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Indicateurs de Développement Durable

Par Anne Musson

SAFE, un nouvel indicateur de soutenabilité

SAFE, un nouvel indicateur de soutenabilité
(Crédit photo : Frans Drewniak / Flickr)
Des chercheurs grecs ont mis au point une remarquable méthode pour mesurer la durabilité du développement économique. Mais peut-on comparer la sauvegarde d’une espèce animale à la représentativité des femmes aux postes à responsabilité ?

Une bonne surprise s’est glissée au cours de ma veille scientifique en matière d’indicateurs cette semaine… Dans un article publié dans « Ecological Economics », Phillis, Grigoroudis et Kouikoglou [1] nous proposent un nouvel indicateur de soutenabilité. Ils ont ainsi donné naissance à SAFE, pour « Sustainability Assessment by Fuzzy Evaluation », ou lui ont plutôt donné un écho, puisqu’un premier jet de cet indicateur était apparu en 2001 [2], avant d’être progressivement développé [3] .

Les caractéristiques du modèle SAFE sont les suivantes :


- Il utilise une logique « fuzzy » qui combine de manière cohérente des informations qualitatives et quantitatives (constituant les indicateurs de base). On obtient alors des évaluations du genre « la consommation de pesticides du pays 1 est d’environ 6 kgs par hectare » ou « le pays B a un très haut niveau de corruption ».
- Il prend en compte les performances passées par une méthode de lissage.
- Il comprend une analyse de sensibilité qui identifie les intrants les plus influents en matière de soutenabilité. Ainsi, les décideurs savent quelles variables doivent être améliorées en priorité.

La structure de l’indicateur est décrite dans le schéma joint.

PDF - 101.7 ko

La soutenabilité globale d’un pays, appelée OSUS est la combinaison de la soutenabilité écologique (ECOS) et de la soutenabilité sociétale ou humaine (HUMS). Ces deux composantes sont alors divisées en variables secondaires : l’eau, la terre, la qualité de l’air et la biodiversité pour ECOS et les aspects politiques, le bien-être économique, la santé et l’éducation pour HUMS. Pour chaque variable secondaire est mesurée la pression (PR), l’état (ST) et la réponse (RE), l’idée, venant de l’OCDE, étant que l’humanité exerce des pressions sur son environnement qui altère celui-ci (état) et amène à une réaction de la société (réponse). La combinaison d’indicateurs permet alors de mesurer chaque dimension de chaque variable. Finalement, SAFE utilise 75 indicateurs mesurés et mesurables pour 128 pays.

Les auteurs procèdent de la façon suivante :

  1. Collecte des données disponibles ;
  2. Normalisation de chaque indicateur entre 0 et 1 ;
  3. Lissage exponentiel ;
  4. Estimation « fuzzy » [4] de la soutenabilité ;
  5. Analyse de la sensibilité pour la prise de décision

Au risque de vous perdre, ou au minimum de vous ennuyer, je n’irai ici pas plus loin dans les détails techniques…

Quelques remarques cependant :


- La pondération de chaque variable n’est pas très claire, et au final, il apparait que chaque facteur permettant l’évaluation d’une variable (par exemple PR(BIOD)) a une influence équivalente… Se pose alors la question suivante : pourquoi ? Dites moi… la sauvegarde d’une espèce animale est-elle plus ou moins importance que celle d’une espèce végétale ? Oui, non ? Et surtout, pourquoi, suivant quelle logique ? Mieux encore : la sauvegarde d’une espèce animale est elle plus ou moins importante que la représentativité féminine dans les postes à hautes responsabilités ?

- L’analyse de la sensibilité apparait comme un début de réponse, et c’est une innovation dans le monde des indicateurs, qui me semble, d’un point de vue scientifique et pragmatique, très intéressante et pertinente. En effet, elle permet d’identifier les priorités d’action, alors que souvent, améliorer une variable provoque la détérioration d’une autre (par exemple, développer l’énergie éolienne permet d’améliorer la catégorie « énergies renouvelables » mais elle risque dans le même temps de détériorer la catégorie « biodiversité »). SAFE clarifie la situation, et l’adapte au contexte de chaque pays, et c’est là un important progrès.

