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Media Circus, tant que dureront les médias jetables

Par Walter Bouvais
12-11-2011

Obsédés de la nouvelle, détraqués de l’information

A quoi ressembleront les éditeurs en 2030 ? Ils pourraient devenir des médiateurs de la ville, des pédagogues de la citoyenneté et du développement durable. A moins qu'ils ne préfèrent se transformer en dealers d'infos-bulles pour un public en quête compulsive de mal-information.

Imaginer ce que sera le paysage médiatique en 2030 [1] s’apparente à une gageure. Avez-vous seulement songé au nombre de paramètres qu’il faudrait traiter pour avancer un début de réponse à cette question, passionnante au demeurant ? Pour esquisser le champ des possibles, faisons l’exercice inverse et remontons le temps suffisamment loin, par exemple en 1980. Trente ans en arrière.

Qu’avions-nous : une presse quotidienne nationale triomphante, tout autant que la presse régionale (qui a encore de beaux restes). Les ondes – pas encore libérées – étaient bien peu diversifiées. Pas de radio locale, encore moins de télé. Internet n’était pas même à l’état de projet et les PTT poursuivaient leur effort d’équipement des ménages en lignes téléphoniques et bon vieux terminaux à cadran. En apparence, que de changements depuis cette époque !

Rien n’a changé

Pourtant, à bien y regarder, au fil de ces années d’évolution technologique, d’expansion de l’équipement informatique, d’apparition du Web d’un côté et des téléphones portables de l’autre, de croisement des deux aujourd’hui... Les fondamentaux de l’information n’ont pas vraiment changé. Il s’agit toujours de collecter, traiter et diffuser les nouvelles auprès du public. Lequel, on le note, est toujours en quête d’informations dans toutes leurs dimensions : citoyennes, pratiques et/ou récréatives.

Les principes de production et de quête d’une information honnête et rigoureuse n’ont, a priori, pas changé non plus. Si les supports physiques qui transportent l’information ont clairement été bouleversés, si les canaux de transmission ne sont plus tout à fait les mêmes, prenons un peu de hauteur pour constater que, aux côtés d’internet, papier, télévision et radio occupent toujours une place de choix dans notre consommation d’information, qu’elle soit locale ou nationale.

Vitesse, profusion et ubiquité

D’où nous vient, alors, ce sentiment que les métiers de l’information ont, eux, radicalement changé et que nous ne sommes qu’au début de bouleversements encore plus importants ? Sans doute s’agit-il d’un effet de loupe, lié à la charge croissante de notre information quotidienne en technologie : à certains égards, le média et le message se confondent (et la question du "pourquoi ?" passe malheureusement au second plan après celle du "comment ?"). La révolution de l’octet – la numérisation – et la multiplication des écrans ont produit trois tendances de fond, qui touchent de nombreuses activités de la société et donc l’information. Ces trois tendances sont, à mon sens, la vitesse, la profusion et l’ubiquité. Ce triptyque constitue l’ADN de notre information dès demain et a fortiori en 2030.

Première tendance, la vitesse de circulation de l’information semble aujourd’hui à son maximum. Quand un téléphone permet de transmettre en direct les débats d’une assemblée ou rendre le monde entier témoin d’un soulèvement populaire, et ce de façon plus spontanée et légère que n’importe quel dispositif de captation télévisée ou radiophonique ; quand un logiciel de téléphonie sur internet permet de faire intervenir en direct le témoin d’un tremblement de terre à Haïti ou un habitant de la région de la centrale nucléaire de Fukushima au Japon...

Tous journalistes d’un jour

Alors on peut imaginer que la vitesse de collecte/traitement/diffusion de l’information frôle l’instantané. L’équipement en terminaux mobiles légers rendra les habitants de la terre entière potentiellement correspondants d’un jour et d’un événement, de manière bien plus certaine que quelque correspondant d’agence de presse que ce soit. De ce fait, la vitesse de circulation de l’information, à l’échelle du territoire de New York, de Ouagadougou ou de Nantes, se trouvera certainement en 2030 à un maximum, que même de nouvelles ruptures technologiques ne permettront plus de dépasser.

