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21-11-2013
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Emploi
Biodiversité
Bois-forêts
Brésil

En Amazonie, le filon cosmétique de la biodiversité

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En Amazonie, le filon cosmétique de la biodiversité
(Crédit photo : Corinne Moutout)
 
A São Francisco, au cœur de la forêt équatoriale, le grand groupe de cosmétiques brésilien Natura s’appuie sur les pratiques ancestrales d’une communauté indigène pour monter un business écolo et rentable. Histoire d’un partenariat où tout le monde est gagnant.
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N° 53 - décembre 2013

La France se prend aux jeux

Au premier abord, le village de São Francisco, isolé au cœur de la forêt amazonienne, à l’extrémité sud de l’Etat d’Amapá, semble abriter une communauté amérindienne des plus traditionnelles. Le tranquille hameau ne compte qu’une dizaine de bicoques en bois, éreintées par l’âge et l’humidité, alignées le long du fleuve Iratapuru, un affluent de l’Amazone. Dans ses eaux boueuses, des enfants s’éclaboussent pendant que leurs mères s’affairent à la lessive. Sous les auvents des maisons, les hamacs grincent sous le poids d’hommes endormis. Cette vie simple, au ralenti, cache pourtant l’une des communautés les plus industrieuses d’Amazonie. Les 48 familles comptent en effet parmi les principaux fournisseurs du numéro un des cosmétiques au Brésil, Natura. Outre la rétribution de leur approvisionnement en castanhas – la fameuse noix du Brésil – et en résine de breu branco, elles tirent les bénéfices d’un statut original : l’entreprise a reconnu, voici près de dix ans, que ces familles étaient détentrices de la forêt. Elle monnaie depuis l’accès à son patrimoine génétique ainsi que leur savoir ancestral sur la collecte et l’utilisation des fruits sauvages.

Frigos rutilants

De quoi propulser São Francisco à la pointe de la modernité. Car derrière les façades rongées des maisons se cachent des trésors high-tech : écrans plats, chaînes hi-fi et réfrigérateurs rutilants. Sans parler de l’outil de travail. La sieste à peine terminée, les hommes sautent dans leurs pirogues équipées de puissants moteurs poursuivre leur collecte au fin fond de la forêt. Ils ont emporté avec eux leurs téléphones portables qui, grâce aux antennes satellites du village, leur permettent de rester en lien avec leurs familles. « C’est le partenariat avec Natura qui a permis l’achat des équipements de transmission et celui de nouvelles pirogues pour circuler plus sûrement sur le fleuve, explique Aldemir Pereira da Cunha, le jeune représentant de la communauté, avant de retracer l’histoire de son village. Comme de nombreux peuples d’Amazonie, nous avons toujours vécu de la faune et de la flore de la forêt et du fleuve. Nous avons ainsi assuré notre survie depuis la nuit des temps jusqu’à ce que, au début des années 1980, le reste du Brésil s’intéresse à nos ressources naturelles et nous incite à les commercialiser. C’était la génération de nos parents et les familles vivaient encore dispersées au cœur de la forêt. Elles ont alors décidé de se rassembler, de créer le village de São Francisco, puis une coopérative pour servir les intérêts de la communauté, désireuse d’améliorer ses conditions d’existence avec la vente des fruits collectés : la copaïba, l’andiroba et surtout la castanha. » Ainsi naît en 1992 la Comaru (Coopérative mixte des producteurs et extractivistes du fleuve Iratapuru), première du genre. Très vite, les collecteurs comprennent le potentiel pour leurs revenus d’une transformation in situ. D’où la construction d’une usine locale produisant farine et huile à partir des noix du Brésil.

Ambitieux, le village bénéficie peu après d’un premier heureux coup du sort. Après avoir trop longtemps abandonné l’Amazonie à toutes les convoitises, les autorités brésiliennes, dans la foulée du Sommet de la Terre de 1992 à Rio, saisissent l’urgence à la sauver de la déforestation, et les populations indigènes qui l’habitent de l’extinction. Il s’ensuit la mise en place de « Réserves de développement durable » (RDS), des territoires de forêt sanctuarisés, où les activités traditionnelles des communautés amérindiennes sont pérennisées. Il en existe 27 aujourd’hui couvrant 11 millions d’hectares, placées sous la responsabilité des populations autochtones. Celle du Rio Iratapuru, l’une des plus vastes d’Amazonie avec ses 803 000 hectares de forêt, est confiée aux bons soins des 209 habitants de São Francisco. Lorsqu’elle décide de lancer sa nouvelle gamme de soins, Natura se retourne donc vers le village.

Respect des écosystèmes

Fondée en 1969, la multinationale se présente d’emblée comme une société innovante dans le contexte brésilien : respectueuse de ses salariés, de ses fournisseurs et de ses clients, comme de l’environnement. Et au tournant des années 2000, elle passe une étape supplémentaire avec Ekos, des cosmétiques issus de la flore brésilienne, récoltés dans le respect des écosystèmes et participants d’un commerce équitable. « Il s’agit de garantir aux communautés qui nous fournissent une activité économiquement viable assurant leur développement social et la préservation de la biodiversité. Pour ce faire, nous valorisons les principes de la CBD (Convention sur la diversité biologique, ndlr) sur les droits d’exploitation du patrimoine génétique de la forêt et des savoirs des communautés qui y sont associées », explique Sergio Tallochi, le responsable des relations avec les communautés de Natura.

