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27-04-2009

Le compte à rebours est enclenché

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Alerte rouge. Les spécialistes du climat reconnaissent ouvertement qu’un point de non retour est atteint. Ils appellent à une mobilisation rapide et générale pour éviter de dépasser le seuil « dangereux » des 2 ° de réchauffement de la planète. En sommes-nous capables ?
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n°3 - mai 2009

Changement climatique : vous n’avez encore rien vu

Eté 1988. La sécheresse du siècle accable les Etats-Unis. Le parc de Yellowstone est en flammes, les récoltes du Midwest en poussière. Les cinq premiers mois de l’année ont été les plus chauds sur Terre depuis que l’on mesure les températures. C’est ce que clame, devant le Sénat américain, un certain James Hansen, le front dégarni surmonté d’une houppette balayée sur le côté.

Ce climatologue de la Nasa a étudié la composition de l’atmosphère grâce à l’arsenal de satellites placés en orbite pendant la guerre froide. Il se dit certain « à 99 % » que la combustion des énergies fossiles est responsable d’un renforcement de l’effet de serre. En ligne de mire : les activités humaines. Car la clé, explique-t-il, c’est l’énergie que nous brûlons pour nous déplacer, pour produire, nous chauffer, nous éclairer, nous nourrir. Celle que nous tirons du pétrole, du charbon, du gaz, extraits sous nos pieds et dont nous rejetons les résidus dans l’atmosphère.

Plus puissant et plus rapide

En pleine canicule, le témoignage d’Hansen fait sensation. L’opinion publique découvre le changement climatique. Même George Bush père, vice-président en campagne électorale, promet de lutter contre ce nouveau péril. Dans le même temps, le Programme des Nations unies pour l’environnement et l’Organisation météorologique mondiale créent un Groupe international d’experts sur l’évolution du climat (Giec). En 1989, les représentants de pays industrialisés réunis en grand-messe à La Haye jurent, la main sur le cœur, de stabiliser leurs émissions de gaz carbonique (CO2), méthane et autres gaz à effet de serre (GES). En 2000, celles-ci devront avoir retrouvé leurs niveaux de 1990.

Avril 2009. Pari manqué. En vingt et un ans, les émissions de GES n’ont cessé de croître. Au Sud, les pays émergents tournent à plein régime… au charbon et au pétrole. La Chine a ravi le titre de premier « pollueur » de la planète aux Etats-Unis. Au Nord, la plupart des pays industrialisés ont eu beau signer puis ratifier le protocole de Kyoto sur les émissions de GES ; ils ont eu beau s’engager à réduire celles-ci de 5,2 % en 2012 par rapport à 1990. Les résultats sont implacables : les émissions ont augmenté de 11% depuis 1990.

Ce résultat inquiète bien au-delà de la communauté scientifique. Ces dernières semaines, plusieurs éminences ont tiré le signal d’alarme. « Après les nouvelles inquiétantes de ces trois dernières années, il est temps d’établir un plan mondial », tonne l’ex-vice-président des Etats-Unis, Al Gore. « Les politiques ne peuvent pas s’abriter derrière de prétendues inconnues pour ne pas agir », enchérit James Hansen. « Même si nous réduisons à zéro nos émissions de gaz à effet de serre, à ce stade, il n’est plus possible d’inverser la machine du changement climatique », assène Stavros Dimas, le commissaire européen à l’Environnement.

Pourquoi ce ton soudainement teinté d’angoisse ? Parce que les effets du réchauffement sont plus puissants et rapides que prévu. Les observations confirment en effet, voire dépassent, les scénarios les plus noirs du dernier rapport du Giec (2007). Hervé Le Treut, directeur du laboratoire de météorologie dynamique et membre de ce groupe, explique ainsi que « sur la hausse du niveau des mers, nous n’avions pris en compte que les conséquences de la fonte des glaciers, pas du Groenland ou de l’Arctique. Or, celles-ci pourraient se traduire en 2 100 par une hausse de 75 cm à 1,9 m et non de 20 à 50 cm ». Juste ce qu’il faut pour submerger une partie des côtes de la planète, qui concentrent 40 % de la population mondiale.

Centrales nucléaires en carafe

Côté thermomètre, « on ne sait pas encore quelle sera l’étendue des dégâts car on ne comprend pas encore bien le rôle des rétroactions : la restitution de chaleur par les océans ou les dégagements de carbone par la végétation lorsqu’elle est abîmée par la hausse des températures », poursuit Hervé Le Treut. Risquons-nous d’enfoncer les barrières : + 2°, + 4°, puis + 6°C ? « Certains experts de l’énergie jugent ce scénario irréaliste car il suppose de brûler une quantité de pétrole et de charbon qu’on n’aura jamais les moyens financiers d’exploiter », répond Hervé Le Treut.

