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22-03-2012
Mots clés
Consommation
France

Et si la France des années 1960 avait inventé le partage…

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Et si la France des années 1960 avait inventé le partage…
(Crédit illustration : Jean Lecointre)
 
Fiction colorisée en sépia. En plein choc pétrolier, la France s’engage contre l’obsolescence programmée et le gaspillage. Journaliste, Pénélope enquête sur un scandale chez Renault. De quoi faire sauter la République ?
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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N° 35 - Avril 2012

Objets à durée déterminée

Pénélope écrase sa Gauloise et se lève. Depuis une heure, elle n’arrive plus à dormir, d’autant que Maurice ronfle bruyamment. Elle met ses bas Nylon fétiches, ceux qu’elle portait pour son baccalauréat, en 1950. D’accord, ces DuPont ne filent jamais, mais ils sont un peu démodés, et elle aimerait bien que son mari lui offre une nouvelle paire. Pas de journaux devant la porte de leur appartement parisien. Pénélope se précipiterait au kiosque si elle n’était certaine de le trouver fermé. Priant pour que ses sources n’aient pas fuité et que son histoire ne fasse pas la une de France Soir, elle mout le café et prépare un biberon.

Une odeur pestilentielle agresse ses narines lorsqu’elle passe devant la salle de bains. « Saperlipopette, maugrée-t-elle. Maurice a encore oublié de déposer les langes sales de Séraphin devant l’immeuble. Il sait pourtant que la Sopanet passe aussi le mardi… » Depuis l’interdiction en 1959 des couches jetables, trop gourmandes en plastique, donc en pétrole, le plan quinquennal pousse les villes à offrir des services de collecte et de lavage, à l’image de la Société parisienne de nettoyage. Cela soulage les femmes actives de quelques tâches ménagères, mais Pénélope se surprend parfois à rêver de Pampers… Maurice la taquine là-dessus, comme sur ses envies de louer un réfrigérateur particulier. « On voit bien que ce n’est pas toi qui te fais reluquer par M. Raoul le matin sur le palier, même quand j’ai une motte de beurre dans les mains », lui rétorque-t-elle.

Pardessus en location

Après avoir feuilleté le catalogue de La Redoute, pour admirer les nouveaux meubles et pardessus proposés en location, elle décide de partir plus tôt au travail. Il est 6 heures, d’innombrables bicyclettes dévalent déjà la rue de Ménilmontant. Plus difficile à escalader le soir, surtout avec le Peugeot de Pénélope, qui pèse une tonne. « C’est le prix à payer pour avoir un vélo costaud et des jambes de rêve comme les tiennes », susurre souvent son mari.

Il s’y connait : Maurice est mécano à la SNCA, la Société nationale de conciergerie automobile, qui assure le prêt de voitures partout en France. C’est d’ailleurs grâce à lui que Pénélope a eu le tuyau sur Renault, et obtenu que la rédaction de Millénaire lui confie l’enquête de sa vie. L’expression n’est pas trop forte : la journaliste a entre les mains une grenade contre la première entreprise du pays, mais elle pourrait lui exploser entre les mains. La régie est le tiroir-caisse de l’Etat, et l’un des principaux annonceurs du journal.

Hier, Pénélope a tapé jusque tard sur sa machine Olivetti, et déposé son article sur le bureau d’Emile Ehimaj. Elle appréhende la réunion du matin, où le red-chef, et fondateur de Millénaire, tranchera sur la parution de ses cinq feuillets. En arrivant, Pénélope trouve les bureaux presque déserts. Comme d’habitude, Octave est le premier à son poste. Le vieux secrétaire de rédaction épluche les quotidiens. Fébrile, la journaliste parcourt les manchettes. Les titres évoquent les cours du pétrole, qui atteignent des sommets. « On va décidément regretter l’échec de l’opération Ajax », rigole Octave. En 1953, Américains et Anglais ont tenté en vain de renverser le Premier ministre iranien, Mohammad Mossadegh, qui venait de nationaliser les compagnies pétrolières. Trois ans plus tard, peu après la crise de Suez – et l’intervention armée avortée franco-israélo-britannique contre l’Egypte –, Téhéran et ses alliés arabes décident de tripler les prix du brut. Au moment où elle engageait des moyens énormes dans la guerre en Algérie, la France est à genoux. Le FLN, soutenu par l’Iran, remporte en 1957 la bataille d’Alger. Paris perd sa colonie et le pétrole saharien. Un gouvernement d’union nationale voit le jour, dirigé par Pierre Mendès-France, avec la participation de De Gaulle et le soutien des communistes.

