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La guerre des terres rares est déclarée

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Crédit photo : Yuriko Nakao - Reuters

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Crédit photo : Toru Hanai - Reuters

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Crédit photo : David Gray - Reuters

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La durée de vie des matières en voie d’extinction. « Terra eco » avec l’aimable autorisation de Wedodata

 
Bataille autour du lutécium, du samarium et du gadolinium. Depuis 2010, la Chine restreint les exportations de ces métaux, indispensables aux appareils high-tech japonais. Alors Tokyo réplique, piste d’autres fournisseurs, et met le paquet sur le recyclage.
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N° 36 - mai 2012

40 projets pour changer d’ère
Découvrez le documentaire télé de Guillaume Pitron « La sale guerre des terres rares » ce mardi 18 septembre à 21h40 sur France 5.

Le 7 septembre 2010, un chalutier chinois hasardant ses filets au large des îles disputées de Senkaku, en mer de Chine orientale, heurte un patrouilleur japonais. C’est une vidéo que les autorités nippones ont longtemps hésité à montrer, et dont les Chinois ne sont pas fiers. La conséquence de ces images dit sans fard que les matières premières sont devenues une arme économique majeure. Car après l’accrochage, la tension monte entre Pékin et Tokyo : à l’arrestation du capitaine du chalutier, la Chine réagit en frappant le Japon en son point le plus sensible : les « terres rares ». Les exportations sont stoppées.

Les terres rares sont les « vitamines » du high-tech nippon. Grâce à elles, les Japonais – et le monde entier – peuvent pianoter sur leur smartphone, Toyota peut mettre au point ses voitures hybrides, et le géant Sony exporter dans le monde entier des ordinateurs. Egalement appelées lanthanides, il s’agit d’une famille de 17 minerais affublés de noms aussi mystérieux que lutécium, gadolinium, dysprosium ou samarium. Leurs propriétés électromagnétiques ont permis à l’électronique moderne de devenir plus compacte, légère et performante. Et dans un pays où la technologie irrigue des pans entiers de l’industrie, les approvisionnements de ces minerais sont d’une importance stratégique.

« Sans terres rares, l’industrie japonaise serait totalement détruite », assure Toru Okabe, professeur de sciences industrielles à l’université de Tokyo. Une affirmation qui pourrait avoir valeur de prophétie. Pauvre en minerais, le sous-sol du Japon ne recèle pas le moindre gramme de terres rares. Pour s’en procurer, Tokyo doit donc se tourner vers son voisin chinois, producteur de 95 % des lanthanides de la planète. Or, avec la crise survenue en septembre 2010, la Chine a démontré qu’elle pouvait user de son monopole sur ce « pétrole du XXIe siècle » comme d’une carte maîtresse de sa politique étrangère.

L’industrie en pleine panique

Dans ses entrepôts d’Osaka, Kunihiro Fujita, costume sombre et casque de chantier, se remémore le jour où ses commandes de terres rares ne lui sont pas parvenues : « Tous les fabricants japonais ont commencé à manquer de stocks », raconte le président de la société d’importation Metal Do en effleurant l’oxyde d’yttrium. « L’industrie était dans un état de panique. » L’embargo a été levé au bout de six mois, mais les importations de terres rares s’inscrivent durablement à la baisse.

En 2011, le Japon n’a en effet pu se procurer que 8 000 tonnes de minerais – trois fois moins que ses besoins. Et la Chine a annoncé une nouvelle baisse de 27 % de ses quotas à l’export pour 2012 ! « Depuis une décennie, elle restreint ses exportations. Cela contraint nos industries high-tech à y délocaliser leurs unités de production pour bénéficier d’un meilleur accès à ces minerais », constate le courtier Shigeo Nakamura, dans son bureau qui surplombe Tokyo. Forte de ce programme d’asphyxie planifié, la Chine entend se muer en grande puissance sur le segment à haute valeur ajoutée des technologies de pointe. Pour préserver son industrie high-tech, le Japon s’est donc lancé dans une course contre la montre. Objectif : garantir son indépendance minérale en sécurisant des sources alternatives de terres rares. Bonne nouvelle : « Les terres rares ne sont pas rares », assure Yuko Yasunaga, directeur de la division des ressources minérales au ministère de l’Industrie.

