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25-08-2015
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Sciences
Biodiversité
Monde

Les aventuriers du vivant

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Les aventuriers du vivant
(Crédit photo : Xavier Desmier)
 
Comment se monte une expédition ? Comment se passe-t-elle ? Pour quels résultats ? Récit haut en couleurs.
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N° 70 - septembre 2015

Avec les derniers aventuriers

« On nous a traités d’aventuriers. On en est ! J’espère que les scientifiques continueront à être des aventuriers parce que si on devient des fonctionnaires, on n’est plus des scientifiques. » Sous les dorures du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), la salle a frémi quand Eric Karsenti, directeur scientifique de l’expédition Tara Oceans, a conclu, presque poing en l’air, la présentation des résultats qui allaient faire, le lendemain, la couverture du prestigieux magazine Science. En mai dernier, les cinq premiers articles issus de l’étude d’une partie des 35 000 échantillons de phytoplancton, récoltés dans 210 endroits du globe à bord de la goélette Tara, achevaient de fermer le clapet à ceux qui n’y croyaient pas vraiment. C’est qu’il en fallait, un petit grain de folie, pour qu’un biologiste moléculaire entraîne une équipe pluridisciplinaire de 230 chercheurs dans un tour du monde de trois ans et demi sur l’ancien voilier de Jean-Louis Etienne et de Peter Blake. Eric Karsenti, marin par goût, n’avait jamais encore monté d’expédition océanographique. Mais il rêvait de refaire le voyage du Beagle, navire britannique rendu célèbre par Darwin, qui s’y embarqua en 1831 et revint de cinq ans de navigation – dont trois à explorer les terres où il accosta – avec la théorie de l’évolution en tête. Après avoir convaincu Gaby Gorsky, océanographe à Villefranche-sur-mer (Alpes-Maritimes) et Etienne Bourgois, directeur de la marque Agnès b. et propriétaire de Tara, le projet est né : faire une photographie du royaume de la vie sous-marine planétaire, depuis les virus jusqu’au zooplancton. Un travail de galérien consistant à récolter suffisamment d’échantillons et de données pour obtenir la description la plus complète faite jusqu’à présent des organismes planctoniques, de leur patrimoine génétique, des interactions entre eux, ainsi que de l’influence du climat et des courants. Savaient-ils, les biologistes, les génomiciens (spécialistes du génome) et les statisticiens, qu’en s’embarquant sur Tara, ils allaient en voir, du paysage ? Tempête à l’entrée du détroit de Magellan (dans le sud du Chili), immobilisation de dix jours dans la glace arctique, vague scélérate (1) dans la mer de Baffin, près du Groenland… Il a encore fallu être protégé des pirates par l’armée française pour passer le golfe d’Aden (entre la Somalie et le Yémen) et s’enfuir, tous feux éteints, entre l’Inde et les Maldives car la radio crachotait de mauvais présages : une attaque était possible… « Travailler sur Tara, c’est dur, surtout parce que c’est un bateau conçu pour les pôles et que sous les tropiques, on y a très chaud, résume simplement Eric Karsenti. Mais la recherche, ça engage, y compris dans un laboratoire. Alors, quoi de mieux pour faire comprendre que la science est une grande aventure que de se lancer dans un voyage ? »

« Immense défi logistique »

Derrière le baroudage romantique, c’est néanmoins un plan de campagne millimétré qui est à l’œuvre dans ce genre d’expéditions. « Trimballer un bateau autour du monde avec 103 escales et autant de permis de pénétrer dans les eaux territoriales, c’est un immense défi logistique », note Romain Troublé, secrétaire général de « Tara expéditions » et grand organisateur, qui a dû faire face à deux arrêts techniques et un déroutage complet quand la centrale nucléaire de Fukushima, au Japon, a explosé en 2011. Sans compter le transbordement des échantillons – un trésor –, deux tonnes de matériel génétique et d’eau congelés à -80°C, évacués tous les trois mois par avion jusque dans les labos de recherche. A Paris, sous la verrière de l’ancien atelier du IVe arrondissement, qui constitue la base de Tara, cinq personnes, à distance et pourtant à la barre, ont eu quelques sueurs froides jusqu’au retour de la goélette à Lorient (Morbihan).

