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24-05-2012
Mots clés
Bois-forêts
Brésil

L’Amazonie sauvée par les concessions privées ?

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La zone de l’«  Arc de feu  », dans le sud de l’Amazonie brésilienne.

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2.

Antonio Carlos travaille dans une concession de l’Etat du Rondônia.

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3.

Une zone déforestée pour planter du soja, dans l’Etat du Pará.

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4.

La concession de Saracá-Taquera, dans l’Etat du Pará.

 
Pour lutter contre les bûcherons clandestins, l’Etat brésilien accorde à des entreprises le droit d’exploiter – durablement – des parcelles de forêt pour quarante ans. Mais les contrebandiers pourraient bien y gagner aussi, dénoncent les détracteurs du programme.
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Survol à basse altitude de l’« Arc de feu », la zone sud de l’Amazonie brésilienne, livrée à la déforestation depuis plus d’un demi-siècle. Seuls quelques arbres sont encore sur pied, perdus entre des champs de soja et des pâturages destinés à l’élevage intensif de bovins. Ici, la luxuriante forêt tropicale n’est qu’un lointain mirage. Il faut s’éloigner de plusieurs centaines de kilomètres en direction du nord pour que, peu à peu, la nature reprenne ses droits. Aras, paresseux, singes siffleurs cohabitent parmi des dizaines de milliers d’espèces d’arbres… La forêt publique de Jamari est – presque – complètement préservée. Car c’est ici, en plein cœur de l’Etat du Rondônia, que la première concession d’exploitation de bois a été créée, il y a un peu plus d’un an.

« Au Brésil, tout incite à la déforestation sauvage. Pour la stopper, il est essentiel de donner un prix à l’arbre maintenu en terre. C’est la philosophie révolutionnaire de la politique de concessions : les ressources forestières sont exploitées selon leur cycle de vie », s’enthousiasme Antônio Carlos Hummel, le directeur du Service brésilien des forêts (SBF). Dans ces espaces, la coupe de bois est régie par un plan de gestion durable qui astreint à extraire uniquement la quantité d’arbres que la forêt est capable de régénérer naturellement. « Cela représente une moyenne de cinq arbres par hectare tous les trente ans, explique fièrement Antonio Carlos, 32 ans, employé d’Amata, l’entreprise gestionnaire de la concession. Nous pratiquons la coupe sélective, qui permet d’abattre l’arbre sans endommager ceux aux alentours. » Autrefois, le jeune homme travaillait avec un groupe de bûcherons clandestins : « Nous ne sélectionnions rien puisque nous étions payés au mètre cube de bois abattu. Nous abattions donc des pans entiers de forêt. » Antonio n’avait alors « ni contrat ni assurance ». Aujourd’hui, il a « un salaire et des avantages sociaux ».

85 000 emplois créés

« Le Brésil affronte enfin la réalité, estime le directeur du SBF. L’exploitation forestière est souvent la seule activité économique pour les 23 millions de Brésiliens qui vivent en Amazonie, une des régions les plus pauvres du pays. 7,5 millions d’hectares devraient être mis en concession d’ici à 2017 (2,1 % de la forêt, ndlr), pour 85 000 emplois créés et un chiffre d’affaires total de 2 milliards de reais (827,4 millions d’euros). Ce n’est qu’un début : si l’expérience est convaincante, nous l’étendrons. »

Les parcelles sont proposées en concession au secteur privé par les Etats, avec l’aval du gouvernement central. Pour que la région profite réellement du développement, Brasilia a imposé que 80 % des emplois reviennent aux populations locales. Des exonérations fiscales incitent également les entreprises à réaliser une partie de l’activité de transformation du bois sur place. Le SBF ironise en soulignant que les contrebandiers, eux, ne partagent pas vraiment leur butin avec l’Etat… alors que, d’ici à 2017, 166,1 millions d’euros devraient rentrer annuellement dans les caisses fédérales grâce aux concessions. Le gouvernement a établi un prix minimum exigé par mètre cube de bois extrait, en fonction de sa qualité et de ses coûts de production. Les entreprises présélectionnées, sur des critères techniques et financiers, s’affrontent ensuite dans une vente aux enchères.

« L’aventure est risquée. Nous nous demandons si elle est économiquement viable sur le long terme car les investissements sont importants », explique Leônidas Jorge de Souza, dirigeant de l’entreprise Ebata. Prospère, cette PME spécialisée dans les parquets en bois a été choisie pour gérer la concession de Saracá-Taquera, la première dans le Pará. Cet Etat, particulièrement dévasté par la déforestation illégale, doit accueillir 80 % des concessions. « Celle-ci devrait nous fournir 80 % de nos besoins en bois, et ce, pour une période de quarante ans renouvelable. En intégrant notre activité, nous assurons la sécurité de notre approvisionnement tout en certifiant l’origine du bois à nos clients », précise l’entrepreneur. Pour développer sa société, ce dernier va devoir construire une usine, une route et un port, pour acheminer le bois de Manaus à Belém.

