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26-06-2014
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Environnement
Economie
France

Quand le nickel calédonien fait boum, la nature fait grise mine

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Quand le nickel calédonien fait boum, la nature fait grise mine
(Crédit photos : mathurin derel)
 
Deuxième réserve mondiale de minerai vert, l’archipel français est à l’aube d’une explosion de son extraction qui menacera son incroyable biodiversité… Les industriels, eux, assurent préserver l’environnement ! Greenwashing d’un genre nouveau ?
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N° 59 - juillet-août 2014

Changer de vie : ils ont osé, pourquoi pas vous ?

Ici, le discours en faveur du développement durable fera désormais moins d’effet. A la fin du mois de mai, en Nouvelle-Calédonie, une centaine de jeunes des tribus du Sud ont affronté les forces de l’ordre. Ils réclamaient, en vain, la fermeture d’une usine de nickel ouverte en 2010 par la firme brésilienne Vale, près de Goro, dans le nord-ouest de la Grande Terre, l’île principale de l’archipel. Trois gendarmes ont été blessés et les abords du bâtiment ont été saccagés. 20 millions d’euros de dégâts, selon l’industriel, qui se dit « choqué ».

A l’origine du mouvement, l’écoulement, dans une rivière proche de l’usine, de 98 000 litres d’acide chlorhydrique dilué. La pollution de trop pour des riverains lassés de ramasser des poissons morts en aval de l’installation. Au cours des cinq dernières années, six autres accidents industriels s’y sont produits, dont deux fuites d’acide en 2009 et en 2012. Quand les chefs coutumiers (1) ont envisagé d’autoriser, une fois de plus, la reprise de l’activité minière, les jeunes sont montés au front. « On s’est sentis trahis », confie l’un des participants aux échauffourées. Il faut dire qu’en 2008 les mêmes chefs avaient admis la présence de l’usine malgré l’inquiétude que suscitait son procédé expérimental de traitement du minerai à l’acide. En échange de leur consentement, ils avaient conclu un « pacte pour le développement durable » avec l’industriel : création d’un observatoire de l’environnement, d’une structure spécialisée dans le reboisement des mines et d’une fondation en faveur des projets locaux.

« Il n’existe pas, pour Vale, de valeur plus importante que le développement durable », avait rassuré le président du groupe, Murilo Ferreira. Six mois plus tard survenait la première fuite d’acide. Comme Vale, mais avec plus de réussite, les opérateurs miniers de Nouvelle-Calédonie ont été contraints de verdir radicalement leur image ces dernières années, sous la pression de l’opinion publique calédonienne. D’autant que l’archipel français se trouve à l’aube d’un boum minier sans précédent. Avec trois usines au lieu d’une seule, la production de minerai devrait tripler d’ici à quelques années, pour atteindre 200 000 tonnes par an.

Le deuxième effet nickel

Pendant plus d’un siècle, le nickel a été arraché aux montagnes sans souci de l’environnement. La prospérité était une justification suffisante dans un pays où le minerai vert domine l’économie depuis les années 1870. Aujourd’hui encore, le secteur emploie 10 % des actifs, demeure le premier moteur de la croissance et le seul produit massivement exporté. La Nouvelle-Calédonie pointe au deuxième rang planétaire avec 25 % à 30 % des stocks. En revanche, pour la biodiversité, parmi les plus remarquables au monde (Lire l’encadré au bas de cet article), les conséquences ont été catastrophiques. L’extraction à ciel ouvert n’a laissé aucune chance aux écosystèmes. Pour accéder à un filon, pas le choix, on décape la zone, puis on se débarrasse des terres « stériles ». Jusqu’en 1975, on se contentait pour cela de creuser d’immenses déversoirs en forme d’escalier sur le flanc des montagnes.

