et non-combustibles non recyclables en sont les trois principales – et un livret dresse la liste des objets à répartir dans chacune d’entre elles.

En outre, il est difficile d’échapper à la camionnette qui, haut-parleurs hurlants, égrène à longueur de journée dans les rues du quartier la liste des gros objets – frigo, machine à laver, vélo… – qu’elle récupère moyennant finances. A la maison, il ne suffit pas de trier, il faut aussi laver. Les briques de lait sont ainsi scrupuleusement nettoyées, découpées, séchées, suspendues à une pince à linge au-dessus des éviers. Les emballages sont rincés et séchés avant d’être jetés. Les journaux soigneusement empilés et ficelés. Les cartons aussi, séparément. Certains puristes vont jusqu’à nettoyer les coquilles d’œuf avant de les jeter. « Cela a l’avantage de concentrer les déchets putrescibles dans une seule poubelle, et de limiter les odeurs, surtout pendant nos étés très chauds et très humides. Ça donne l’impression que les poubelles sont propres », commente Olivier, un expatrié français.

Les étrangers vivant au Japon n’ont d’ailleurs pas d’excuse puisque les consignes de tri sont traduites en anglais, en espagnol, en chinois et en coréen. Tout sac non conforme est rejeté par les éboueurs et laissé tel quel dans le hall de l’immeuble. Son propriétaire n’aura plus qu’à le récupérer, et à ne pas récidiver trop souvent sous peine de s’attirer les regards désapprobateurs et insistants de ses voisins. Une « punition » bien pire qu’une amende, car un bon tri sélectif est considéré comme la première marque de respect envers ses congénères.

Si ce tri compte en général un peu plus d’une dizaine de catégories au Japon, certaines villes veulent aller plus loin. Kamikatsu, commune de 4 000 habitants sur l’île de Kyushu, en a ainsi imposé 34. Son objectif : devenir une ville « zéro déchet ». Chaque foyer a donc été équipé d’un compost individuel aux frais de la municipalité. Pour le reste, chacun porte lui-même ses détritus – bouchons de bouteille, aluminium, verre, plastique et emballages – au centre « zéro déchet ». En échange de leur collaboration, les habitants ont parfois droit à des coupons alimentaires.

Pincements de nez

Dans le centre de recyclage de Kashiwa, on ne recense que 1 % d’erreurs. « Il y a plusieurs années, un groupe de Français venus visiter les lieux avait manifesté sa surprise devant la propreté des déchets qui transitent par le centre ! », raconte fièrement Katsuhiro Ebihara, directeur du site. Dans le hall, on voit défiler l’ensemble des ordures recyclables des 600 points de collecte de la ville. Un groupe de femmes est venu regarder les meubles ou encore les vélos remis à neuf proposés pour 500 yens pièce (4 euros). Le nombre d’objets mis en vente est limité à dix par mois pour ne pas faire de tort au petit commerce. Les vêtements partiront, eux, « à l’étranger, dans les pays en développement », explique-t-on sans plus de précision. C’est le fameux « re-use », l’un des trois piliers de la politique mise en place par le ministère de l’Environnement en matière de gestion des déchets ménagers : « reduce, recycle, re-use » (« réduire, recycler, réutiliser »), suivant la proposition formulée par l’ex-Premier ministre japonais, Junichiro Koizumi, lors du sommet du G8 de 2004.

Tous les citoyens sont encouragés à faire preuve d’ingéniosité plutôt que de jeter. Cette politique des « 3R » est d’ailleurs très présente, par voie d’affichage, dans le métro tokyoïte. Les camions se succèdent dans le centre, déversant leur lot de bouteilles, de verre, de métal, de papier ou de carton… Ici, un homme s’affaire à dépecer un parapluie pour en extraire le métal qui sera aspiré par un gigantesque aimant avant de rejoindre un bloc d’objets comprimés en un cube compact, qui sera soigneusement empilé avec les autres. Ailleurs, une dizaine des 70 employés s’activent autour du tapis : ils repèrent les canettes pleines de mégots, les ouvrent et les vident, ôtent les ficelles des cartons, ou encore trient le verre par couleur et mettent de côté les bouteilles de bière et de saké, qui seront directement réutilisées.

Au moment d’entrer dans la pièce, un employé prévient, à grand renfort de pincements de nez, que l’odeur pourrait ne pas être supportable. Et pourtant, cela ne sent rien ou quasi. Ce qui est en soi un indice de l’application que mettent les habitants de Kashiwa dans leur collecte des déchets. « Une question de discipline et de sens moral de chacun », suggère Katsuhiro Ebihara avant d’aborder deux autres éléments fondamentaux de la réussite de la collecte : les gardiens d’immeubles, éléments très structurants des copropriétés, et surtout, les 270 associations de quartier de la ville. Elles sont toujours là pour aider les habitants à se tirer de ce casse-tête des poubelles.

Dans les déchets, un tas d’or

Ironie de la société de consommation, le Japon vient de découvrir que ses décharges sont un paradis de minerais rares. Accros aux nouveautés technologiques, les habitants renouvellent fréquemment leurs appareils. Vingt millions de téléphones portables, de téléviseurs, d’ordinateurs, de baladeurs MP3, de caméras numériques seraient ainsi remplacés chaque année. Or, ces objets recèlent de l’or, du platine et du palladium. Selon les calculs du professeur Komei Harada, de l’Institut de la science des matériaux, l’archipel nippon serait aujourd’hui assis sur 6 800 tonnes d’or – 16 % de l’ensemble des réserves exploitables du monde – , 60 000 tonnes d’argent et 1 700 tonnes d’indium. Si le Japon recyclait les richesses enfouies dans ses déchets, il figurerait au même rang que l’Australie, le Brésil ou le Canada en termes de ressources en métaux rares.

(1) Selon les chiffres de l’Ademe de 2007.

Photos : Philip Gordon / Rea


LE CULTE DES EMBALLAGES

Le ministère de l’Environnement cherche à promouvoir le furoshiki, un morceau de tissu traditionnel magnifiquement peint, qui sert d’emballage pour les cadeaux. Un choix qui n’a rien d’un hasard dans une société où le culte de l’objet, entretenu et soigné, s’est porté sur celui de l’emballage. N’importe quel gâteau acheté dans une pâtisserie sera orné de plusieurs emballages successifs : cela fait partie du fameux « sens du service » japonais. Une véritable débauche de plastique et de papier. Chaque année, environ 600 000 tonnes de sacs en plastique finissent dans les poubelles, et la quantité totale des récipients et produits d’emballage représente, en volume, plus de 60 % des ordures ménagères. La loi sur le recyclage des récipients et des produits d’emballage, modifiée en juin 2007, n’est pour l’instant qu’incitative et non contraignante. Pour autant, signalent les employés du centre de tri de Kashiwa, les déchets sont moins nombreux depuis deux ou trois ans « à cause de la crise économique », selon eux.

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