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28-09-2009
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Nucléaire : Et si la faille, c’était l’homme ?

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L’atome a la cote en ce moment. Mais cet engouement est à double tranchant pour le secteur. Entre les départs en retraite et le manque de jeunes diplômés, pas sûr que les réacteurs trouvent de quoi tourner rond dans un proche avenir.
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Article publié dans le

n°7 - octobre 2009

Faut-il arrêter de faire des enfants ?

La question a commencé à sérieusement agiter la filière au début des années 2000. La préoccupation était même mondiale, au point qu’au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’Agence pour l’énergie nucléaire (AEN) réalise un imposant rapport sur la question : « Bien que le nombre des spécialistes en sciences et technologie nucléaires puisse apparaître suffisant aujourd’hui [en 2000, ndlr] dans certains pays, des indices – diminution du nombre des étudiants inscrits dans les universités, évolution des profils des personnels dans l’industrie, dilution du contenu des formations universitaires et nombre élevé de départs à la retraite prévus, par exemple – donnent à penser que les compétences futures sont menacées. Ceci pourrait laisser craindre que des options nucléaires futures se trouvent exclues si les pouvoirs publics, l’industrie et les milieux universitaires ne prennent aucune mesure face à ces indices. » Freiner le nucléaire pour cause de facteur humain ? Pas question !

500 personnes = 1 GW d’électricité

La relance affichée de la filière l’oblige à s’assurer un réservoir humain conséquent. Elle a besoin d’hommes pour concevoir les réacteurs, les construire, faire fonctionner les centrales, assurer leur sécurité, les contrôler et les démanteler. Il en faut en France et partout où l’on annonce un tonitruant retour de l’atome. Combien ? Un chiffre circule : 500 personnes seraient nécessaires pour produire un gigawatt d’électricité, uniquement en ce qui concerne l’exploitation des réacteurs nucléaires. Les scénarios les plus délirants à l’échelle planétaire tablant sur la production de 1 000 gigawatts supplémentaires (soit environ 1 000 réacteurs !), il faudrait donc former plus de 500 000 professionnels d’ici à 2030, y compris dans des pays dénués de toute infrastructure. Si on retient un délai de trois ans pour former un technicien et de six ans pour un ingénieur, les structures de formation devraient être opérationnelles… aujourd’hui.

Et dans le cas d’une sortie progressive du nucléaire ? Le problème se pose également : comment convaincre des jeunes – qui se détournent déjà des disciplines scientifiques et techniques – de foncer dans un secteur à l’activité finissante ? Chez Areva, officiellement, la tension sur le recrutement s’est amoindrie. « Je ne me fais guère de soucis pour trouver les ingénieurs, signale Jérôme Eymery, responsable du recrutement chez Areva. Je n’ai pas de poste non pourvu par manque de candidatures. On arrive à embaucher sans difficulté. » Rappelons que le staff nucléaire compte 60 % d’ingénieurs et 40 % de mécaniciens.

A la tête de l’Institut national des sciences et techniques nucléaires (INSTN), Laurent Turpin forme le nec plus ultra des ingénieurs atomiques français, ceux qui travailleront sur le cœur du réacteur et la chaudière. D’après lui, pour faire tourner le parc tel qu’il est configuré actuellement, une centaine d’étudiants par an suffit. « Mais le problème d’Areva consiste plutôt à aller chercher des gens qui n’appartiennent pas aux métiers spécifiques du nucléaire : des chaudronniers, des architectes industriels, des ingénieurs projet, des ensembliers… » Mais il reste dubitatif sur la capacité du secteur à encaisser un développement échevelé : « Le niveau de recrutement actuel ne permet pas aux opérateurs d’envisager une croissance du parc nucléaire. Leur problématique concerne plutôt la gestion de la pyramide des âges. Les chiffres de recrutement ne font que répondre à une préoccupation immédiate : celle du maintien et du fonctionnement du parc existant. »

En effet, ceux qui ont construit et fait tourner les centrales du parc électronucléaire français tirent leur révérence. A charge pour EDF de remplacer ces salariés expérimentés. « A cause de la pyramide des âges, une part significative des ingénieurs et techniciens, environ 40 %, doit partir entre 2007 et 2015. Cela représente entre 30 000 et 40 000 emplois. Ce sont des volumes importants », confirme Laurent Stricker, conseiller auprès du pédégé d’EDF. Pour l’énergéticien, cela revient à dégoter 500 ingénieurs nucléaires et 500 techniciens par an. Sans oublier une centaine de chercheurs, tous domaines confondus. Le hic ? En 2007, le système éducatif français a fourni 300 ingénieurs spécialisés dans le secteur. Et les besoins annuels (production, conception, sûreté, contrôle…) se situent plutôt à 1 200 emplois (1).