La transpiration, on peut presque encore la deviner sur le front d’Olivier Pascal, directeur des programmes de l’ONG Pro-Natura qui organise, avec le Muséum national d’histoire naturelle, les expéditions naturalistes « Planète revisitée ». Assis devant un café à l’entrée du Jardin des Plantes à Paris, près du Muséum, le botaniste de formation, spécialiste de ces opérations de grande envergure, est de retour de Guyane, la cinquième expédition du genre. Cette fois-ci, dans la jungle amazonienne, une scientifique s’est perdue pendant vingt-quatre heures et un médecin a fait une crise d’épilepsie tout juste débarqué de l’hélicoptère qui le déposait sur le camp de base. Mais Olivier Pascal, d’un calme olympien, l’assure : la prise de risque réside moins dans les morsures de serpent et autres épisodes indianajonesques que dans l’échec complet, toujours possible, de ces parachutages au fin fond de nulle part. « Tout ça est éminemment casse-gueule : le financement, le timing, les négociations avec le pays d’accueil, le dispositif scientifique sur place et la météo. A chaque fois, c’est un petit miracle d’y arriver », explique-t-il. Chaque expédition, qui réunit de quelques dizaines jusqu’à plusieurs centaines de scientifiques dans un point chaud de biodiversité (2), l’accapare pendant près de deux ans. En 2006, plus de 200 participants à l’opération « Santo » ont failli ne jamais recevoir le container de matériel scientifique, d’abord coincé à Singapour, puis passé par la Nouvelle-Calédonie, avant d’arriver au milieu d’un cyclone sur l’île d’Espiritu Santo, au Vanuatu, dans le Pacifique. Neuf ans après ces aventures, plus de 175 publications scientifiques ont paru et 99 nouvelles espèces – lézard, limace de mer, étoile de mer, moucheron, corail, grillon… – ont été décrites et nommées. « Santo reste la plus grande opération naturaliste jamais montée sur un même terrain, note Olivier Pascal. C’était un test avec le Muséum : soit on faisait une usine à gaz, soit on arrivait à faire des économies d’échelle en mutualisant nos moyens. » Car la recherche publique n’en a que peu, des moyens, et reste parfois figée dans des protocoles trop étroits pour la curiosité de certains. Et c’est ainsi que des chercheurs de prestigieuses institutions françaises s’embarquent avec des explorateurs, non sans ténacité et courage, face à leurs pairs, parfois dubitatifs. Tara Oceans a, par exemple, coûté dix millions d’euros sans compter les salaires des chercheurs, essentiellement financés par des fondations d’entreprises. « Nous sommes partis avec 20% du budget seulement, c’est beaucoup de stress quand il faut assurer un projet qui va durer plusieurs années », explique Romain Troublé. Monter une telle opération revient même à sortir franchement des sentiers académiques. « Nous n’avons pas eu accès aux moyens de financement classiques de la recherche : la démarche était nouvelle et forcément incertaine, se rappelle Eric Karsenti. Des confrères scientifiques étaient par ailleurs perturbés par notre choix de nous embarquer sur un voilier privé plutôt que sur un bateau de l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer, ndlr) : mais ce n’est pas du tout la même souplesse, Tara était bien mieux adaptée pour notre projet très original ! »

Traces d’occupation amérindienne

Pour mettre sur pied une expédition sur la frontière terrestre qui sépare la Guyane française du Brésil, dans la jungle amazonienne, le géographe du CNRS François-Michel Le Tourneau a, lui, fait appel… à la Légion étrangère ! Pour le « Raid des sept bornes », dont le but est de repérer la ligne de démarcation des deux pays et d’éventuelles traces d’occupation amérindienne anciennes ou récentes, le chercheur était accompagné de 15 volontaires du troisième régiment étranger d’infanterie. « Ils ont des bonnes gueules, ce sont mes meilleurs hommes, j’ai bon espoir que tous arrivent jusqu’au bout. Durer en forêt, c’est un savoir-faire, surtout que l’on est en saison des pluies et que ce n’est pas le GR20 (sentier de randonnée en Corse, déjà réputé très difficile, ndlr) ! », lançait le colonel Alain Walter, non sans humour, lors d’une présentation de l’expédition au CNRS à Paris, avant le départ en juin. Si le géographe et les deux botanistes qui l’accompagnent ne pouvaient se passer des services de ces hommes de terrain, les militaires aussi y ont trouvé un intérêt. Les légionnaires ont en effet profité de ces cinquante jours à crapahuter sur 320 kilomètres en forêt équatoriale pour tester du nouveau matériel et des soins, en particulier pour les pieds, ce qui pourrait sembler futile pour qui a les arpions au sec et l’est bien moins quand on doit vivre toute l’année dans la jungle pour débusquer des orpailleurs. Reste à savoir ce qu’un directeur de recherche, ancien de l’Ecole normale supérieure, allait faire dans cette galère. Spécialiste de l’Amazonie brésilienne et des espaces reculés, le géographe est formel : rien ne vaut le terrain. « Google Earth nous donne l’impression que l’on peut regarder partout et tout le temps, précise François-Michel Le Tourneau. En réalité, les satellites se concentrent sur certains points névralgiques de la planète. Les endroits que je parcours n’ont aucun potentiel commercial, ce qui se passe sous la canopée demeure parfaitement inconnu. »