- Mais le chemin est encore long, car si les décideurs politiques veulent comprendre pourquoi ils doivent améliorer telle ou telle variable, ils vont se heurter à la très absconse apparence de l’indicateur… SAFE n’est pas une construction limpide, et en cela il limite clairement son écho et son impact. D’où l’importance de sa vulgarisation !

En pièce jointe vous trouverez également le classement.

PDF - 122.9 ko

Les dix premiers pays en termes de soutenabilité sont européens, et on retrouve les habitués du top : la Suisse, la Suède et la Finlande se partagent le podium (la France se place en 7ème position). Les résultats semblent similaires à ceux obtenus par les autres indicateurs de soutenabilité, comme l’ESI par exemple, surtout si l’on sépare la soutenabilité sociétale de l’environnementale. Il parait d’ailleurs très important d’observer les deux variables primaires, de nombreux pays développés compensant un mauvais score en soutenabilité environnementale par un bon score en matière de soutenabilité humaine, le meilleur exemple étant les Etats-Unis.

En conclusion, bravo à ces chercheurs grecs qui font avancer le débat en matière d’indicateurs de développement durable, spécialement grâce à leur analyse de sensibilité… et ouvrent la voie à de nouvelles améliorations !

[1] Phillis Y.A., Grigoroudis E., Kouikoglou V.S., 2011. Ecological Economics 70, pp. 542-553

[2] Phillis, Y.A., Andriantiatsaholiniaina, L.A., 2001. Sustainability : an ill-defined concept and its assessment using fuzzy logic. Ecological Economics 37 (3), pp. 435–456.

[3] Andriantiatsaholiniaina, L.A., Kouikoglou, V.S., Phillis, Y.A., 2004. Evaluating strategies for sustainable development : fuzzy logic reasoning and sensitivity analysis. cological Economics 48 (2), pp. 149–172 ; Kouloumpis, V.D., Kouikoglou, V.S., Phillis, Y.A., 2008. Sustainability assessment of nations and related decision making using fuzzy logic. IEEE Systems Journal 2 (2), pp.224–236 ; Phillis, Y.A., Kouikoglou, V.S., 2009. Fuzzy Measurement of Sustainability. Nova Science Publishers, New York.

[4] Fuzzy= principe généralisable et non précis. Cette logique peut être utilisée pour modéliser des phénomènes, elle exige la fixation de seuils pour délimiter des ensembles et définir des classes.

COMMENTAIRES ( 8 )
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  • Pour info, d’autres classements avec des résultats assez différents :

    http://en.wikipedia.org/wiki/Happy_...

    http://en.wikipedia.org/wiki/Satisf...

    Ca vaut ce que ça vaut, je considère ça comme un témoignage de la diversité de la notion de progrès !

    23.02 à 09h02 - Répondre - Alerter
  • Nous allons vers une crise énergétique, climatique, de la biodiversité, de l’accès aux ressources en eau, de la dissémination de substances chimiques aux conséquences mal connues etc. Je crois qu’il sera bien difficile de surmonter ces défis en essayant de les distinguer pour établir des priorités, ou encore en établissant des indicateurs globaux. Je pense plutôt que cette crise écologique sans précédent remet en cause certains fondements de nos sociétés modernes, que je fais remonter à la Renaissance et à la pensée des Lumières. Elle trouve ses principaux ingrédients dans la "pensée technique" (voir notamment la philosophie de Martin Heidegger) : la croyance dans le fait que la science permet à l’homme de dominer la nature, la volonté de tout mesurer, quantifier, optimiser, rationnaliser etc. Je crains que nous ne puissions trouver de solution qui ne remette en cause la portée donnée à ces principes. En ce sens, SAFE ne me semble pas s’inscrire dans la rupture qui me paraît nécessaire.

    21.02 à 21h49 - Répondre - Alerter
    • Effectivement, de tels indicateurs proposent de faire avancer le débat, d’améliorer le système tout en conservant l’économie de marché.

