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"Certains ont pris de vrais risques en parlant"

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Comment enquêter dans un pays où la dictature empêche toute circulation de l'information ? David Garcia, journaliste à Terra Economica répond.
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Article publié dans le magazine
"Les aventures extraordinaires de TF1 et Bouygues au Turkménistan - Terra Economica nouvelle formule, n°12"

Terra Economica : Comment s’est déroulée votre enquête ?

David Garcia : Très difficilement. Vous savez, Bouygues est l’une des entreprises les plus fermées du Cac 40. On entre chez Bouygues comme on entre dans les ordres. L’enquête, compliquée, a été rendue possible grâce à des « gorges profondes », des taupes à l’intérieur du groupe Bouygues. Des gens ont pris de vrais risques pour nous parler.

Qui sont ces informateurs ?

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Le pays où Bouygues est roi, David Garcia, Editions Danger Public (La Martinière-Le Seuil), 160 pages, 14.50 euros.

Impossible, bien entendu, de répondre. En revanche, je peux vous dire que nos sources principales appartiennent toujours au groupe Bouygues. C’était l’une de mes priorités : ne pas me limiter aux anciens salariés qui, en acceptant de me parler, auraient pu régler leurs comptes avec leur entreprise et, du coup, biaiser l’enquête journalistique.

L’ouvrage est riche en anecdotes, fouillé... Mais quel crédit lui accorder, dans la mesure où vous ne vous êtes pas déplacé au Turkménistan ?

C’est juste. Un bémol néanmoins. Pour les journalistes, le délai minimum pour l’obtention d’un visa turkmène est de six mois. Une fois ce visa en poche, le journaliste peut effectivement se rendre sur place. Mais il y sera systématiquement accompagné et guidé. En me déplaçant au Turkménistan, j’aurais pu, certes, recueillir des éléments de reportage, mais n’imaginez pas que j’aurais pu me promener et interroger les habitants. Et encore moins décrocher les infos confidentielles qui figurent dans le bouquin ! Le Turkménistan est une dictature, et le journaliste n’y est pas le bienvenu.

Quel regard portez-vous sur les salariés de Bouygues qui exercent leur profession au Turkménistan ?

D’abord, il faut dire que ce pays est un Eldorado pour Bouygues, et cette situation autorise tout ou presque. Il y a vraiment un côté Far West dans cette histoire. Vous savez, il existe peu de pays dans le monde aussi "vierges" que le Turkménistan, un pays indépendant depuis une quinzaine d’années seulement. Palais, mosquées et même stations de sports d’hiver dans le désert, le dictateur turkmène utilise le savoir-faire de Bouygues pour assouvir son goût des constructions mégalos. S’agissant des salariés, j’ai été frappé par leur absence d’états d’âme. J’ai entendu plus d’une fois des remarques du type : "On n’a pas à juger de la valeur morale de nos clients." Les gens de Bouygues raisonnent en terme de challenge commercial. Le siège social du groupe s’appelle d’ailleurs Challenger. C’est leur opium.

Vous racontez l’histoire d’un des principaux artisans de la venue du groupe Bouygues sur place, un ex-dauphin du président Niazov qui croupit en prison depuis plus de trois ans.

Il s’agit de Boris Shikhmuradov, ex-ministre des affaires étrangères. Considéré comme le chef d’un groupe de putschistes, il a été arrêté en décembre 2002 et condamné à la prison à vie... quatre jours plus tard. Depuis, son épouse, exilée à Moscou, a tenté d’alerter l’Occident et a remis un courrier d’appel au secours aux dirigeants de Bouygues. Elle n’a reçu aucun mot de soutien ni de réponse à sa requête, alors que de nombreux cadres de l’entreprise française ont été en contact avec son mari.

Quelles conclusions tirez-vous de cette enquête ?

Je suis sonné par l’attitude de Bouygues qui, au passage, a refusé de répondre à mes questions. A lire et entendre certains de leurs salariés, parmi les plus hauts placés, on se rend compte que certaines entreprises sont prêtes à s’asseoir sur toutes les belles professions de foi éthiques qu’elles affichent en public pour décrocher leurs contrats. Y compris en oubliant au fond d’une geôle leurs anciens interlocuteurs.

Le 19 janvier dernier, Bouygues a obtenu le trophée "Ethique et gouvernance" décerné par l’Ecole des dirigeants et créateurs d’entreprise (EDC).

Lire aussi :

Les aventures extraordinaires de TF1 et Bouygues au Turkménistan

Bouygues : des amitiés en béton

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