L’homme a passé ces deux dernières années à explorer des gisements de lanthanides dans des contrées aussi variées que le Kazakhstan, le Vietnam, l’Inde, les Etats-Unis… et surtout l’Australie. En vertu d’un accord signé entre Canberra et la maison de négoce japonaise Sojitz, « 9 000 tonnes de terres rares extraites dans la mine de Mount Weld (dans l’ouest de l’Australie, ndlr) pourraient être exportées vers le Japon dès l’année prochaine », selon Yuko Yasunaga. A l’université de Tokyo, le professeur Yasuhiro Kato assure, quant à lui, avoir découvert d’extraordinaires gisements dans le sous-sol du Pacifique : « Nous estimons que les réserves y sont 800 fois supérieures à celles que nous pouvons trouver à la surface de la terre », s’enthousiasme le chercheur en secouant une petite fiole remplie d’une poudre rougeâtre. « J’ai bon espoir qu’il sera possible d’exploiter ces gisements d’ici dix à vingt ans. »

Yuko Yasunaga soupçonne même le Jogmec – la Corporation nationale du Japon pour le pétrole, le gaz et les métaux, un organisme d’Etat chargé de la pérennité des approvisionnements de matières premières – d’avoir déjà compilé des stocks stratégiques de terres rares en cas de crise sévère. Et le 13 mars, le Japon s’est associé aux Etats-Unis et à l’Europe pour déposer, devant l’Organisation mondiale du commerce, une plainte contre la Chine. Paradoxalement, pour se passer de l’empire du Milieu, le Japon renforce sa dépendance auprès de ses partenaires étrangers. Mais dans le quartier d’Adachi, au nord de Tokyo, un incessant ballet de camionnettes chargées de déchets électroniques laisse à penser que le Japon pourrait, dans un proche avenir, ne compter que sur lui-même. Entassés dans la décharge la plus proche, consoles de jeu, téléphones mobiles et écrans de télévision sont triés puis déchiquetés. Dissimulé dans leur mécanisme, un minuscule aimant constitué de fer, de bore et d’une terre rare appelée néodyme peut être extrait puis recyclé.

Des poubelles en or

« On dit qu’il y a 200 millions de téléphones portables qui ne servent plus au Japon, et pourtant, ils ne sont pas recyclés », déplore Yoshio Oshigane, concepteur d’une machine à broyer mobiles et ordinateurs. Les Japonais ont découvert que leurs poubelles valent de l’or. Dans tout le pays, des milliers de « mines urbaines » pourraient fournir des métaux stratégiques comme l’argent, le tungstène et les terres rares. Selon les estimations de l’Institut national des sciences des matériaux (Nims), 300 000 tonnes de terres rares pourraient être collectées. De quoi assurer l’autosuffisance japonaise pour la prochaine décennie.

Conscientes de ce potentiel, les autorités ont étendu l’obligation de recyclage à tous les déchets électroniques et mènent de vastes campagnes de collecte de mobiles, non sans se heurter à des réticences : « Ces téléphones contiennent des données personnelles, constate Yoshio Oshigane. Leurs propriétaires ne veulent pas s’en débarrasser. »

