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27-06-2013
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En Inde, le trek qui traque les idées neuves

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En Inde, le trek qui traque les idées neuves
(Crédit photo : Corinne Moutout)
 
Depuis 1989, le professeur Gupta et son Honey Bee Network multiplient les marches dans les villages reculés du pays pour collecter les inventions des paysans. Objectif : les diffuser et améliorer leurs conditions de vie.
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N° 49 - été 2013

C’est moi qui l’ai fait

Au chant du coq, jeunes et moins jeunes se lèvent, groggy après leur première nuit passée à même le sol glacial de l’orphelinat du village de Bijang, en Inde. Autour d’une tasse de tchaï, tandis que la température tarde à se réchauffer, ils font connaissance. Certains sont étudiants, dans le pays ou à l’étranger. D’autres, entrepreneurs. D’autres encore, chercheurs ou militants. Ils viennent des principales mégapoles indiennes : Bombay, New Delhi, Madras, Pune, Ahmedabad… Tous, une soixantaine en tout, sont convaincus de l’importance du travail réalisé par l’ONG Honey Bee Network (HBN), le « réseau de l’abeille ». Ils ont répondu présents à l’invitation de son fondateur, le professeur Anil Gupta, et participent à la Shodh Yatra, la « marche de la connaissance » en hindi. Ce trek de quatre jours démarre ce matin-là et conduira la troupe de village en village, en quête d’innovateurs locaux, afin de collecter les connaissances et les savoir-faire autochtones. HBN en organise deux par an, dans un lieu reculé du sous-continent et, pour sa trentième édition, a choisi le petit Etat montagneux du Manipur, frontalier de la Birmanie, à l’extrémité nord-est du pays.

Manteau solaire

La plupart des « Yatris », les marcheurs, sont novices et se renseignent auprès des plus expérimentés sur ce qui les attend : 60 kilomètres à grimper puis redescendre, de cols en vallées, quatre nuits à dormir dans des écoles sans chauffage et parfois sans vitres, à se laver à l’eau glacée des fontaines. Mais il y a aussi la promesse de découvrir une terra incognita, l’Inde rurale. A l’aube de ce premier jour, tous sont déjà séduits par le paysage, tandis qu’au loin se dessine la ronde des mamelons montagneux et que se devinent de minuscules bourgs haut perchés, aux prises avec la brume matinale et une végétation dense.

Avant de quitter Bijang, Anil Gupta se livre à son exercice favori durant toute la marche : un concours d’idées parmi les enfants. « Imaginez un objet qui n’existe pas ou bien un existant qui mériterait d’être amélioré », lance-t-il à la trentaine de gamins réunis dans l’orphelinat. Une vingtaine de minutes plus tard, une frêle fillette lui tend son dessin : des lunettes aux branches parées de minuscules torches. « C’est pour lire la nuit », précise-t-elle timidement. Le professeur la congratule d’un large sourire et d’un diplôme d’innovatrice certifié par Honey Bee Network. Une autre propose un manteau muni de micro-panneaux solaires, qui renforceraient la capacité chauffante du vêtement à la nuit tombée. Elle gagne son diplôme, elle aussi. « L’imagination des enfants est rarement mise à profit. Or, ils ont souvent des idées merveilleuses, pratiques et parfaitement applicables. Si, très tôt, nous renforçons cette aptitude, lorsqu’ils grandiront ils n’attendront pas des autres la solution à leurs difficultés », souligne le professeur Anil Gupta.

