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5-01-2009

Le thon rouge toujours dans la galère

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Avalé par milliers de tonnes dans les sushis japonais, le thon rouge voit ses stocks fondre. Malgré une surpêche dénoncée par tous les experts, les Etats ont décidé de garder leurs filets grand ouverts, ceux de l’Europe en tête.
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Masanori Miyahara pourrait parfaitement postuler chez Greenpeace. Ce délégué japonais a pris tout le monde de court, fin novembre, à Marrakech (Maroc), lors de la réunion de la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (Iccat). Représentant du pays recordman mondial de la consommation de thon rouge, l’homme a fait coup double : il a fustigé à la fois la « surpêche illégale » et la « surpêche légale », c’est-à-dire la différence entre le quota préconisé par les scientifiques et celui voté par l’Iccat.

Mais sa prise de parole a fait plouf. De même que celle de Gerry Scot, président du comité scientifique de l’Iccat, qui plaidait pour un quota maximum de 15 000 tonnes pour la campagne 2009. Les Etats pêcheurs ont en effet adopté un quota de 22 000 tonnes…

Colère générale

On est aux antipodes du consensus qui avait émergé, il y a tout juste un mois, lors du Congrès mondial pour la Nature de l’UICN. Une majorité de pays s’était alors prononcée en faveur de la fermeture pure et simple de la pêcherie de thon rouge en Méditerranée. Comment expliquer un tel revirement ? Regardons du côté de la Commission européenne, qui avait la banane à l’issue de la réunion de l’Iccat.

« Nous avons réussi à trouver un consensus sur un “ package ” qui ne se limite pas à une réduction du quota, mais qui s’accompagne de mesures de contrôles à terre et en mer et d’un système d’évaluation pouvant aboutir à des sanctions rapides  », explique Nathalie Charbonneau, porte-parole du commissaire européen à la Pêche, Joe Borg. C’est que l’Union européenne a su jouer de son influence au sein de l’Iccat. Elle n’y dispose que d’une petite voix mais se partage le gros du gâteau : 56 % du quota mondial de thon rouge. Une grosse portion qui est répartie ensuite entre l’Espagne, la France et l’Italie (à 90 %). Ce « compromis réaliste » dont s’est aussi félicité Michel Barnier, le ministre de la Pêche, a mis le reste des protagonistes en pétard.

« On ne comprend pas du tout la position de la Commission, se lamente Charles Braine, de l’ONG écologiste WWF. Personne ne gagne et, à terme, nous serons tous perdants. » Les délégués de pêcheurs voient rouge mais pour d’autres raisons. « C’est un compromis qui n’est pas satisfaisant, s’insurge Bertrand Wendling, représentant de la Sathoan (11 des 36 thoniers senneurs français). 30 % de quotas en moins pour les armements, cela va être très difficile. » Même véhémence chez Mourad Kahoul, président du Syndicat des thoniers de Méditerranée  : « Avoir baissé un quota sur des propos scientifiques bidons est injuste. »

Quota explosé

Car dans la pêche au thon rouge, symbole d’argent facile et d’illégalité, les scientifiques sont considérés comme des empêcheurs de tourner en rond. « La surexploitation du stock ne fait aucun doute, affirme Jean-Marc Fromentin, chercheur à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). La capacité de la pêche est deux à trois fois supérieure à la productivité naturelle du stock. »

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2007, 29 500 tonnes de thon rouge ont été attribuées aux différents Etats pêcheurs, mais, selon le comité scientifique de l’Iccat, 61 000 tonnes ont été prélevées en Méditerranée. La France n’est pas en reste : elle a explosé son quota en déclarant 10 000 tonnes de thon rouge pêché alors que sa part ne s’élevait qu’à 5 593 tonnes. Pourquoi un tel appétit ?

Ce magnifique poisson migrateur se prend dans les écailles la vogue des sushis et des sashimis. Après l’avoir exploité jusqu’aux arêtes au large de l’Australie, les Japonais se sont tournés vers celui de la Méditerranée au début des années 1980. En 2008, les pêcheurs ont vendu leur kilo de thon rouge à 9 euros en moyenne aux fermes d’engraissement, alors qu’un kilo de merlan se négocie à moins de 2 euros. Pas étonnant qu’il concentre les convoitises.