Partage d’appareils énergivores

Ce 11 mars 1960, la presse fait d’ailleurs écho de remous dans la coalition. Les communistes sont hostiles aux projets de relance de l’Union européenne ; ils craignent que l’ouverture à la concurrence de nouveaux secteurs ne remette en cause les orientations du Plan. Si la France n’a plus de pétrole, pas d’argent pour lancer le programme électro-nucléaire ou créer de nouveaux champions industriels aux côtés de Renault, elle a des idées : se tourner résolument vers une économie de productions locales, de ressources et d’énergies renouvelables, et de services publics. L’idée ? Si les gens ne peuvent plus se payer de voitures, pourquoi ne pas les louer à des tarifs abordables ? Cela représente des flottes gigantesques de véhicules, et un sacré débouché pour la régie. Puisque les textiles synthétiques et les produits chimiques sont trop chers à fabriquer, le pays relance la production de lin, de chanvre ou de résine des Landes. Il soutient l’artisanat et les entreprises de réparation, et invite les copropriétés à partager les équipements énergivores – un réfrigérateur consomme alors 30 % de l’électricité d’un foyer. Un homme, Bertrand de Jouvenel, joue un rôle décisif dans ce tournant « de l’économie politique à l’écologie politique », comme il l’écrivait dès 1957. Proche de l’entourage du Général, il inspire la mise en pratique du concept de « pollueur-payeur ». Cela se traduit par des lois sévères envers les fabricants de produits de mauvaise qualité. Pénélope ne voit rien sur son affaire dans les journaux du matin.

— « Ouf, Georges Profond ne m’a pas doublée », s’exclame-t-elle. — « Ta source au ministère de l’Industrie ? », interroge Octave. — « Oui. J’ai vérifié tous ses propos. Renault a bien sous-estimé à dessein la quantité de pièces détachées nécessaires aux Dauphine vendues aux Etats-Unis. Et l’entreprise n’y a pas suffisamment investi dans son service après-vente. Elle a ainsi enfreint les règles anti-LOP, les lois d’obsolescence programmée. » — « La Rue de Rivoli est au courant ? » — « Difficile d’imaginer que ça ait échappé à la vigilance du ministère de l’Industrie. Certains de ses hauts fonctionnaires libéraux, comme Giscard, aimeraient bien chasser l’anti-LOP. Quant aux Yankees, depuis l’affaire du cartel Phœbus et des bas programmés pour filer, ils sont chatouilleux sur le sujet. »

Résine de pin des Landes

Pénélope allume la TSF sur France 1. Dans l’émission « Intérêt général », Margaret de Beaulieu vante à nouveau les mérites de la résine de pin des Landes. Elle prend ensuite Europe n° 1. Si on doit subir les publicités débiles sur les stations périphériques, au moins l’info y est un peu plus libre, pense-t-elle. « On apprend que Renault Inc., la filiale de la régie aux Etats-Unis, va annoncer des pertes s’élevant à plusieurs dizaines de millions de dollars… » Pénélope blêmit. Elle entend la voix d’Emile Ehimaj. — « Madame Solette, nous voudrions vous dire un mot sur la Dauphine ! » A suivre… —


« L’art du gaspillage » décrypté

Au moment où Pénélope enquête sur les problèmes (authentiques) de Renault aux Etats-Unis, son confrère américain Vance Packard – bien réel, lui – publie, en 1960, The Waste Makers, traduit en français en L’art du gaspillage (Calmann-Lévy, 1962). Après La Persuasion clandestine, où il décryptait les techniques de manipulations psychologiques par la publicité, il montre comment le marketing raccourcit la durée de vie des produits. Vance Packard aura une forte influence sur les mouvements de consommateurs, comme celui de Ralph Nader, candidat à la présidentielle de 2008.

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