D’autres, cités par James Hansen, rétorquent qu’il reste sous terre davantage de pétrole accessible que dans les modèles du Giec. L’économiste britannique, Nicholas Stern, a quant à lui averti, le 12 mars, devant un parterre de climatologues : « Vous devez dire aux gens – clairement et fortement – ce que représenterait une hausse de 4, 5 ou 6°. »

Cher Nicholas, puisque vous le demandez, voici ce qui nous attend dans pareil scénario : coupures d’eau, ruptures d’approvisionnement alimentaire, inondations et canicules à répétition (deux années sur trois), black-out électriques, mise en carafe de centrales nucléaires, etc. Les conséquences d’un changement climatique d’ampleur sont connues et suffisantes pour faire tomber la forêt landaise plusieurs fois. S’ajoute à ces quelques tracas matériels l’enjeu des réfugiés climatiques : 250 millions de personnes d’ici à 2050, selon l’ONU. C’est comme si l’on jetait sur les routes la population de la France, de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne et de l’Espagne réunies.

« Si nous n’imprimons pas une direction très forte au monde dans les années à venir, les institutions risquent d’être dynamitées, résume Jean-Marc Jancovici, consultant en énergie. Le véritable enjeu est là. Une crise des ressources pourrait avoir raison de beaucoup de choses que nous considérons aujourd’hui comme acquises pour l’éternité, dont la démocratie, la paix… ». Le climatologue Jean Jouzel, directeur de l’Institut Pierre-Simon Laplace et membre du bureau du Giec, confirme : « La nature de l’action des deux à trois prochaines années conditionne l’état de notre climat des siècles prochains. »

Inexorable grimpette

Deux à trois ans pour stopper la montée du mercure et éviter le pire : voilà donc l’urgence. Selon James Hansen, les objectifs de températures définis par la communauté internationale ne sont pas assez ambitieux. Le Giec « estime qu’un réchauffement global de plus de 2 à 3° pourrait être dangereux. L’Union européenne a fait des 2° au-dessus de la température pré-industrielle la limite du réchauffement causé par l’homme. Nous plaidons pour une limite de 1,7° de réchauffement afin d’éviter les pertes irréversibles de couche de glace ou d’espèces vivantes », explique le chercheur américain.

Pour Antoine Bonduelle, fondateur du Réseau Action Climat et relecteur des rapports du Giec : « Au-delà de 2°, suffisamment de pays souffriront de faim à cause de leur production agricole, cela déstabilisera le monde dans son intégralité. Mais les naturalistes savaient déjà qu’à cette température, on laisserait tomber l’ours blanc. » Pour rester en deçà de ce seuil de 2°, le scénario le plus ambitieux du Giec préconise de ne pas dépasser une certaine quantité de dioxyde de carbone dans l’atmosphère : 450 à 550 parties par million (ppm). Cette concentration est aujourd’hui de 385 ppm. Et elle grimpe inexorablement.

En fait, il faudrait stabiliser les émissions de gaz à effet de serre, puis les réduire de 50 % à 85 % d’ici à 2050, par rapport aux niveaux de 1990. Et encore ce scénario ambitieux « ne donne-t-il que 50 % de chances de rester en dessous des 2° », relève Damien Demailly, chargé de la campagne Climat au WWF France.

Cette feuille de route sera posée sur la table des négociations de Copenhague, en décembre prochain. Cette conférence, énième rendez-vous sur le climat (après Rio, Bali ou Potsdam), est considérée comme capitale pour l’avenir de l’humanité. Elle fixera les engagements de 190 Etats dans la lutte contre le changement climatique pour l’après 2012, échéance du protocole de Kyoto. Alors, aux sièges des ONG, sous les ors du pouvoir, dans les QG des entreprises, chacun fourbit ses armes. « Les pays en développement sont priés par ceux du Nord de réduire leurs émissions de 15 % à 30 %, ce qu’ils estiment inéquitable au vu de la responsabilité historique des pays industrialisés, explique Karine Gavand, chargée de la campagne Climat à Greenpeace France. La Chine et le G77 exigent donc que le Nord se plie aux objectifs maximum de la fourchette du Giec. Soit 25 % à 40 % de réduction des émissions des nations industrialisées en 2020, par rapport à 1990. Et de 50 % à 80 % en 2050. »

En attendant la bataille de Copenhague, retenons qu’il faut diviser par 4 en Europe et aux Etats-Unis, et par 2 en moyenne mondiale, les émissions de GES d’ici à 2050. Partons maintenant du principe – certes réducteur – selon lequel tous les secteurs d’activité devraient fournir ce même effort. Prenons le transport aérien. Il est responsable de 2,5 % des émissions de GES. En 2007, 4,8 milliards de passagers ont été transportés. Ils seraient 7 milliards en 2020, selon l’Airports Council International. Car, avant la crise, la Chine, l’Inde, les pays du Moyen-Orient et l’Afrique affichaient des taux de progression du trafic supérieurs à 10 % l’an. Quant au fret aérien, il passerait de 84 à 170 millions de tonnes en 2020. Conclusion : à moins de mettre en service dès demain des moteurs deux fois moins polluants, le transport aérien ne peut pas relever le défi d’une réduction de ses émissions de 15 % à 30 % en 2020.