Drague à la sortie des écoles

Outre le souci des effectifs à dégoter, les industriels doivent veiller à la qualité du recrutement. A demi-mot, Areva reconnaît qu’il devient difficile de faire la fine bouche lorsque l’on recherche 3 à 4 fois plus de monde. D’après Jérôme Eymery, les méthodes de recrutement ont changé. Auparavant, les chasseurs draguaient à la sortie d’écoles d’ingénieurs réputées – la voie royale – qui disposaient d’une spécialisation sur la filière. Désormais, ils ont élargi leurs horizons aux universités afin de trouver des profils plus généralistes. « Les managers cherchaient la perle rare, le demi-dieu de la physique nucléaire, mais lorsque l’on veut 10 personnes pour une équipe, il faut plus de diversité », constate le responsable du recrutement chez Areva. En off, un interlocuteur insiste sur la baisse de la qualité de diverses formations : « Certaines écoles d’ingénieurs ne recrutent même plus sur concours… » Dans son rapport publié en 2000, l’AEN se montrait d’ailleurs alarmiste quant à la diminution de l’enseignement nucléaire.

Alors, EDF, Areva et l’ensemble des acteurs du secteur nucléaire encouragent le développement de nouvelles options à dominante « énergie » dans les écoles d’ingénieurs, la création de masters spécialisés, et sollicitent l’INSTN pour augmenter significativement le nombre d’étudiants formés. Même l’Etat français n’hésite pas à venir à la rescousse. En avril 2008, Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a enjoint tous les présidents d’universités et directeurs d’écoles à passer de 300 à 1 200 diplômés spécialisés. La Commission européenne a aussi mis la main à la pâte en créant un réseau européen pour l’enseignement des sciences nucléaires, l’Enen.

Laurent Turpin, le directeur de l’INSTN, se veut rassurant : l’engouement pour le secteur nucléaire, bien que récent, est réel. « L’intérêt des étudiants suit le marché du travail. Ces dernières années, la demande pour le secteur nucléaire est remontée très fortement, avant même la vague de médiatisation sur la relance de l’atome. En 2006, nos promotions comptaient entre 40 et 50 étudiants. En 2009, nous aurons de 90 à 100 diplômés civils, ainsi qu’une vingtaine d’officiers qui devront s’occuper du parc des sous-marins nucléaires. Nos promos actuelles ressemblent à celles des années 1970. A l’époque, nous fournissions la totalité des ingénieurs français d’EDF. »

La centrale ou la brasserie

Plus que jamais, les filières de formation se mettent au diapason du marché, les écoles alignent leur offre lorsque les débouchés sont assurés. C’est le cas à Valence (Drôme). L’université a créé un master « assainissement » particulièrement indiqué pour les futurs salariés de la nouvelle usine Georges-Besse II, au Tricastin. Le lycée d’Obernai, à proximité de la centrale de Fessenheim, en Alsace, a mis en place un bac pro en « environnement nucléaire » pour former les futurs rondiers chargés de la surveillance. Dans ce coin de France, il n’existe que deux débouchés pour les jeunes : les brasseries de bière et la centrale. L’avantage va à cette dernière car les employés peuvent y travailler aujourd’hui, demain, voire toute leur vie. Elle ne sera jamais délocalisée et lorsqu’elle devra fermer, il faudra la démanteler. Et c’est tout logiquement dans les bassins où il existe déjà des formations que des cursus se développent. Ainsi, pour les ingénieurs, cela se situe à Caen, Grenoble, Paris et Nantes. Il y a ensuite les écoles de Bourges, Montpellier, Marseille. Quant aux techniciens, leurs pôles suivent la carte des 19 sites de production d’EDF.