Au bout de ces expéditions, à l’aspect parfois rocambolesque, il y a la connaissance de parties du monde encore obscures, la compréhension d’écosystèmes méconnus, la découverte du vivant. « Avant de revenir de Santo, notre première expédition, j’ai dû faire face à une attitude goguenarde, on nous disait que notre projet faisait très XIXe siècle, que c’était de la science dépassée », se souvient Philippe Bouchet, directeur scientifique du Muséum national d’histoire naturelle et co-organisateur de Planète revisitée. Après cinq expéditions d’envergure, le regard des institutions a changé. Les entomologistes, les spécialistes des mollusques et des crustacés, des batraciens, des blattes ou encore des champignons ont nommé plus de 300 espèces nouvelles et en conservent dans leurs échantillons très probablement plusieurs milliers qui attendent qu’un spécialiste les identifie pour enrichir notre connaissance de la biodiversité terrestre et marine.

Les chercheurs de Tara Oceans, qui ont mis leur base de données en open source reçoivent déjà, eux, des coups de téléphone de laboratoires du monde entier qui souhaitent plancher sur les infos collectées lors de l’expédition. Et le grand public, lui, suit avec passion. C’est l’une des cartes maîtresses de ces grandes expéditions du XXIe siècle. Les technologies de la communication permettent aux curieux de s’y embarquer. Le géographe François-Michel Le Tourneau a twitté chaque jour les aventures de l’équipée amazonienne. Les followers accros ont ainsi appris qu’après trente jours de marche éreintante au fin fond de la forêt le caporal Andreï s’est retrouvé avec un serpent dans son pantalon et le chef David, un scorpion dans sa botte ! Quelques semaines auparavant, Olivier Pascal tenait quasi quotidiennement le blog de son expédition guyanaise. Avec l’excitation de gosses devant un épisode des Mystérieuses Cités d’or, les internautes ont suivi le spécialiste des diptères se retrouvant avec tous ses pièges flottants dans l’eau après une averse diluvienne, l’herpétologue mettre la main sur un crotale rarissime, les ichtyologues se réjouir trop vite à l’heure de l’apéritif, puis déchanter sur un petit poisson qu’ils pensaient nouveau pour la science. Mieux, les images sont là, disponibles presque instantanément. Grâce à la photographie numérique, plancton, mollusques, crustacés et insectes apparaissent désormais dans toute leur fascinante beauté aux yeux des humains. « Tant qu’on ne voit pas les choses, on s’en fout !, résume Olivier Pascal. Ces technologies, arrivées il y a dix ans quand nous montions nos premières expéditions, nous ont permis de donner une nouvelle idée de ce qu’est la nature, de rendre réelle cette biodiversité qui passait jusqu’à présent sous le radar des gens, ça a permis au public d’ouvrir les yeux. » Sortis de leurs laboratoires, affrontant les tempêtes, ouvrant les jungles, les scientifiques se retrouvent au journal de 20 heures et réussissent un autre exploit : médiatiser la planète, ses secrets et les menaces qui planent sur elle. « On vit dans un monde saturé de mauvaises nouvelles sur l’environnement, ce qui est une réalité, mais nous, nous transmettons l’idée que l’exploration du monde n’est pas terminée, qu’il reste encore du vivant à découvrir, lance Philippe Bouchet. Notre message, c’est qu’on a une sacrée planète ! On ne va pas saccager tout ça ! » —

(1) Vague océanique très haute, soudaine et rare.

(2) Zone géographique contenant au moins 1 500 espèces végétales endémiques mais qui a déjà perdu au moins 70% des espèces présentes dans leur état originel.

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