La pollution des eaux, l’érosion et les travaux annexes (routes, campements…) fragmentent ensuite les environs. C’est le deuxième effet nickel. Même hors des sites miniers, « les réductions de la taille des écosystèmes peuvent entraîner une perte de biodiversité globale, ainsi qu’un dépérissement à plus long terme des populations et même des espèces, dont les effectifs deviennent insuffisants pour assurer le maintien de leur diversité génétique », détaillent le physicien Laurent L’Huillier et les biologistes Tanguy Jaffré et Adrien Wulff dans un ouvrage publié en 2010 (2). Ironiquement, certains écosystèmes se sont adaptés et sont parvenus à survivre sur les terrains nickélifères, pourtant faibles en nutriments. C’est le cas d’une partie des magnifiques et endémiques forêts humides sur sol minier (3). Mais 90 % d’entre elles ont tout de même été détruites. En un peu plus d’un siècle, 20 000 hectares (1,2 % des sols) ont été mis à nu, surtout au cours des cinquante dernières années.

L’ambiance a changé au début des années 2000 lorsque, comme ailleurs dans le monde, la préoccupation environnementale a gagné l’opinion publique. « L’élément déclencheur a été la procédure de classement du lagon au patrimoine de l’Unesco » – lancée en 1999 –, se souvient Gilles Poilvé, directeur de l’environnement de la Société Le Nickel (SLN), opérateur historique et filiale du groupe français Eramet. Des associations se montent alors, et la société civile se mêle peu à peu d’environnement, poussant les pouvoirs publics à s’adapter.

Dans un premier temps, la mine sera épargnée, bien qu’elle constitue une menace majeure pour la biodiversité. En 2001, l’Etat, les collectivités locales et plusieurs instituts scientifiques préfèrent unir leurs efforts au profit des forêts sèches. Ils lancent alors un ambitieux programme de préservation, en partenariat avec des ONG, comme le WWF, et à grand renfort de publicité. Endémiques elles aussi, quasiment disparues à cause de l’agriculture extensive -– il ne reste que 1 % des formations originelles- –, ces forêts sèches ont l’avantage de se situer loin des mines. Cette « neutralité politique, économique et même sociale » sera « la principale raison de la création du programme », constate l’anthropologue Elsa Faugère dans un article paru en 2010 (4). Le projet sera rapidement critiqué par certains de ses acteurs, « qui considèrent qu’il détourne l’attention, les moyens humains et financiers des maquis miniers ».

Des écosystèmes oubliés

Côté mine, il faudra huit années supplémentaires pour que les choses évoluent avec l’adoption, en 2009, d’un code minier territorial et de codes de l’environnement provinciaux. Globalement, ces textes – annoncés depuis 1999 – font passer l’activité minière d’un régime déclaratif, sans nécessité d’aval administratif, à un régime d’autorisations préalables. Apparaissent les notions d’« étude d’impact », d’« enquête publique » ou de « revégétalisation des sites dégradés ». Question biodiversité, la liste des espèces et des espaces protégés est élargie (mangrove, forêts sèches et humides…). Mais au regret des biologistes, certains écosystèmes propres à la mine – comme les maquis miniers, dont certaines formations sont rares ou très originales – sont exclus des « écosystèmes d’intérêt patrimonial ».

C’est sur la base de leurs nouvelles obligations réglementaires que les groupes miniers vont bâtir leur stratégie de communication. Comment ? En allant un peu plus loin que le règlement, en se rapprochant de la société civile dans des « comités consultatifs à vocation environnementale » – chaque opérateur a le sien – et en communiquant massivement sur le « développement durable » de la mine, ressource pourtant non renouvelable par excellence !

En 2012, la SLN s’est ainsi dotée d’une « stratégie biodiversité » qui doit lui permettre de « devenir un acteur majeur de la protection de la biodiversité ». Koniambo Nickel (KNS) – dont la province Nord est l’actionnaire majoritaire – vient alors d’ouvrir l’une des plus grandes usines du monde à Vavouto, dans le nord-ouest, en perçant un chenal de 13 mètres de profondeur à travers le récif corallien. Mais la compagnie se voit comme « un modèle de développement durable » au service du pays, grâce à ses actions de suivi environnemental et de réhabilitation. Enfin, Vale a mis en place la plus importante pépinière du pays, qui produit près de 400 000 plants annuels. Sans les fuites d’acide, son image serait d’un vert éclatant.

