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Indicateurs de Développement Durable

Par Anne Musson
15-10-2015

Changement Climatique et Capital Social

Changement Climatique et Capital Social
(Image extraite du site internet de Wedge Detroit qui assiste les organisations et initiatives locales à Détroit aux Etats-Unis. Visitez le site (wedgedetroit.com) ou le facebook !)
A la veille de la grande réunion diplomatique COP 21, les discussions techniques entre experts et scientifiques sont en ébullition et s'exposent au sein des médias. Combien de degrés, combien de millions, combien d'hectares de forêt. Au delà des accords signés par les États pour corriger le dysfonctionnement du marché globalisé que constitue le changement climatique, l'un des enjeux principaux se situe dans le déroulement des feuilles de route déposées par chacun des pays signataires. La capacité des sociétés à s'adapter, à construire la transition, est liée à la richesse des pays, et notamment à son élément principal, entendons le capital social. Difficilement mesurable, il est peu évoqué dans les débats mais apparait pourtant fondamental face à la vulnérabilité et la nécessaire adaptabilité.

Le combat pour le climat est une lutte sociale

A la veille des officielles négociations liées à la COP 21, alors que l’exposé des enjeux de la grand-messe internationale tient légion dans les médias -occidentaux-, la musique sociale du changement climatique se fait de plus en plus forte. La problématique écologique et le changement climatique constituent effectivement des enjeux sociaux fondamentaux, et ce pour les raisons principales suivantes :
  • Les conséquences du changement climatiques sont inégales et injustes. Au niveau mondial, les pays sous-développés ou en développement en sont les plus grandes victimes, alors qu’ils en sont les moins responsables (de nombreuses cartes interactives existent en ligne, voir par exemple celle du Center for Global Development, ou celles-ci, de l’Union of Concerned Scientists. Au sein des pays, les plus pauvres sont également les plus touchés (voir cette note d’Eloi Laurent sur les inégalités environnementales en France).
  • Les populations cumulent vulnérabilité et pauvreté. Non seulement elles sont les plus touchées par le changement climatique mais sont également les moins aptes à s’adapter.
  • Enfin, le progrès social et les mutations sociétales constituent les réponses nécessaires face aux problématiques posées par le changement climatique (pour plus de détails sur les points succinctement évoqués ici, voir cet article du Huffington Post US).

    Nous nous intéressons à ce dernier point en particulier. A ce propos, et en cette période d’attribution des Nobels, le discours d’Oström lors de la remise du Prix-de-la-Banque-de-Suède-en-sciences-économiques-en-mémoire-d’Alfred-Nobel qu’elle a obtenu en 2009 est particulièrement éclairant. Au sein de celui-ci, au titre évocateur de « Par-delà les marchés et les Etats », elle décrit la relation fondamentale existant entre capital naturel et capital social et le rôle –capital- de l’action collective et de la gouvernance locale dans la gestion de l’environnement.

Qu’est-ce que le capital social ?

Putnam, le précurseur de la notion de capital social, dans un sens différent de celui qu’entendait Bourdieu, en parle pour la première fois pour expliquer les différences au sein des régions italiennes en termes de performances institutionnelles, de gouvernance et de développement économique. Il le définit comme les caractéristiques de l’organisation sociale telles que les réseaux, les normes, la confiance, qui facilitent la coordination et la coopération pour un bénéfice mutuel (Putnam, 1995, p.67). La littérature distingue trois types de capital social, dont la présence est susceptible d’améliorer la résilience sociétale, en lien avec l’adaptation au changement climatique (Wolf et al., 2010 ; Adger, 2003 ; Pelling, 2003 ; Pelling et Hugh, 2005) :

  • Le « bridging social capital » : les liens entre groupes sociaux/collectifs ;
  • Le « bonding social capital » : les liens entre les individus qui partagent une identité sociale ;
  • Le « linking social capital » : la confiance entre les différents acteurs sociétaux et institutionnels.