      23.02 à 08h44 - Répondre - Alerter
      • Je ne vois pas d’alternative crédible à l’économie de marché. Je ne pense pas que ce soit la question.
        Pour tous les aspects sociaux, je trouve qu’on s’en est plutôt bien sorti jusque là par la réglementation. Reste à attendre une éventuelle convergence des pays en développement.
        Mais pour les aspects environnementaux, je crois qu’il y a une réflexion profonde à mener sur l’étendue de nos besoins. La science économique considère qu’ils sont potentiellement illimités et je crois que c’est une erreur. Quelque-soient les indicateurs, on ne peut pas produire toujours plus dans un monde fini (désolé pour le slogan facile). Il va bien falloir un jour réorienter notre satisfaction sur autre chose que la sphère monétaire.
        Je mise beaucoup d’espoir sur les "Tradable Energy Quotas" car en plafonnant nos ressources énergétiques (et les émissions de GES), on limite indirectement les extractions et les transformations de matières premières ainsi que nos besoins de logement ou de transport et donc l’artificialisation des espaces.
        Mais pondérer des degrés de température globale, des espèces et des pollutions locales ne me paraît pas d’une grande aide. Rien de tout cela n’a de prix et ça me paraît difficile d’en donner un.

        23.02 à 17h18 - Répondre - Alerter
        • Tout-à-fait d’accord, les indicateurs monétaires se heurtent à la difficulté de tout monétariser, la solution n’a pas encore été trouvée...D’où l’utilité de toujours et encore chercher ;-) Toutefois, les économistes ne considèrent pas tous les ressources naturelles comme infinies, et ils s’intéressent à la question de la soutenabilité de l’économie, un débat ayant notamment lieu entre soutenabilité faible (les différentes formes de capitaux sont substituables) et soutenabilité forte (on ne peut substituer le capital naturel). Le rapport de la commission Stiglitz évoquait notamment la possibilité d’établir des seuils pour certains indicateurs environnementaux qu’ils proposaient dans un tableau de bord évaluant la richesse "réelle" d’un pays...

          23.02 à 17h32 - Répondre - Alerter
  • Mouais je suis pas sûr que si tout le monde vivait comme des Suisses le monde humain serait soutenable et pacifiste...

    Raisonner à l’échelle d’un état, est-ce que cela a finalement un sens quand on voit que les gouvernements nationaux n’ont quasiment aucune liberté d’action ?

    Au delà de classer les pays dans un ordre forcément subjectif (qui dépend de la pondération ou de la manière de normaliser les indicateurs), il y a pour moi deux problématiques :
    - Au niveau ’local’ : une action améliore-t-elle l’impact environnemental, social et économique, en comparaison avec une alternative ? (analyse comparative de scénarios)
    - Au niveau global : quel paradigme économique adopter (en tant que moteur de la société) pour orienter les décisions vers une meilleure prise en compte des ’externalités’ sociales et environnementales.

    En tout cas, c’est bien merci les chercheurs de faire avancer les débats. Ce qu’il y a de positif n’est peut-être pas l’indicateur final agrégé mais la liste d’indicateurs pris en compte ?

    21.02 à 14h59 - Répondre - Alerter
    • Merci Damien pour ce commentaire, je te suis totalement.

      Les classements issus d’indices composites représentent l’énorme limite de leur pondération, normalisation et autre imbrication, je compte d’ailleurs faire un post là dessus. C’est plus que critiquable, et ça révèle parfois un biais idéologique. Cependant, force est de constater que ce sont souvent les mêmes pays qui se retrouvent bien classés... En tous cas, le méthodologie dites des tableaux de bord, liste d’indicateurs donc, me parait personnellement la plus robuste et pertinente, mais néanmoins absconse.

      Ensuite, il est clair que le problématique, sous certains aspects, comme celui du rechauffement climatique, doit etre considérée globalement, à l’échelle du monde, et nécessite la collaboration de tous les pays... Pour d’autres, notamment les aspects liés au bien-être, aux modes de consommations, etc. il me semble que c’est bien le niveau local qui est pertinent pour agir.

      Bien à toi,

      Anne

      23.02 à 08h42 - Répondre - Alerter
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