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24-04-2013
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Logement
Solidarité
Afrique

Au Cap, Khayelitsha n’a pas fait de quartier avec la violence

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Au Cap, Khayelitsha n'a pas fait de quartier avec la violence
(Crédits photos : Corinne Moutout)
 
Au cœur de ce township, le secteur d’Harare était l’un des plus dangereux d’Afrique du Sud. Mais, depuis 2005, un vaste programme de rénovation urbaine mené avec la population a transformé la vie du quartier : la criminalité a chuté et les habitants peuvent bénéficier d’une formation professionnelle.
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N° 47 - mai 2013

Le mirage Notre-Dame-des-Landes

A environ 30 km de la ville blanche, Khayelitsha, le plus grand ghetto noir du Cap, ressemblait jusqu’à il y a peu à n’importe quel autre township sud-africain : une cité-dortoir de 800 000 habitants, avec ses terrains vagues et ses venelles poussiéreuses qui, sans éclairage, s’avéraient de formidables coupe-gorges à la nuit tombée. Dans un pays ravagé par la criminalité, Khayelitsha, troisième township le plus peuplé d’Afrique du Sud, tenait le haut du pavé, avec 2 288 homicides par an, dont la plupart à Harare, l’un de ses quartiers les plus violents, qui abrite un tiers de la population du ghetto. Aujourd’hui, les alentours de la gare d’Harare ont des allures de bourgade française : on y trouve un café, un petit marché, diverses échoppes, quelques bureaux et surtout une voie piétonnière pavée, ponctuée de lampadaires, de tables et de bancs en pierres invitant à la convivialité.

Cette promenade, empruntée chaque jour par près de 350 000 usagers du train se rendant sur leur lieu de travail au Cap, est longue de 2 km et traverse le quartier de part en part. Pour la rendre encore plus sûre, deux étapes sur son tracé, connues pour être des hauts lieux de criminalité, ont radicalement changé de visage. A mi-chemin, un vaste terrain vague a cédé la place à un ensemble d’équipements sportifs et ludiques à destination des jeunes. Un peu plus loin, sur la très animée grand-place, bordée de commerces, d’habitations et d’une magnifique bibliothèque, personne ou presque ne se souvient qu’il y a seulement trois ans un parking à ciel ouvert dénaturait le lieu. Avec ses multiples constructions multifonctionnelles, esthétiques et écologiques, le Programme de prévention de la violence par la rénovation urbaine (VPUU) a largement contribué à renforcer la sécurité, à défaut d’éliminer toute criminalité à Khayelitsha. « VPUU a changé notre environnement et avec, notre qualité de vie », raconte Mtembani Sneyman, le cordonnier de la place. Issu d’expériences menées en Amérique latine, le VPUU est un projet-pilote de cinq ans, doté d’une enveloppe globale de 40,5 millions d’euros. Né en 2005 d’un partenariat entre la ville du Cap et la Banque de développement allemande (KFW), il est devenu un modèle de développement intégré des ghettos.

Nuée d’oiseaux

En contrebas de la grand-place d’Harare, rangées en quinconce, les huit « unités de vie et de travail » construites par le VPUU dressent leurs façades chocolat et leurs panneaux solaires. Au rez-de-chaussée d’un de ces petits bâtiments à deux étages, Joseph Machesa a installé son commerce de vente de télévisions. L’appartement qu’il loue au-dessus lui sert d’atelier de réparation. « Pendant des années, j’ai pratiqué la même activité, installé dans un container, raconte-t-il. Ici, c’est grand, beau et bien plus sûr. » Tels une nuée d’oiseaux à qui on aurait ouvert la porte de la volière, des bambins quittent en courant les locaux de leur association pour s’égailler sur la place, vite rattrapés par leurs éducatrices, qui les dirigent vers la bibliothèque.

Dans les locaux de l’imposant bâtiment, les marmots filent vers les livres, les ordinateurs, le théâtre de marionnettes et le petit salon de la section pour enfants. « Une bibliothèque dans un township, c’est du jamais vu. Pour nous, éducateurs, c’est un vrai cadeau », explique Mdebuka Mthwazi, directeur de Sikhula Sonke, une association en charge de la petite enfance. A peine dérangé par le passage des enfants, Mtembani Sneyman continue de réparer les chaussures à même le macadam de la place. Sur son crâne, une tour de dreadlocks enturbannés révèle sa véritable vocation : « Lorsque, le week-end, nous animons des concerts sur la place, nous pouvons jouer jusqu’au milieu de la nuit, sans qu’il n’y ait d’incident violent », dit-il. Ces trois habitants du quartier d’Harare sont des bénéficiaires satisfaits du VPUU. Mais pas seulement. C’est toute l’originalité du projet : parmi tant d’autres résidents, ils constituent aussi des exemples de la contribution de la communauté au succès du programme.