« A bras le corps »

Naturellement, d’un pays à l’autre, les problèmes de recrutement sont inégaux. En Chine et en Inde, aucun souci pour trouver des hommes. Au Royaume-Uni, les recrutements pour les dix années à venir sont principalement destinés à remplacer les départs à la retraite. Idem en Espagne et en Allemagne, où le nombre d’établissements scolaires dispensant des cours relatifs au nucléaire est passé de 22 en 2000 à 10 en 2005, puis devrait atteindre seulement 5 en 2010 (2). Aux Etats-Unis, la situation s’avère plutôt préoccupante. En juin 2008, la Société américaine de physique (APS) a livré un inquiétant rapport sur le sujet, même si après la dégringolade des vingt dernières années, le nombre d’étudiants en ingénierie nucléaire est remonté de 480 en 1999 à 1 933 en 2007. Mais, explique Carol Berrigan, de l’Institut de l’énergie nucléaire, qui a participé à la réalisation du document, « avec le départ à la retraite de 35 % des travailleurs du nucléaire en 2012, l’industrie de l’atome doit déjà recruter massivement pour faire fonctionner le parc en l’état ».

Les projets de recrutement actuels ne prennent pas en compte une éventuelle relance du parc. En 2008, le Congrès américain a transféré 15 millions de dollars (environ 10 millions d’euros) contre 27 millions en 2006 (18,5 millions) à l’autorité de régulation nucléaire américaine pour qu’elle finance les formations. Les départements universitaires d’ingénierie nucléaire ont fondu de 66 à 30, le nombre de réacteurs de recherche de 63 à 25. Quant aux effectifs des docteurs en physique, ils ont glissé d’une quarantaine par an dans les années 1970 à moins de 5 en 2003 ! Ce qui provoque ce commentaire critique de l’APS : « Ce problème doit être pris à bras le corps, rapidement, sinon les Etats-Unis manqueront d’expertise pour les recherches du futur. »

Aux écueils du recrutement et de la formation, s’ajoute le fait que lorsque les hommes sont là, ils s’épuisent. C’est le cas en France où l’électricien EDF fait appel à des centaines de sous-traitants pour réduire les coûts de maintenance de ses réacteurs. Aujourd’hui, on dénombre quelque 600 sous-traitants intervenant dans 58 réacteurs nucléaires, pour un chiffre d’affaires de 800 millions d’euros par an. D’après différents sondages, l’écrasante majorité des salariés de ces sociétés souhaiteraient travailler ailleurs : 84 % selon le sondage de l’Institut syndical européen en 2006. Entre un personnel à renouveler et des salariés compétents à former, le facteur humain, l’homme, pourrait faire l’effet d’un grain de sable dans l’imposante machinerie nucléaire.

(1) Etude menée par l’Observatoire paritaire des métiers de l’informatique, de l’ingénierie, des études et du conseil (OPIIEC) pour le compte de l’industrie.

(2) Etat des lieux 2007 de l’industrie nucléaire dans le monde, Mycle Schneider & Antony Froggatt.

Photos : Roberto Caccuri /Contrasto-Rea ; Yuan Fang / Ropi-Rea


OPERATION REACTEURS SANS REACTION

Avril 2009 : des salariés d’EDF et des sous-traitants font blocage dans les centrales de Dampierre, Belleville, Tricastin… Les grévistes ont trouvé une arme redoutable : retarder les opérations de maintenance et de rechargement du combustible des réacteurs. Un réacteur est arrêté au moins une fois par an pour entretien et réapprovisionnement d’un tiers de son combustible. Une journée d’inactivité entraîne un manque à gagner d’un million d’euros. En mai, jusqu’à 11 sites ont été bloqués simultanément.

SUR LE MÊME THÈME

- La question atomique dans Le zapping culture d’octobre
Sources de cet article

- Le réseau européen pour l’enseignement des sciences nucléaires Enen

- Synthèse de l’étude sur l’évolution des métiers de l’ingénierie nucléaire par l’Observatoire paritaire des métiers de l’informatique, de l’ingénierie, des études et du conseil

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Journaliste errant dans les sujets environnementaux depuis treize ans. A Libération, mais de plus en plus ailleurs, s’essayant à d’autres modes d’écriture (Arte, France Inter, Terra of course, ...). Il y a deux ans, elle a donné naissance (avec Eric Blanchet) à Bridget Kyoto, un double déjanté qui offre chaque semaine une Minute nécessaire sur Internet.

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