Pourquoi c’est important ?

Le capital social nous intéresse particulièrement concernant la question du changement climatique pour une raison que nous résumerons en deux points :

  1. Le capital social constitue probablement la plus grande partie de la richesse des pays. Les travaux de la Banque Mondiale (Banque Mondiale, 2006) et ceux des Nations-Unis sur la richesse inclusive (UNU, IHDP et UNEP, 2012) montrent que les richesses intangibles, telles que les compétences, le capital humain, les institutions formelles et informelles, sont plus importantes que toutes les autres formes de richesses que sont le capital naturel et le capital produit (voir le graphique 1 qui reprend les données 2005 de la Banque Mondiale). La littérature montre qu’il participe autant au développement économique qu’au bien-être subjectif (rapport Stiglitz, 2009). En d’autres mots, le capital social est aussi important qu’il est peu compté et valorisé. Graphique 1 {PNG}
  2. Le capital social permet de comprendre le rôle fondamental des caractéristiques ou attributs sociaux qui contribuent à la capacité individuelle et collective à répondre au changement climatique (Pelling et High, 2005). Exemple parmi d’autres, Anirudh Krishna (2002) et Mark Baker (2005) ont étudié des communautés locales en Inde et comment le capital social “affectif” (bonding) permet aux résidents locaux de s’engager dans des challenges d’actions collectives –établissant ainsi de nouveaux investissements dans les activités de développement et gérant de manière efficace les glissements de terrains et autres menaces environnementales. D’autre part, Dasgupta (2014) argumente sur le fait que le changement climatique et la surexploitation des ressources naturelles constitue un échec institutionnel plus qu’une défaillance de marché. Les réponses face à ces “externalités négatives” se trouveraient donc dans ce qui construit les institutions.

    En résumé, améliorer le capital social d’un pays, c’est le rendre plus riche à travers une meilleure cohésion sociale, c’est améliorer sa capacité d’adaptation, c’est atténuer sa vulnérabilité : c’est offrir une solution sociale et sociétale aux problèmes posés par le changement climatique.

Le capital social et l’adaptabilité

Les travaux ont démontré le rôle du capital social sur la capacité adaptative ou au contraire sur le niveau de vulnérabilité (Pelling et High, 2005 ; Adger, 1999, 2000 ; UNDP, 2004). Pelling et High (2005) dans une revue de littérature de la question, dessinent les vecteurs à travers lesquels le capital social constitue un angle d’attaque de la capacité d’adaptation au changement climatique. Présentés sur le graphique 2, ils se distinguent selon leur objectif, clairement défini par rapport au changement climatique ou non (axe vertical) et l’échelle d’intervention (axe horizontal).

Graphique 2 {PNG}

  1. Le capital social est mobilisé pour intervenir directement sur un problème précis lié au changement climatique. Exemple : une action collective visant à surélever les voies sur berges.
  2. Le capital social est mobilisé pour générer des actions en arrière-plan qui contribueront à l’adaptabilité au capital social. Exemple : investir dans l’éducation des enfants pour changer les comportements des ménages dans l’objectif d’améliorer leur capacité résiliente.
  3. Le capital social est mobilisé pour changer les institutions en réponse au stress de long terme provoqué par le changement climatique. Exemple : créer des réseaux, des organisations locales de gestion des ressources afin d’améliorer la capacité à agir rapidement et efficacement face aux changements imposés par le changement climatique.
  4. Le capital social est mobilisé pour changer les institutions en réponse au stress de long terme provoqué par le changement climatique, mais, contrairement à la réponse (3), il s’agit ici de faire appel aux procédures participatives formelles et officielles. Exemple : les votes aux élections.