Le thon rouge, capturé à la senne coulissante, n’est pas ramené au port (voir ci-contre). C’est la spécificité même de cette pêche qui autorise toutes les dérives. Depuis la fin des années 1990, il est en effet transféré vivant jusqu’à l’une des 58 fermes d’engraissement situées autour du bassin méditerranéen. La fraude transpire à tous les niveaux.

Du transbordement en pleine mer dans des bateaux frigorifiques aux reventes de quotas entre bateaux en passant par les prises de participation financière de sociétés françaises dans des bateaux libyens afin de déclarer des captures sous quota libyen, un pays peu enclin aux contrôles… « On souhaite interdire les opérations de pêche conjointes au cours desquelles des pêcheurs de différents pays mettent en commun leurs captures. Cela comporte des risques d’embrouille sur le décompte des quotas », explique un responsable français. Sa demande est restée lettre morte.

16 avions de contrôle

Cependant, les dépassements de quotas sont devenus si flagrants qu’il est impossible de continuer à les ignorer. Un rapport commandé par l’Iccat elle-même à 3 experts indépendants et rendu public en septembre a dénoncé la « sous-déclaration des prises évidente » et l’« impressionnante augmentation de la capacité de cette pêche ». Pour la première fois, cet été, la Commission européenne, qui se targue d’avoir lancé en 2006 un plan de reconstitution du stock de thon rouge, a mené une vaste campagne de contrôle : 13 grands patrouilleurs, 38 patrouilleurs côtiers, 16 avions mobilisés.

« Au total, 54 infractions – certificats falsifiés, avions de repérage des bancs de thon… – ont été constatées », détaille Patricia Sanchez de l’agence de contrôle. Au lieu de se fier aux déclarations des pêcheurs, la Commission a confronté ces chiffres aux données des transbordeurs et des encageurs, aux positions satellitaires des navires… Et a donc décidé de fermer la pêche à la mi-juin, quinze jours avant la date officielle.

Jusqu’ici habitués à agir en toute impunité, les pêcheurs sont hors d’eux. « Le drame, c’est que nous n’avons pas réalisé notre quota », affirme Mourad Kahoul qui soutient que les thoniers français n’ont « consommé » que 52 % de leur quota. Leur fureur brouille certainement leurs capacités de calcul puisque Bertrand Wendling de la Sathoan parle, lui, de 56 %. Et si Mourad Kahoul assure avoir déposé un recours à la Cour européenne de justice contre cette décision, il est impossible d’en trouver trace. Seule l’Italie a mené une telle démarche aux côtés de ses pêcheurs.

Plainte en justice

Une nouvelle guerre des chiffres s’est donc ouverte à Paris. Sur les 36 bateaux français qui traquent le thon rouge, « il y en a un tiers de trop », indique un connaisseur du dossier. Les pêcheurs ont refusé un premier plan de sortie de flotte jugé peu avantageux. Une deuxième proposition patiente sur la table. « Pourquoi a-t-on laissé, il y a dix ans, se constituer une flotte que l’on savait surcapacitaire ? Il est lamentable de devoir mettre autant d’argent pour sortir de là », affirme une source proche du dossier.

L’idée d’une inscription du thon rouge à l’annexe II de la Cites (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages) fait son chemin. Le commerce de thon rouge serait alors plus strictement réglementé et son exportation interdite. Pour la délégation européenne qui a fêté au champagne la décision de l’Iccat fin novembre, l’hypothèse Cites laisserait aux bulles un goût bien amer. —


Un précédent : la morue de Terre-Neuve

« Il s’est passé la même chose il y a vingt ans avec la morue de Terre-Neuve : la flotte de pêche était surdimensionnée et les fraudes très nombreuses », constate désabusé Charles Braine du WWF. A partir de 1988, les organisations écologistes et les scientifiques n’ont cessé de dénoncer l’effondrement directement lié à la surpêche de ce stock. Mais ils n’ont pas été entendus. Ce n’est qu’en 1992 qu’un moratoire est enfin décrété, mais trop tard. « La morue n’est jamais revenue, affirme Charles Braine. On a joué avec cette espèce de la même manière qu’on le fait aujourd’hui avec le thon rouge et on a perdu. »

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