Confiture de fraises

La cohorte des Yatris s’est mise en marche. Les conversations vont bon train et des petits groupes se forment par affinités. Au village de Vaujang, les femmes ont rassemblé leurs marmites sur le terre-plein central et s’affairent au déjeuner de leurs prestigieux convives. Ragaillardi par les 17 premiers kilomètres d’ascension, le professeur Gupta amorce son adresse à la centaine d’habitants réunis : « La privation et les défis posés par un environnement adverse sont les moteurs essentiels de la créativité et de l’innovation. La Shodh Yatra a pour but de dénicher de telles innovations, de celles qui ont simplifié la vie des paysans, tout en contribuant à la préservation de la biodiversité. Je ne doute pas qu’il existe parmi vous des personnes qui, en cherchant à résoudre un problème du quotidien, ont trouvé une solution susceptible de faciliter la tâche de bien d’autres cultivateurs de notre pays. »

Aux villageois doutant encore de leur génie, l’homme présente Dharamvir Kamboj, un ancien chauffeur de rickshaw (véhicule à deux roues très utilisé en Asie du Sud-Est) devenu chef d’entreprise, grâce à l’attention portée par HBN à son invention. Le quinquagénaire à l’épaisse moustache raconte sa sortie de l’enfer : « Avant de créer ma machine, en 2006, ma situation financière était terrible et je n’étais pas en bonne santé. Comme mes cultures de plantes ayurvédiques (utilisées dans la médecine traditionnelle indienne, ndlr) ne suffisaient pas à nourrir ma famille, j’avais choisi de partir à New Delhi pour faire le taxi. Je ne gagnais pas beaucoup plus d’argent et, à cause de la pollution, mon état s’était dégradé. C’est pendant mes années dans la capitale que l’idée du multiprocesseur m’est venue. Je voyais des produits alimentaires venus de l’étranger et je me disais : “ Je mange cette confiture de fraises importée, mais des paysans, partout en Inde, font pousser des fraises. Pourquoi ne pourraient-ils pas aussi les transformer ? ” Je souhaitais une unité de transformation portable, susceptible d’être installée chez le paysan afin que le produit final reste frais et que la valeur ajoutée revienne au cultivateur. Je voulais aussi une machine simple et innovante. Mon multiprocesseur fonctionne à partir de n’importe quelle prise domestique et traite tous les produits naturels à disposition. Ses différents étages permettent plusieurs usages à la fois. Il coupe, moud, extrait la pulpe, grille les graines… Et surtout, quel que soit le fruit ou le légume que vous insérez, il le sépare de la peau, du noyau, des pépins. Ainsi, au final, votre jus d’aloe vera, votre purée de tomates ou votre confiture de mangues garde un goût intact. » Les habitants de Vaujang sont ébahis devant cet homme d’apparence aussi modeste qu’eux, mais à la fougue communicative.

De taxi à patron de PME

« Une fois ma machine prête en 2006, j’ai sollicité plusieurs organismes officiels pour m’aider à la commercialiser. En vain, poursuit Dharamvir Kamboj. Puis, un jour, mon processeur a été mentionné dans un journal local, ce qui m’a valu la visite de bénévoles de HBN. L’organisation m’a aidé financièrement à participer à diverses foires commerciales à travers le pays. Les commandes se sont multipliées. Elle m’a aussi trouvé un entrepreneur qui la fabrique et la vend. Avec l’argent issu de la licence, j’ai pu monter ma propre entreprise de jus de fruits, de confitures et de condiments. Aujourd’hui, je dirige 35 personnes et je suis un homme heureux ! » Applaudissements de la foule.

A Vaujang, aucun innovateur ne se manifeste, mais une femme a apporté son ballot d’herbes locales et, devant les Yatris, égrène ses secrets : « Celle-ci pour soigner les brûlures ; celle-là pour apaiser les piqures d’insectes ; cette autre pour cicatriser les plaies… » Trois bénévoles recueillent un exemplaire de chaque plante et consignent méthodiquement ses caractéristiques, qui seront vérifiées en laboratoire, une fois de retour à Ahmedabad, la capitale de l’Etat du Gujarat et siège de HBN. La marche reprend.