Barbaque et fioul

Le transport routier, ensuite. On compte en ce moment même autour d’un milliard de véhicules en circulation dans le monde. La plupart carburent au pétrole. A ce rythme, l’OCDE envisage un parc mondial de 1,5 à 2 milliards de véhicules en 2020 (voitures, deux roues, camions, utilitaires). Au bas mot, deux fois plus qu’en 1990. Le calcul est imparable : à moins d’un saut technologique majeur et immédiat, le secteur automobile ne peut pas relever le défi.

L’alimentation, maintenant. Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), l’élevage représente 20 % des émissions mondiales de GES. L’Indien Rajendra Pachauri, président du Giec et végétarien devant l’éternel, appelle régulièrement à une réduction de notre consommation de viande. Or, au rythme actuel, la FAO estime que les habitants des pays industrialisés consommeront 83 kg de barbaque par personne en 2020 (contre 76 en 1993). Dans les pays en développement, ce chiffre passera de 21 kg en 1993 à 30 kg par personne en 2020 (+ 50 %).

L’électricité, enfin, dont 70 % de la production mondiale est assurée par du charbon, du gaz ou du fioul, tous gros émetteurs de GES. Pour inverser la tendance, il faudrait au choix fermer les centrales à charbon dès demain, planter des éoliennes à perte de vue ou faire pousser les réacteurs nucléaires comme des champignons partout dans le monde. Techniquement infaisable. Politiquement incorrect.

Bataille des millions

Les faits et les chiffres sont têtus. « La concentration dans l’atmosphère de gaz à effet de serre à durée de vie longue est déjà suffisante pour provoquer un réchauffement supérieur à 2° C par rapport aux niveaux pré-industriels, et nous continuons d’en émettre toujours plus », souligne David Karoly de l’université de Melbourne, l’un des rédacteurs des rapports du Giec, cité par Reuters. Des activistes ont bien lancé la campagne « 350 », comme 350 parties par million, le niveau de concentration de CO2 dans l’atmosphère auquel il faut, selon eux, revenir au plus vite.

A quelques mois de Copenhague, le jeu de lobbying des ONG consiste à « orienter les négociations dans le sens de la science, signale Bill McKibben, un New-Yorkais responsable de cette campagne. Nous rappelons ainsi au monde que la physique et la chimie ne négocient, ne mendient ni ne font de compromis. » Des climatologues du Potsdam Institute for Climate Impact Research (PIK) ont établi que l’objectif de 350 ppm est tenable. Son coût ne représenterait « que » 1,7 % du PIB mondial. Mais il s’avère techniquement délicat : « A moins d’agir tout de suite et de baisser radicalement nos émissions, il faudra capter et stocker plus de carbone que nous en émettrons à partir de 2050 », résume Damien Demailly, du WWF.

Missive virulente

Alors, une partie des regards se tournent vers la Maison Blanche comme on espèrerait le Messie. Barack Obama a clairement fait connaître son intention de ramener les Etats-Unis au front de la lutte contre le changement climatique. Il a annoncé un objectif de réduction des émissions de GES de 80 % en 2050 par rapport à 1990. C’est ambitieux. Mais à court terme – 2020 –, les Etats-Unis ne viseraient qu’un retour aux niveaux de 1990. L’Union européenne table, elle, sur 20 % à 30 % de réduction en 2020 et aura les plus grandes peines à y parvenir.

Le 29 décembre 2008, James Hansen, qui ne porte plus la houppette depuis belle lurette, a adressé une missive à Barack Obama et à son épouse Michelle. Sur un ton cordial mais ferme, Hansen a averti : « Il y a un gouffre entre les actions envisagées par les politiques et ce que la science demande pour préserver la planète. » Sa lettre conclut sur trois exigences. Un : stopper immédiatement toute centrale à charbon (ou projet de centrale) non équipée de système de capture du CO2. Deux : appliquer immédiatement une taxe sur le CO2. Trois : lancer un programme de recherche sur le réacteur nucléaire de quatrième génération. Au cas où les énergies renouvelables ne suffiraient pas. 

Photos :

- Moschandreou / agence Invision - Rea

- Laurent Weyl / collectif argos

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Sources de cet article

- La demande de James Hansen pour un moratoire sur les centrales à charbon

- Observatoire des réseaux de lobbying d’Exxon , réalisé par Greenpeace

- Carbone Trade Watch, un think tank sur le changement et la justice climatiques

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