Patrouilles de voisinage

Dans un pays où, durant des années, le boycott des loyers et des services publics a constitué un acte de résistance, les 2 100 rands (178 euros) de loyer de Joseph Machesa participent au coût de la maintenance des trente bâtiments construits par le VPUU dans le ghetto. « L’entretien des édifices publics est un vrai problème en Afrique du Sud et pas seulement dans les townships. Or, il ne peut y avoir de rénovation urbaine durable sans maintenance », explique Alistair Graham, le responsable du programme VPUU à la municipalité du Cap. Si le directeur de Sikhula Sonke bénéficie, lui, de locaux gratuits pour son association, c’est qu’il accueille une centaine d’enfants en bas âge que leurs familles ne peuvent mettre à l’école. « Et l’on sait que c’est en donnant de l’attention, des valeurs et des connaissances à des enfants très jeunes qu’on évite largement qu’ils deviennent des délinquants plus tard. C’est notre manière à nous de participer à la prévention de la violence », ajoute Mdebuka. Quant à Mtembani Sneyman, lorsqu’il n’est ni cordonnier, ni musicien, il participe à la sécurité du quartier au sein d’une des nombreuses patrouilles de voisinage que le VPUU a mises en place.

« Intégration, c’est le maître mot du VPUU. Une intégration des acteurs et de leur dynamique propre, qui conduit à la durabilité. C’est ce qui a manqué à nos précédents programmes de rénovation urbaine et explique leur relatif échec », précise Alistair Graham. Michael Krause, le directeur allemand du VPUU et son maître d’œuvre, préfère, lui, parler de programme « pour la communauté et en partenariat avec la communauté ». Un partenariat long et fastidieux à élaborer car il nécessite un consensus à toutes les étapes, avec une population rarement consultée sur ces sujets, mais qui a permis d’englober les composantes économiques et sociales d’une rénovation réussie. Au démarrage en 2005, l’équipe du VPUU a commencé par mener une vaste enquête auprès de la population de Khayelitsha, via 12 000 questionnaires, afin d’identifier les principaux lieux à sécuriser. « Il est vite apparu qu’il s’agissait d’espaces vides, mais que la population se voyait contrainte de traverser régulièrement, explique Michael Krause. Il fallait donc absolument les occuper. L’idée était d’en faire de véritables lieux de vie pour casser la logique de l’apartheid, qui avait fait des townships des zones purement résidentielles. C’est encore la communauté qui a décidé de la fonction future de chacune des trois zones que nous allions rénover. » Il fut donc convenu de faire des alentours de la gare un lieu d’échanges, avec des commerces et des bureaux pour des entreprises de services.

1 800 emplois générés

Non loin de là, les habitants du quartier ont choisi de créer un complexe sportif à ciel ouvert pour occuper la jeunesse et la détourner de toute tentation délinquante. Enfin, le souhait d’une vraie place de village, avec tous les équipements qu’on peut y imaginer, a été exaucé. « Nous avons fait le choix d’ériger des bâtiments multifonctionnels, offrant, en outre, une grande visibilité sur l’extérieur, afin qu’ils soient le plus possible occupés tout au long de la journée par des résidents qui, de par leur présence, exercent une certaine surveillance », détaille Michael Krause. Quant à la voie piétonnière, l’éclairage public a suffi à la rendre plus sûre. Toutefois, l’idée maîtresse du projet VPUU ne relève ni de l’architecture, ni du design urbain. Elle tient à la volonté de l’équipe multidisciplinaire de 500 personnes de s’attaquer aux racines de la criminalité : l’absence d’emplois dans un pays qui compte 25 % de chômeurs, en raison d’un manque de qualifications au sein de la population noire, après deux siècles et demi de discrimination raciale.