Du sel des plateaux boliviens

Parallèlement, l’Etat a investi 300 millions de dollars (225 millions d’euros) dans 160 programmes de recherche comme celui conduit par Hitachi. Le géant de l’électronique assure ainsi avoir mis au point une technologie de recyclage permettant de satisfaire 10 % de ses besoins en terres rares avec des lanthanides recyclés dès 2013. Secret industriel bien gardé ou coup de bluff médiatique ? Hitachi n’a pas souhaité nous ouvrir les portes de ses laboratoires. Un luxe de précautions dont Toru Okabe ne s’embarrasse guère. Dans son atelier de l’université de Tokyo, le chercheur expose avec moult détails le fonctionnement de sa dernière invention : un four à haute température utilisant du sel de montagne prélevé dans les hauts plateaux boliviens. « Les terres rares sont séparées des autres métaux grâce au sel, et on peut ainsi les récupérer », explique le professeur, en désignant un méli-mélo de fils électriques, de tuyaux et de thermomètres. « C’est une technologie vraiment prometteuse, mais en termes de coûts, ce n’est pas rentable, reconnaît-il. Le seul moyen économiquement viable consiste en réalité à exporter les déchets vers la Chine ! »

En contravention avec la convention de Bâle, qui prohibe l’exportation de déchets dangereux, une multitude de conteneurs chargés de produits électroniques quittent les ports japonais vers l’empire du Milieu. « Quel paradoxe ! », s’exclame Yuka Takamiya, de l’ONG Basel Action Network, à Tokyo. « Nous sommes dépendants de la Chine pour la fourniture de terres rares, et nous les leur renvoyons toutes ! » Un commerce trouble de la récupération a d’ailleurs pignon sur rue. C’est celui des Kaitori. Spécialisées dans la collecte des déchets électroniques, ces sociétés ne se laissent pas approcher. Et, face à elles, les autorités policières semblent impuissantes.

Tokyo voudrait durcir le ton

Pour garantir son indépendance minérale, le Japon a donc entrepris d’abattre une ultime carte. Toru Nakayama, directeur de l’Agence publique japonaise de soutien à l’innovation (Nedo), énumère les programmes de recherche lancés pour diminuer la consommation nationale de terres rares : réduction de 80 % des doses d’europium et de terbium nécessaires aux lampes fluorescentes et de 30 % des quantités de dysprosium utilisées dans les aimants. « Le Japon est probablement le pays le plus avancé au monde en termes de recherche sur les terres rares », confirme Halada Kohmei, chercheur au Nims. « Ces nouvelles technologies sont sources de débouchés et d’emplois. »

Vecteur de dynamisme économique, la politique japonaise de contournement du monopole chinois permettrait également au pays du Soleil levant de durcir le ton face à sa rivale asiatique : « La Chine est consommatrice de terres rares, observe Toru Nakayama. Un jour ou l’autre, elle viendra, elle aussi, à en manquer. » Le directeur de Nedo en est convaincu : face à la fin programmée de ses réserves, Pékin sera contraint de se tourner vers des techniques de recyclage et de substitution des terres rares… que seul le Japon maîtrise. Ce jour-là, le rapport de force sera rééquilibré. « Notre message à la Chine est clair, conclut Toru Nakayama. Vous avez les ressources, mais nous possédons la technologie. » —


Baotou, le revers du minerai

On la surnomme la « Dubaï des steppes ». Perdue au milieu des immensités de Mongolie intérieure, à 700 kilomètres de Pékin, Baotou, 2,4 millions d’habitants, est la capitale chinoise des terres rares. 90 000 tonnes – 75 % de la production mondiale – sont extraites chaque année des mines environnantes. Cette manne a déjà incité une cinquantaine d’entreprises consommatrices de terres rares à délocaliser leur production, au prix d’une terrible pollution : les eaux toxiques générées par les usines de traitement sont rejetées dans des lacs artificiels à quelques kilomètres du centre-ville.

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  • Aaaah la technologie des illusions : quand tu me tiens, je te tiens...etc...Et ça se croit civilisés, jaunes/blancs/noirs...Même en maternelle, fallait apprendre à jouer ensemble au ballon collectif...Et ils continuent à se prendre pour les propriétaires de la Terre ! Décidément z’ont besoin d’autres leçons ?!!!!

    18.09 à 09h30 - Répondre - Alerter
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