A travers ces quatre leviers d’action, le niveau de capital social va déterminer la force d’action collective qui va permettre à la fois de lutter contre le changement climatique et de s’adapter aux changements qu’il impose. Oström explique que

le capital social, en instaurant la confiance entre individus et en développant des règles institutionnelles bien adaptées aux systèmes écologiques, est d’une importance capitale pour gérer les ressources environnementales, résoudre les dilemmes sociaux et plus efficace qu’une gestion centralisée

- i.e. des lois et règlements imposés au niveau national ou supra-national (Oström, 2009). Elle souligne particulièrement l’importance de ce « mot de cinq lettres », TRUST, la confiance.

Comment mesurer le capital social ?

La confiance n’est pas le capital social, mais elle semble en être l’une des formes les plus importantes (voir notamment Coleman, 1990), et en est souvent utilisé comme proxy. Les indicateurs de capital social mêlent ainsi les mesures de la confiance et celles de l’intensité de la richesse de la vie sociale et civique (Laurent, 2012). Parmi les premières, on trouve la confiance dans les institutions, envers les responsables politiques, ses voisins, sa famille, les personnes d’une religion différente. On peut trouver les résultats d’enquêtes mondiales par ici. Au sein de la seconde catégorie, on mesure la participation à la vie publique, associative, la proportion de personnes lisant la presse, le taux de participation aux élections, la participation financière aux œuvres de charité, le nombre d’amis et de confidents, etc.

Comment enrichir le capital social ?

Si les travaux contemporains reconnaissent l’importance du capital social (composante du capital intangible) pour le développement et même la soutenabilité des nations (Banque Mondiale, 2002, 2011), peu parviennent à isoler au sein de cet ensemble un peu nébuleux la confiance interpersonnelle comme élément décisif pour le développement à long terme (Laurent, 2012), ni d’aucun autre proxy évoqué plus haut. Le capital social constitue la grande part de la richesse des pays, il contribue au développement, à la soutenabilité ; et pourtant, au sein du débat mondial sur les négociations climatiques, il ne se pose pas en élément fondamental, face à l’adaptabilité et la vulnérabilité.Le capital social présente effectivement un lourd handicap : il est difficile à appréhender, à voir, à mesurer ; et, de fait, à construire.

Comment influer sur le capital social ? Comment le prendre en compte dans les politiques nationales, locales et au sein des négociations internationales ?

Le capital social ne peut s’améliorer seulement grâce à une intervention extérieure, mais les politiques, globales et locales, peuvent contribuer à sa construction. L’état de l’art propose déjà quelques pistes. En s’appuyant sur les indicateurs existants, travailler sur la confiance et la participation à la vie publique constitue autant un défi ambitieux qu’un chantier nécessaire. Intégrer la réflexion sur le capital social lors de prises de décisions politiques, notamment lorsqu’il est question de changement climatique, semble particulièrement pertinent. Il faut évidemment chercher à appréhender de mieux en mieux ce capital social, continuer à développer les indicateurs [1] puisque, rappelons-le,

ce qui n’est pas compté ne compte pas.

« Au-delà des marchés et des Etats », mobiliser le capital social.

Lesser et Prusak (2000) avancent que le capital social au sein des organisations est lié à la capacité de l’organisation à gérer ses ressources de connaissances. Ceci ajouté au rôle prépondérant joué par la confiance, exposée notamment par les travaux des équipes d’Oström, on comprend (un peu) mieux, sous cet angle, le succès de “buzz” médiatiques concernant les problèmes environnementaux, tels que la BD de Pénélope Bagieu visant à alarmer contre le chalutage profond ou le déjà célèbre« Break the internet » de Nicolas Hulot. La technique mobilise l’ensemble des vecteurs exposés au sein du graphique 2 :

  • Il s’agit d’interventions concrètes, tangibles visant à avoir un impact direct sur le changement climatique (1). On mobilise le capital social existant, i.e. les personnes déjà sensibilisés et prête à agir. Un groupe est créé sous l’égide d’un leader légitime. L’action collective est initiée avec la pétition.
  • La confiance est établie du fait des “codes” utilisés, mêlant astucieusement informations solides, ironie, humour et un bon paquet de clins d’œil quasi-générationnels. L’information passe, grâce au capital social mobilisé. Cette “éducation” va contribuer à l’émergence d’actions futures (2). Un réseau autour de cette première mobilisation est créé, facilement lisible et exploitable grâce aux réseaux sociaux et autres pétitions en ligne (3).
  • (4) Les décideurs publics sont directement interpellés.