Entouré de quelques jeunes qui veulent le connaître mieux, le fondateur de l’ONG évoque sa riche biographie. Fils d’un instituteur de l’Uttar Pradesh, le jeune Anil grandit dans un village proche de la frontière népalaise. En dépit de son diplôme en génétique de l’université agricole de New Delhi, il se lance dans une carrière de banquier pour aider son père vieillissant. Cinq ans plus tard, devenu fonctionnaire, il est invité à dynamiser le réseau bancaire de l’une des régions les plus défavorisées de l’Inde, dans le sud du pays. C’est au contact des fermiers pauvres qu’il développe la conviction que le savoir traditionnel est une richesse considérable, qui mérite d’être valorisée. Après avoir quitté l’administration pour le prestigieux Institut de management d’Ahmedabad, il est envoyé pour une année d’études auprès des sans-terre du Bangladesh. Il est surpris par leur inventivité, eux qui sont parmi les personnes les plus pauvres de la planète. Après avoir écrit sur le sujet et rencontré un certain succès, il se demande : « Qui en a le mérite ? Quelle proportion vient en fait de ces créateurs pauvres et anonymes ? Ne serait-ce pas de l’exploitation intellectuelle ? » Il décide alors de traduire dans plusieurs langues locales indiennes son travail, d’expliciter l’origine des innovations rencontrées et, si certaines rejoignent le marché, d’assurer à leurs parrains une rétribution. L’idée du Honey Bee Network est née.

Son organisation s’appuie sur un autre constat : dans un pays gigantesque, où 72 % de la population est rurale, mais où le pouvoir central reste faible et apporte peu de soutien, les paysans doivent trouver leurs propres solutions aux problèmes qu’ils rencontrent. Celles-ci, souvent issues de pratiques traditionnelles, sont faciles à mettre en œuvre. Toutefois, sans structure appropriée, elles sont vouées à rester locales, alors qu’elles pourraient bénéficier à d’autres et ainsi participer au développement économique des quelque 800 millions d’Indiens des campagnes.

Tata adhère

En 1989, Anil Gupta rassemble autour de lui un groupe d’universitaires, d’agriculteurs et de chercheurs prêts à se lancer dans l’aventure. Tout comme l’abeille passe d’une fleur à l’autre, butinant et propageant le pollen sans causer de dommages, les membres du Honey Bee Network guettent, dénichent, puis rencontrent les innovateurs, afin de recueillir, faire fructifier et diffuser leurs savoirs, en s’assurant que l’auteur en tire des bénéfices.

Afin de prolonger le travail du réseau, le professeur Gupta crée, en 1993, à Ahmedabad, la Société pour la recherche et les initiatives en faveur de technologies et d’institutions durables (Sristi), qui a pour mission d’apporter une validation scientifique aux savoirs traditionnels et aux innovations locales, voire une valeur ajoutée, si le produit le permet. La Sristi tient aussi le registre des droits de propriété intellectuelle. Toujours ambitieux, l’universitaire convainc enfin le gouvernement indien de créer, en 2000, le Fonds national de l’innovation (NIF) qui a pour tâche essentielle d’aider à la commercialisation des 160 000 découvertes répertoriées à ce jour. Doté d’un fonds de capital-risque, il engage les études de marché, la production de prototypes et les opérations de marketing. « Je suis fier de dire que l’Inde est le seul pays au monde à soutenir l’innovation issue de la base de la pyramide », insiste l’homme. Une fois passé avec succès l’ensemble de ces étapes, le NIF aide aussi à la conclusion d’accords entre innovateurs et entrepreneurs. Son plus grand succès a été enregistré une semaine à peine avant le départ de la dernière Shodh Yatra. Le géant industriel Tata a engagé sa filiale d’équipements agricoles à produire et distribuer la trouvaille d’un paysan du Madhya Pradesh, repérée par le Honey Bee Network : une collecteuse de bourgeons de canne à sucre !