Depuis le démarrage de la phase-pilote, en 2005, le VPUU a soutenu la création de 250 entreprises à Khayelitsha. Grâce à des partenariats avec des associations du Cap, les futurs entrepreneurs ont été formés. Toutefois, l’essentiel des 1 800 emplois générés par le VPUU est à mettre au compte d’une autre initiative : le programme « volontariat contre formation professionnelle ». « C’était notre façon d’impliquer davantage la population, en demandant à chacun de rendre un service à sa communauté. C’était aussi un moyen de lui dire que le projet ne réussirait pas sans elle », souligne Michael Krause. A tout moment, le VPUU peut ainsi compter sur 1 700 bénévoles pour garantir la sécurité des installations, dispenser des cours de soutien aux enfants en difficulté, assurer du conseil en matière de prévention contre le sida…

Trois mois de bénévolat donnent accès à un apprentissage : cours d’alphabétisation, permis de conduire, formations aux nouvelles technologies, aux métiers de la sécurité, du bâtiment, de l’action sociale, etc. « Nous finançons quelques-unes de ces formations, mais la plupart sont assurées par des organisations partenaires au sein du township, comme la police de Khayelitsha, des associations sportives ou Shikula Sonkhe, pour l’éducation à la petite enfance. Cela permet d’en faire d’authentiques parties prenantes du programme de rénovation et de créer un tissu social dans une communauté noire déstructurée par l’apartheid », ajoute Michael Krause.

Appartements gratuits

L’initiative a séduit : en sept ans d’existence, le programme a cumulé 3 millions d’heures de travail offertes par des résidents du ghetto qui, une fois formés, doivent céder leur place de bénévoles. Car, pour bon nombre de candidats, la combinaison « bénévolat + formation » a débouché sur un emploi.

« Nous avons convaincu la municipalité du Cap et l’administration de la province d’accorder une priorité à l’embauche à nos bénévoles, car ils ont prouvé leur sérieux et leur motivation », précise le directeur du VPUU. Achevées en 2010, les nouvelles installations du quartier d’Harare sont entrées dans la « phase 3 » du programme : celle de leur gestion et de leur maintenance. Pour cette mission, l’équipe de Michael Krause a fait, à nouveau, preuve d’imagination avec, dans chaque bâtiment, l’octroi d’un appartement gratuit à un ancien bénévole, formé aux métiers de l’électricité ou de la plomberie, qui assure ainsi les petites réparations. En outre, les responsables du VPUU ont convaincu la municipalité du Cap, propriétaire des équipements, de destiner l’essentiel des 40 000 euros annuels de loyer à la maintenance, tandis que le reste est réinvesti dans de nouvelles constructions. Car, deux ans après le dernier coup de peinture à Khayelitsha, la mission du VPUU a été renouvelée : les beaux bâtiments d’Harare ont suscité la demande d’autres townships.

Aussi, Michael Krause et ses collègues se sont vu confier par la municipalité la rénovation de dix autres quartiers sensibles et celles de camps de squatteurs dans des banlieues noires et métis des environs du Cap. A la fin de l’année 2012, les provinces du Cap-Oriental et de Johannesburg ont décidé de tester à leur tour la méthode. Mais au fait, le but ultime de ce programme a-t-il été atteint ? La criminalité a-t-elle reculé à Khayelitsha ? « Depuis l’achèvement de la phase-pilote en 2010, on compte une baisse de 39 % du taux d’homicides. Mais, il est encore trop tôt pour mesurer le véritable impact de notre engagement, car on sait, en urbanisme, qu’il faut environ dix ans pour changer la dynamique d’un lieu, conclut Michael Krause. Ce qui compte, c’est d’avoir mis en place les germes d’un nouveau développement pour ce township, et largement amélioré le sentiment de sécurité de la population. » —


De l’ouvrage au cœur de Marseille

Les grands projets de rénovation ne concernent pas seulement les quartiers périphériques des grandes métropoles. Marseille compte ainsi en son cœur la plus vaste zone urbaine sensible de France (6 % de la population de la ville, soit 50 000 habitants et un taux de chômage qui s’élève à 38,2 %). Le projet de réhabilitation lancé en 2010 est axé sur l’habitat, mais aussi sur la rénovation des équipements publics et la mise en place d’une politique de prévention sociale. Au total, le coût de l’opération – cofinancée par l’Etat et les collectivités locales – est proche des 140 millions d’euros. —

Retrouvez ici tous les reportages de Corinne Moutout

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Tout au long de l’année 2013, vous retrouverez dans les pages de « Terra eco » les rencontres de Corinne Moutout, qui s’est lancée, en famille, dans un tour du monde journalistique. Elle entend témoigner de quelques-unes des milliers d’initiatives qui émergent et qui contribuent, chaque jour, à construire un monde durable. Ce périple l’emmènera dans pas moins de onze pays. Première étape : le Sénégal. Retrouvez aussi ces reportages dans l’émission « C’est pas du vent », sur l’antenne de RFI : www.rfi.fr/emission/cest-pas-vent

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