    L’enjeu est de taille, clame en grosses lettres le site dédié à la COP 21, car

    « il s’agit d’aboutir, pour la première fois, à un accord universel et contraignant permettant de lutter efficacement contre le dérèglement climatique et d’impulser/d’accélérer la transition vers des sociétés et des économies résilientes et sobres en carbone. »

Pour respecter les engagements qui seront pris, pour construire la transition, le capital social de chaque société sera mobilisé. Agir ensemble pour un objectif commun, voilà qui est permis par

« l’ensemble des réseaux, normes et confiance qui facilitent la coopération et la coordination pour un bénéfice mutuel »

C’est ainsi que Putnam a défini le capital social (1997).

Bibliographie

Adger, W.N., 1999. Social vulnerability to climate change and extremes in coastal Vietnam. World Development 27, 249–269.

Adger, W.N., 2000. Institutional adaptation to environmental risk under the transition in Vietnam. Annals of the Association of American Geographers 90, 735–738.

Baker, Mark (2005), The Kuhls of Kangra : Community-Managed Irrigation in the Western Himalaya, Seattle : University of Washington Press.

Coleman, J., 1990. Foundations of Social Theory. Harvard University Press, Cambridge.

Dasgupta, P. 2014. Impediments to Sustainable Development : Externalities in Human-Nature Exchanges. www.pas.va/content/dam/accad...

Krishna, Anirudh (2002), Active Social Capital : Tracing the Roots of Development and Democracy, New York : Columbia University Press.

Laurent E., 2012. Economie de la Confiance. Editions La Découverte, Collections Repères.

Lesser, E., Prusak, L., 2000. Communities of practice, social capital and organizational knowledge. In : Lesser, E.L., Fontaine, M.A., Slusher, J.A. (Eds.), Knowledge and Communities. Butterworth, Heinmann, Oxford.

Oström E., 2009. Traduction Eloi Laurent. Par-delà les marchés et les Etats. La gouvernance polycentrique des systèmes économiques complexes. Revue de l’OFCE / Débats et politiques – 120 (2011)

Pelling M., High C., 2005. Understanding adaptation : What can social capital offer assessments of adaptive capacity ? Global Environmental Change 15 (2005) 308–319.

Putnam, R., 1995. Turning in, turning out : the strange disappearance of social capital in America. Political Science and Politics 28, 667–683.

Putnam R. D., 1997, « Democracy in America at Century’s End », in Axel Hadenius (ed.), Democracy’s Victory and Crisis, New York, Cambridge University Press, pp. 27–70.

Commission Stiglitz. 2009. Commission sur la Mesure de la Performance Economique et du Progrès Social, sous la direction de Stiglitz J., Sen A., Fitoussi J-P. « Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social ». www.stiglitz-sen-fitoussi.fr

UNDP, 2004. Reducing Disaster Risk : a challenge for development. UNDP, New York.

UNU-IHDP and UNEP (2012). Inclusive Wealth Report 2012. Measuring progress toward sustainability. Cambridge : Cambridge University Press.

Wolf J, Adger WN, Lorenzoni I et al (2010) Social capital, individual responses to heat waves and climate change adaptation : an empirical study of two UK cities. Glob Environ Change 20(1):44–52

World Bank, 2006. Where is the Wealth of Nations ? Measuring capital for the 21th century. Washington, DC : TheWorld Bank.

World Bank, 2011. The changing wealth of nations : measuring sustainable development in the new millennium.

[1] les indicateurs sur la confiance notamment souffrent de nombreuses critiques, voir Laurent, 2012.

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