Le bonnet à paillettes haut perché sur son crâne et la sandale traînante, Jaydeep Mandal est un jeune entrepreneur bien plus modeste, qui n’en est pas moins heureux d’assurer le relais du travail de l’ONG. « J’ai commencé comme bénévole pour l’organisation, il y a huit ans. J’ai pris conscience que le problème de HBN n’était pas ce travail de documentation, car il existait de nombreux collaborateurs partout en Inde, mais que le défi restait la commercialisation. Comment faire avancer les inventions pour que d’autres villageois puissent en bénéficier ? J’ai commencé à travailler sur certaines d’entre elles en fabriquant des prototypes, puis j’ai monté une petite société, Aakar Innovations, raconte avec verve le trentenaire. Mon entreprise fabrique, par exemple, une machine produisant des serviettes hygiéniques à bas coût, innovation d’un paysan du sud de l’Inde. L’unité de production coûte seulement 200 000 roupies (2 500 euros). Dans l’Uttarakhand, l’Haryana et le Bengale, nous avons financièrement aidé des groupes de femmes à l’acquérir et les accompagnons dans la production et la vente. »

Jus de bambou fumé

Trois jours plus tard, les sacoches de la dizaine de bénévoles de la Shodh Yatra débordent de plantes médicinales, utilisées par les habitants des villages traversés. A l’occasion de la dernière halte pour le déjeuner, à New Pangsang, le professeur Gupta s’enflamme à nouveau, lorsque le chef du village présente son engrais à base de jus de bambou fumé pour les cultures d’ignames. « Dans l’Etat du Mizoram, nous avons rencontré un paysan qui utilisait cette même décoction comme pesticide pour ses rizières. Nous allons vous mettre en lien pour que vous partagiez vos savoirs. Ne serait-ce que pour votre découverte, cette Shodh Yatra a rempli sa mission », s’exclame-t-il. Derrière lui, un groupe de jeunes Yatris échange adresses mails et pseudos Skype, avec déjà un brin de nostalgie. Elève du professeur Gupta, Abhinav Jha rejoindra bientôt l’Institut d’Ahmedabad, puis l’université d’Edimbourg, en Ecosse, où il achève son master en management. « Le professeur avait dit qu’avec la Shodh Yatra, nous entamions deux voyages. Le premier s’achève. Le second, plus intérieur, n’est pas terminé. C’est celui qui, après cette marche et la rencontre avec tous ces gens accueillants, chaleureux et inventifs, malgré leurs conditions de vie, va me permettre de recomposer le puzzle de mon identité de jeune Indien du XXIe siècle. » —

Des entrepreneurs sociaux bien couvés

Les « jeunes pousses », ça se repère et se cultive, pour essaimer ensuite. Ashoka l’a bien compris et accompagne depuis 1980 les entrepreneurs sociaux à travers le monde. En France, l’organisation passe depuis 2006 les bonnes idées au tamis de l’économie et du social, s’assurant que le projet aura un impact sur la société et saura vivre économiquement. Une fois sélectionnés, les élus sont soutenus financièrement, épaulés par des experts mais surtout mis en réseau avec les autres « fellows », pour apprendre de leurs erreurs et de leurs réussites. C’est de ce soutien qu’ont bénéficié un atelier créatif pour accueillir les enfants dont les parents travaillent tard, une asso qui aide les familles surendettées ou une autre qui propose des activités sportives aux seniors. 47 entrepreneurs ont déjà trouvé leur épanouissement sous la coupe d’Ashoka. —

Retrouvez ici tous les reportages de Corinne Moutout

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Tout au long de l’année 2013, vous retrouverez dans les pages de « Terra eco » les rencontres de Corinne Moutout, qui s’est lancée, en famille, dans un tour du monde journalistique. Elle entend témoigner de quelques-unes des milliers d’initiatives qui émergent et qui contribuent, chaque jour, à construire un monde durable. Ce périple l’emmènera dans pas moins de onze pays. Première étape : le Sénégal. Retrouvez aussi ces reportages dans l’émission « C’est pas du vent », sur l’antenne de RFI : www.rfi.fr/emission/cest-pas-vent

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