Deuxième tendance, la profusion de l’information est la conséquence de nos usages, couplés à une offre sans précédent. Si l’on met à part, encore une fois, la télévision, le métier d’éditeur – web, papier, webradio, voire webtélévision – n’a jamais été aussi accessible et peu coûteux. La multiplication des titres de presse (en kiosques) et des sites internet d’information est, incontestablement, une double chance [2].

Mal-information

Un, elle permet de mailler de plus en plus finement les territoires de l’information, donc de ne laisser aucun citoyen livré à lui-même et à ses aspirations. Deux, elle rend le métier d’éditeur accessible, a priori, à n’importe quel professionnel ou passionné. Mais la quasi-disparition des barrières à l’entrée fait peser un risque de mal-information. Parce que le « métier » est accessible à tous, il devient extrêmement difficile pour le lecteur de faire la part des choses entre une information solide et vérifiée d’une part, et une rumeur infondée véhiculée sur un forum, d’autre part.

Du reste, tout le monde « court après l’information » mais comme le monde est rarement binaire, les éditeurs professionnels se trouvent régulièrement pris en flagrant délit de dérapage, tandis que de « simples passionnés » s’avèrent de solides informateurs. L’enjeu, pour le lecteur, consiste donc à pouvoir évaluer l’information qu’il lit.

Un écran par mètre carré

Troisième tendance, l’ubiquité de l’information constitue vraisemblablement l’élément essentiel de la prochaine rupture. Elle est déjà en germination avancée, comme en témoigne la multiplication des « écrans », terme générique dont on me permettra qu’il inclue les supports papier (demain, la feuille électronique...). A nos écrans individuels – ordinateur, tablette, smartphone – s’ajoutent les écrans commerciaux – bureaux de poste, bureaux de tabac, magasins, gares, arrêts de bus, dispositifs d’information urbaine... Il n’y a, à ce stade, aucune raison pour que l’on n’assiste à une multiplication de ces écrans dans les années à venir.

Si l’on croise ces trois tendances – vitesse, profusion, ubiquité – il y a matière à inquiétude. Le risque est grand, d’abord, que la vitesse continue à être confondue avec la précipitation, c’est largement le cas aujourd’hui. Je prends l’information, je la jette dès qu’une autre surgit : le temps de l’analyse, de la mise en perspective, de la digestion lente, disparaît peu à peu.

Obsédés de la nouvelle, détraqués de l’information

Le risque est grand, ensuite, que la profusion rende plus complexe l’identification des sources fiables pour un public qui manque cruellement de temps. Et que ce dernier devienne le principal adversaire des éditeurs « sérieux », professionnels ou amateurs. Le risque est grand, enfin, que l’ubiquité de l’information portée par la multiplication des écrans, ne transforme le public en un obsédé de la nouvelle, un détraqué de l’information, qu’il ne consommerait plus que de façon compulsive. Alors le public deviendra obèse de mal-information.

Il n’y a, toutefois, pas de fatalité. Le « combat » contre la vitesse me semble définitivement perdu. Mais la profusion redonne paradoxalement du pouvoir aux éditeurs professionnels s’ils sont capables de se singulariser en travaillant le contrat de lecture et le pacte de confiance avec la communauté de leurs lecteurs.

Pédagogie citoyenne

Quant à la profusion, intelligemment transformée en disponibilité pour des citoyens obligatoirement formés aux nouveaux usages, elle peut contribuer à faciliter la vie quotidienne. Voire, elle peut devenir matière à innovation journalistique, lorsque les éditeurs deviendront des médiateurs de la ville. Et que les écrans seront principalement au service de la pédagogie citoyenne, notamment sur les thématiques – cruciales et complexes – du développement durable. Il n’est pas interdit de rêver.

[1] J’ai écrit ce post suite à la sollicitation du Conseil de développement de Nantes Métropole, et à l’occasion d’une réflexion engagée à Nantes sur l’évolution des médias à horizon 2030. Je le publie ici car il me semble que cette question s’applique à tous les territoires de l’information, géographiques et thématiques.

[2] A ce titre, on remarque que le chiffres d’affaires global de la presse en France a subi une violente baisse avec la crise de l’année 2009, mais que le nombre de titres diffusés n’a globalement jamais été aussi élevé. Ce chiffre ne prend pas en compte les données de la presse en ligne. J’y reviendrai dans un autre post

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Cofondateur et directeur de la publication du magazine Terra eco et du quotidien électronique Terraeco.net

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