« CBD », un sigle magique pour un traité international qui découle, lui aussi, du Sommet de la Terre à Rio. A l’époque, les pays réunis conviennent que la préservation de la biodiversité passe par le maintien de sa diversité biologique. Quelques années plus tard, les Nations unies soumettent une Convention, fondée sur deux idées phares : au-delà des espèces et des écosystèmes, c’est, d’une part, la conservation de leurs patrimoines génétiques qui peut le plus sûrement assurer le respect de la diversité biologique ; d’autre part, grâce à leurs pratiques et leurs savoirs ancestraux, les peuples autochtones sont reconnus comme garants de cette conservation. Signé par près de 180 pays, le texte instaure un partage équitable des avantages de l’utilisation commerciale des ressources naturelles avec les communautés traditionnellement exploitantes. Cette redistribution doit se faire sous forme d’investissements dans des projets de développement économique et social, et par un soutien à des actions de préservation.

A São Francisco, son impact se voit à l’œil nu. « Regardez notre belle église, notre école et notre dispensaire, s’enorgueillit Aldemir. Nous vivons à cinq heures de la première ville. Il est essentiel de pouvoir ne compter que sur nous-mêmes. Et voici notre usine ! En 2003, elle avait accidentellement brûlé et sa reconstruction fut le premier investissement réalisé par Natura au titre de la CBD. » A l’intérieur du bâtiment, des machines sophistiquées avalent des pelletées de noix du Brésil. En bout de chaîne, Sebastião Marques, le directeur de l’usine, surveille la récolte du précieux élixir : l’huile de castanha.

« Notre unité de transformation permet de donner du travail à tous les villageois qui ne sont pas impliqués dans la collecte. La résine de breu branco est, elle, livrée brute. Ces arbres rares qui suintent quelques mois de l’année produisent une abondante résine qui, cristallisée en gros blocs, est arrachée et vendue telle quelle à Natura. Mais rien ne nous empêche d’envisager sa transformation sur place. » En attendant, la Comaru a tout de même empoché un total de 722 000 reals (253 000 euros) pour la fourniture de 21 700 kg d’huile de castanha et 250 kg de résine de breu branco, pour les années 2010 à 2012. Mais la reconnaissance de leurs savoirs a rapporté plus encore aux habitants de São Francisco (plus d’un million de reals, soit 350 000 euros).

Récolte tous les deux ans

Un jour nouveau se lève sur São Francisco. Une escouade de collecteurs quitte le village endormi. Deux heures plus tard, Tuneku et Mandeka s’enfoncent dans la forêt, la bandoulière de leurs paniers en osier collée au front. Qu’a changé le partenariat avec Natura dans la vie des deux frères, collecteurs depuis quarante ans ? « Nous travaillons à la fois plus et moins, rigole Tuneku. Pour laisser aux breu branco le temps de se régénérer, nous ne récoltons la résine que tous les deux ans. Pour ne pas endommager les noyers, nous ne grimpons plus aux arbres mais attendons que les cabosses tombent. Ordre de Natura ! Pendant les trois mois de récolte, il faut vite les ramasser et en extraire les noix avant qu’elles ne pourrissent. Et comme Natura a interdit le travail des enfants, il n’y a plus que mon frère et moi pour ce boulot. Les jeunes travaillent seulement pendant les vacances scolaires afin qu’on leur transmette nos traditions. » C’est à ces conditions que l’entreprise de cosmétiques a décroché le label FSC de forêt durablement gérée pour la réserve du Rio Iratapuru. Selon Sergio Tallochi, la certification aurait participé à l’explosion des ventes de la ligne Ekos, celle-ci permettant en retour l’extension du modèle « CBD » à 25 autres communautés. Pour un changement qui sera tout sauf cosmétique. —

L’Oréal en quête de ses origines

Dans l’Hexagone, L’Oréal a créé son propre référentiel, le RMSA (Evaluation de la durabilité des matières premières), qui mesure les pratiques de ses fournisseurs en matières premières végétales. 80 % de ces dernières, qui ont été identifiées comme sensibles, ont fait l’objet de plan d’actions. Par exemple depuis 2011, via le programme « sustainable sourcing of Argan » (« origine durable de l’huile d’argan »), le géant des cosmétiques soutient au Maroc six coopératives féminines. La rémunération, l’accès au soin et à l’éducation de près de 300 femmes ont ainsi été améliorés. —

Retrouvez ici tous les reportages de Corinne Moutout

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Tout au long de l’année 2013, vous retrouverez dans les pages de « Terra eco » les rencontres de Corinne Moutout, qui s’est lancée, en famille, dans un tour du monde journalistique. Elle entend témoigner de quelques-unes des milliers d’initiatives qui émergent et qui contribuent, chaque jour, à construire un monde durable. Ce périple l’emmènera dans pas moins de onze pays. Première étape : le Sénégal. Retrouvez aussi ces reportages dans l’émission « C’est pas du vent », sur l’antenne de RFI : www.rfi.fr/emission/cest-pas-vent

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