Des arbres passés au bulldozer

Alors, sauvée la biodiversité ? Non, selon les principales associations écologistes. « Les codes de l’environnement ne sont pas trop mauvais, même s’ils sont timides au niveau des sanctions pénales, estime Martine Cornaille, présidente d’Ensemble pour la planète (EPLP), l’association écologiste locale la plus combative. Ce qui nous pose davantage de problèmes, c’est l’application. » Même diagnostic pour Hubert Géraux, responsable du bureau calédonien du WWF. « Un code, c’est interprétatif. Derrière les mots “ mesures pour assurer le maintien de la biodiversité ” ou “ restauration des zones dégradées ”, il y a un curseur variable. » Même type de « curseur » quand il s’agit d’accorder des dérogations « pour des motifs d’intérêt général » en cas d’atteinte aux espèces protégées.

« Au sommet de KNS, l’une des deux grosses populations d’araucariacées a été passée au bulldozer (la Nouvelle-Calédonie abrite 45 % des espèces mondiales de ces arbres, ndlr). On nous a dit : “ On préserve l’autre forêt, on multiplie l’Araucaria en pépinière et on replantera. ” » Aux abords de l’usine du Sud, poursuit Hubert Géraux, « l’industriel a été autorisé à raboter de plusieurs hectares une forêt humide exceptionnelle ». Là aussi, il y a eu « compensation ». Mais « ce n’est pas en replantant 50 ou 100 espèces que l’on recrée une forêt qui a mis des siècles à se développer ». Autre souci : les études d’impact et les inventaires environnementaux sont produits par des bureaux d’études financés par les industriels. Mal à l’aise, protégés par l’anonymat, plusieurs professionnels font état de pressions subies pour, par exemple, minimiser certains impacts.

« Lien financier problématique »

EPLP comme le WWF demandent donc la création d’une interface indépendante entre les donneurs d’ordres et les scientifiques, afin de « rompre un lien financier problématique », selon Martine Cornaille. Plus gênant encore, il n’existe, à ce jour, aucune expertise globale sur les risques d’extinction d’espèces. « En 2006, le Muséum d’histoire naturelle français a participé à une formidable mission d’inventaire des espèces vivantes à Santo, au Vanuatu, poursuit la présidente d’EPLP. En Nouvelle-Calédonie, on n’a jamais fait de telle mission. Pour autant, on ne s’interdit pas d’entrer avec des bulldozers sur des sites qui portent des écosystèmes au taux d’endémisme de 80 %. On a l’impression qu’on préfère ne pas savoir, pour ne pas être gênés. »

Résultat : en diffusant l’illusion d’une compatibilité entre mine et biodiversité, l’industrie dispose encore de nombreuses échappatoires face aux exigences réelles d’une préservation efficace des espèces. En l’état, les derniers lambeaux de la biodiversité calédonienne ne feront pas le poids par rapport aux enjeux immenses du nickel. A terme, le pays compte sur les revenus miniers pour remplacer les transferts financiers de l’Etat, en cas de crise économique ou d’indépendance – un référendum d’autodétermination est prévu d’ici à 2018. « Que les politiques calédoniens répondent à une question claire, exhorte Hubert Géraux. Dans le cadre du boum minier qui vient, où leur ambition d’un développement durable placera-t-elle la lame du bulldozer face aux enjeux de conservations prioritaires ? » Faute d’une position tranchée, « on restera dans une situation confortable pour le politique et pour le minier : celle d’une négociation au coup par coup ». Et surtout au coup de communication. —

(1) En Nouvelle-Calédonie, le district coutumier est une subdivision parallèle aux subdivisions administratives. (2) « Mines et environnement en Nouvelle-Calédonie » (IAC-IRD, 2010). (3) La Nouvelle-Calédonie a le statut de « Pays d’outre-mer » (POM). (4) A lire ici


Faune et flore à nulles autres pareilles

La principale caractéristique de la nature calédonienne est son taux d’endémisme. Sur les 3 300 espèces qui composent la flore locale connue, les trois quarts n’existent nulle part ailleurs ! Certaines sont même micro-endémiques : elles ne poussent que dans de toutes petites zones. Quand une telle espèce disparaît, elle est perdue pour la planète. La faune n’est pas en reste. On décompte ainsi 86 espèces de reptiles (contre une trentaine en France métropolitaine, Corse comprise), ce qui fait de la Nouvelle-Calédonie l’une des zones les plus foisonnantes du monde en la matière. 80 % des lézards, serpents et geckos ne sont visibles que dans l’archipel. —

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