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L’homme qui valait 5 500 milliards

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L'homme qui valait 5 500 milliards
(Gilles Coulon - Tendance Floue)
 
Le grand public ne connaît pas son nom. Pourtant, Nicholas Stern s’est rendu célèbre en chiffrant le coût de l’inaction face aux dérèglements climatiques. Propulsé lord, mais resté humble, l’homme retourne régulièrement dans un village reculé de l’Inde pour confronter ses myriades de chiffres à la réalité. Et rêve d’une économie décarbonée.
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« Stern ». ça veut dire « sévère » en version française. A le croiser lors du sommet de Copenhague, on s’était cru fixé au premier coup d’œil. Taille moyenne et costume gris-bleu, lunettes et cheveux gris, le lord britannique filait profil bas, loin des caméras. On l’imaginait adepte de la plongée en dossier, au fond d’un bureau dans une vieille faculté. Sérieux, l’homme l’est. Façonné à Cambridge et Oxford, diplômé de maths et d’économie, Nicholas Stern a nourri son cerveau de chiffres comme d’autres s’élèvent au porridge. Rodé à l’exercice du rapport dont l’un – commandé en 2005 par le Trésor britannique – l’a rendu célèbre. Loin de lorgner la nature d’un œil contrit, il y calculait le coût de l’inaction face au changement climatique : 5 % à 20 % du produit intérieur brut mondial par an, soit jusqu’à 5 500 milliards d’euros (1). « Avant son rapport, la discussion était centrée sur la science du changement climatique, note le Nobel d’économie Joseph Stiglitz, complice de travail depuis quarante ans. Beaucoup pensaient que nous n’avions pas les moyens d’y remédier. Son rapport a prouvé que le coût de l’action était inférieur aux coûts de l’inaction. » Méticuleux, lord Stern l’est aussi. Nommé cette année au Collège de France, il a prononcé la leçon inaugurale en français – tradition oblige –, mais fut soulagé de repasser en VO. « En français, je suis parfois frustré, explique-t-il devant une tasse de thé et quelques biscuits. Je n’ai pas la précision nécessaire pour expliquer des idées complexes. » On pourrait s’arrêter là. Et conclure à un universitaire rigide, tombé en célébrité malgré lui. Mais reprenons.

Palanpur, le point d’ancrage

1969. « Nick », comme tout le monde l’appelle, est jeune thésard et on lui offre d’enseigner à Oxford. Il accepte, mais commencer par voyager. Souvenir d’Ethiopie en tête – « c’est là que j’ai commencé à m’intéresser à la pauvreté » –, il file vers le Kenya observer les producteurs de thé. Cinq ans plus tard, il met le cap sur Palanpur, village indien plongé en pleine révolution verte. Flanqué d’un camarade d’études, il s’installe à l’étage d’un magasin de graines, voit défiler les curieux, apprend l’art de se doucher tout habillé. « Les Indiens se demandaient pourquoi des riches comme nous venaient de leur plein gré vivre dans leur village sans le moindre confort ? », raconte son comparse Christopher Bliss, économiste à Oxford. Palanpur devient, pour Nicholas Stern, un laboratoire in vivo. Dès que possible, il y retourne étudier les revenus, la démographie, le marché… « C’est devenu un point d’ancrage, confie-t-il. Cela me rappelle de quoi l’on parle lorsqu’on évoque le problème du développement. » « Il est l’une des rares personnes à combiner une maîtrise de la théorie économique avec une volonté de la confronter aux faits », confirme Joseph Stiglitz.

Il faut dire qu’au fond de sa valise génétique, l’homme porte un petit bout du monde : arrière-grands-parents juifs allemands, danois, musulmans d’Asie centrale et un britannique. Nicholas Stern aime prendre le globe pour horizon. « Il est capable de parler avec n’importe qui sans jamais jouer du galon », assure Christopher Bliss. « Il n’est pas comme certains de ces économistes américains pompeux, résume Peter Lanjouw, économiste à la Banque mondiale et ex-élève. Il n’a pas besoin de trompettes pour faire son boulot. » Mais à trop surfer avec l’élite – Banque européenne de reconstruction et de développement puis Banque mondiale –, il finit par attirer les caméras. Après la publication de son rapport, il est même fait lord par la reine d’Angleterre. Et avec le succès viennent les critiques. « Le rapport Stern était un travail de fonctionnaire et non de chercheur indépendant. Pour atteindre leur conclusion, Stern et son équipe ont fait un certain nombre de choix douteux », dénonce Richard Tol, économiste à l’université de Dublin, souvent étiqueté comme climato-sceptique. Certains l’accusent d’être trop optimiste. « Pour moi, l’action coordonnée des gouvernements qu’il réclamait n’était pas envisageable », explique Christopher Bliss. A l’époque, l’intéressé fait le dos rond. « Je l’ai invité à un colloque universitaire peu après, se souvient Christopher Bliss. Il a expliqué qu’il était “ si heureux d’être parmi des amis ”. Je crois qu’il en avait assez d’être au Trésor. » D’autant que ses relations avec Gordon Brown, alors ministre des Finances, étaient, dit-on, des plus houleuses. « C’est lorsque je travaille chez moi, dans mon bureau, que je suis le plus heureux », glisse simplement Nicholas Stern.

Fan du club de Wimbledon

S’il reconnaît à la politique le pouvoir de l’action, il esquive toute récupération. Et préfère encore cotiser à la Société de protection des oiseaux plutôt que chez Greenpeace. « J’ai le devoir de communiquer, mais je ne suis pas un militant. » Le devoir d’être optimiste aussi. Calé dans son fauteuil, il sourit : « Si vous êtes pessimiste, vous n’avez plus qu’à acheter un chapeau de paille et écrire une lettre d’excuse à vos petits-enfants. » Il rit de quelques bons mots, cite Woody Allen : « L’éternité c’est long, surtout vers la fin. » Un joueur de flûte au bord du précipice climatique, en somme. Sauf qu’on peut éviter la chute, dit-il en substance.

Le salut de la planète passera par la perspective – joyeuse – d’une économie décarbonée. « A l’arrivée, nous aurons une énergie plus sûre, un système plus silencieux, plus propre, une plus grande biodiversité », explique, le sourcil pédagogue, un Stern redevenu professeur. Un Stern surtout qui connaît les causes presque perdues. En 2002, son club de football de Wimbledon est déplacé loin de Londres. « Alors on a décidé, nous les fans, que nous étions Wimbledon. On a recréé un club et recommencé à zéro, en 9e division. On est maintenant en 5e ! » Le goût du collectif, l’homme l’a gardé. « Vous ne pouvez pas faire du transport public, du recyclage, du covoiturage sans une communauté. Et ce que les gens font ensemble peut être très fort. » Fin du second coup d’œil. —

(1) Montant calculé à partir du PIB 2006. Pour éviter ce coût, Nicholas Stern estime qu’il suffirait de consacrer 1 % à 2 % du PIB mondial à la lutte contre les changements climatiques.


NICHOLAS STERN EN DATES ET EN GESTES

2 avril 1946 Naissance à Londres

1974 Premier voyage à Palanpur (Inde)

1994-1999 Chef économiste à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement

2000-2003 Chef économiste à la Banque mondiale

2010 Titulaire de la chaire « développement durable » au Collège de France

Son geste vert Il a installé une pompe à chaleur géothermique dans sa maison du Sussex

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