« Phase d’expérimentation »

« L’Etat fait le pari que désormais les entreprises ont un intérêt économique à protéger la forêt contre les pilleurs, les bûcherons et les chercheurs d’or clandestins », se réjouit-il. « Les contrebandiers vont justement profiter des nouvelles infrastructures, rétorque Niro Higuchi, chercheur à l’Institut national de recherches d’Amazonie. Le développement de l’exploitation légale de bois favorise la déforestation illégale. Toutes les expériences de privatisation de la gestion des forêts dans les pays tropicaux – Indonésie, Malaisie, Cameroun, Congo, Nicaragua, Venezuela… – ont été des échecs cuisants. Et il n’y a pas eu de redistribution des richesses pour la population. »

Pour cet ingénieur forestier qui parcourt et étudie l’Amazonie depuis les années 1970, « au Brésil, les lois environnementales ne sont pas respectées. Le contrôle de l’Etat est largement insuffisant, faute de ressources financières et humaines ». Marcos Montenegro, coordinateur de la commission du droit environnemental de l’Institut des avocats du Brésil est, lui aussi, farouchement opposé aux concessions. « La politique environnementale du gouvernement brésilien n’est ni rationnelle, ni efficace, estime-t-il. Plusieurs organismes comme l’Institut brésilien de l’environnement, l’Institut Chico Mendes, et maintenant le SBF, ont les mêmes attributions et travaillent sans coordination. De plus, les autorités municipales, étatiques, et fédérales, créent et appliquent des législations différentes, pour ne pas dire contradictoires. »

« Nous en sommes à la phase d’expérimentation. Tout ne fonctionne pas encore de façon optimale mais nous apprenons et sommes sur la bonne voie », tempère Luciano Schaaf, qui gère la concession de Jamari pour l’entreprise Amata. « Nous avons étudié les lois régissant les concessions dans les autres pays. Nous avons gardé les bonnes idées et éliminé les mauvaises », se défend le président du SBF. Sous la pression des associations écolos, le contrôle de la société civile a été renforcé : la gestion des concessions doit être auditée régulièrement par des organismes indépendants. Une plaque en plastique intégrée à l’arbre permet également d’assurer l’origine du bois et des micropuces seront bientôt testées à grande échelle. Le système de détection d’exploitation sélective (detex), développé par l’Institut national de recherches spatiales, assure, lui, la traçabilité du transport grâce à un satellite intégré au camion. Et pour rassurer la frange conservatrice des députés qui craint l’internationalisation de l’Amazonie, les entreprises concessionnaires doivent être enregistrées au Brésil et y avoir leur siège social et leur administration. Enfin, l’Etat a promis qu’il continuerait à lutter activement contre l’extraction illégale – plus des trois quarts du bois extrait d’Amazonie –, qui, en cassant les prix, met en danger la viabilité des concessions.

Risques de dérive

« L’intention de la loi est louable mais les risques de dérive existent », regrette Cláudio Pádua, le vice-président de l’Institut pour la recherche écologique. A peine moins dubitatif, Roberto Smeraldi, directeur d’Amigos da Terra amazonica brasileira, une influente ONG écologiste, estime que « ce qui est écrit sur le papier n’est pas forcément une réalité sur le terrain, nous devons rester vigilants ». —


L’esclavage moderne sur liste noire

A la fin du mois d’octobre 2011, les autorités brésiliennes ont secouru sept enfants, âgés de 7 à 15 ans, qui travaillaient dans une plantation de tomates dans des conditions d’esclavage moderne. Pas de contrat de travail, conditions de logement indignes, nourriture insuffisante… En tout, ce sont plus de 40 000 personnes qui ont été libérées, depuis 1995, par des brigades spécialisées. La plupart d’entre elles étaient employées dans l’extraction de bois, la fabrication de charbon, l’agriculture – productions de soja et d’éthanol – et le textile. Diverses actions ont été entreprises par le Brésil depuis 1995, date à laquelle le pays a été le premier au monde à reconnaître l’existence de l’esclavage moderne. Les entreprises incriminées, comme la française Louis Dreyfus Commodities – canne à sucre et éthanol –, sont inscrites sur une liste noire et ne peuvent contracter de crédit.


Le Brésil, champion vert pâle

Rio accueille en juin le sommet de la Terre. Le Brésil espère y apparaître comme un « champion vert » et bénéficier des milliards promis par la communauté internationale. Mais les signaux envoyés par le gouvernement sont contradictoires. Aux initiatives visant à protéger la forêt (concessions, brigades environnementales, aires protégées…), s’opposent des décisions provoquant la déforestation. Ainsi, le nouveau Code forestier, voté en mai 2011, permet aux fermiers d’augmenter la superficie de forêts qui peuvent être abattues légalement.

Il exempte aussi les « petits » agriculteurs (exploitations inférieures à 400 hectares) de l’obligation de reboiser si les arbres ont été coupés avant 2008. Par ailleurs, le gouvernement prévoit d’augmenter la part d’énergie hydroélectrique grâce à la construction de barrages en Amazonie. Quatre – dont deux sont déjà en construction – sont prévus sur le fleuve Madeira. Et l’édification très controversée d’usines hydroélectriques sur le rio Xingu devrait provoquer des perturbations environnementales et humaines. —

Sources de cet article

- Le Service brésilien des forêts

- L’Institut Chico Mendes

- Le site de Greenpeace sur les forêts mondiales

L’Amazonie brésilienne et le développement durable, de Christophe Albaladejo et Xavier Arnauld de Sartre (L’Harmattan, 2005)

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