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28-08-2014
Mots clés
Agriculture
Pollution
France
Enquête

Cent ans après la Grande Guerre, la terre marquée au fer rouge

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Cent ans après la Grande Guerre, la terre marquée au fer rouge
(Crédit photo: Gérard Guittot - Réa)
 
Au sortir du conflit mondial, l’Etat classe en zone non cultivable les champs trop meurtris par les combats. Aujourd’hui, la quasi-totalité de ces terrains est de nouveau consacrée à l’agriculture. Sans que les pouvoirs publics ne prêtent attention aux munitions enfouies…
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N° 60 - septembre 2014

Notre futur, par Edgar Morin

« Ce n’est pas normal que ce soit cultivé là-bas. » Cette phrase, Jean-Marc Legrand l’a souvent entendue dans la bouche de son ami, Louis Humet, aujourd’hui décédé. « Là-bas », entre Neuvireuil et Fresnes-lès-Montauban (Pas-de-Calais), armes et munitions s’entassaient dans un dépôt pendant la Première Guerre mondiale. Ces instruments de guerre ont aujourd’hui laissé la place au labour et aux semences. Dans cette zone, les tracteurs sont partout. Près de 70 % de la surface du département est consacrée à l’agriculture. Jean-Marc est trop jeune pour avoir connu l’état du champ de bataille à Neuvireuil. Mais, cent ans plus tard, il fait face aux vestiges de la guerre. Sur ses 200 hectares d’exploitation, il « déterre entre 60 et 70 obus par an ». Retour en 1918. A la fin de la guerre, la ligne de front n’est plus habitable. Les maisons sont rasées, les routes démolies et les champs remplis de projectiles… L’Etat évalue alors les coûts de la reconstruction et classe en zone rouge les terres trop meurtries pour être remises en culture. Sur 178 511 hectares à l’échelle nationale, le Pas-de-Calais en compte d’abord 26 109 , puis la part est réduite à 484 en 1927. Dans le département, la remise en culture est conduite par l’Etat mais est aussi accélérée par le travail des agriculteurs, soucieux de se réapproprier la terre. Dans près de 1 600 communes, la tâche est colossale. Rien qu’à Bailleul (Nord), 400 démineurs anglais sont convoqués ! Mais, malgré ces efforts, aujourd’hui, on trouve encore dans ces zones des dizaines d’obus. Selon le biogéographe Jean-Paul Amat, il n’y a pour autant pas matière à s’inquiéter. « Bien sûr que la Première Guerre mondiale a laissé des traces. Il n’y a qu’à baisser les yeux et observer les trous d’obus, explique-t-il. Mais cela n’entraîne aujourd’hui plus de pollution significative, en dehors de certaines situations exceptionnelles, comme celle de la “ place à gaz ”, près de Verdun (Meuse). »

Des sangliers chargés au plomb

Sur les lieux, cette place à gaz est introuvable, malgré les indications d’un agent de l’Office national des forêts. Même les habitants des alentours n’en ont jamais entendu parler. Tobias Bausinger, un toxicologue allemand, s’est attaqué en 2007 à l’analyse de ces sols. Il décrit la zone comme un cercle de 70 mètres de diamètre avec pour toute végétation une herbe brune, des mousses et des lichens. C’est là que les belligérants ont détruit 200 000 obus chimiques à la fin du conflit. Depuis, il n’y pousse que des plantes ayant développé une grande tolérance à l’arsenic et à certains métaux lourds. Une adaptation nécessaire, puisque les taux d’arsenic dépassent jusqu’à 3 200 fois la limite légale fixée aux Pays-Bas : 55 mg/kg. La France, elle, n’a pas défini de taux réglementaires pour ces composants chimiques. Les moyens nécessaires au nettoyage de cette zone souillée seraient colossaux. Mais Jean-Paul Amat n’a pas tort. Ces espaces sont des exceptions. Il existe en revanche une pollution plus discrète, plus diffuse, qui reste préoccupante. Dans la forêt de Verdun, plantée pour recouvrir les milliers d’hectares ravagés, des munitions enfouies contaminent petit à petit les environs. Une étude de 2004, restée confidentielle, montre que, sur un échantillon de 90 foies de sangliers locaux, 11 % seraient contaminés à des niveaux de plomb supérieurs à la norme fixée par l’Union européenne. Au sud de la forêt se trouve la crête des Eparges, particulièrement touchée lors des affrontements de 1916. Si ses habitants savent combien la terre a été retournée par les explosions, ils ne se doutent pas des dangers invisibles que constituent les obus toujours enfouis.Un couple d’octogénaires y cultive son terrain depuis près de trente ans, notamment en déterrant des truffes. A l’automne, il accueille des touristes friands de ces pépites noires. Or, les champignons, rappelle Régis Courtecuisse, mycologue et professeur à la faculté des sciences pharmaceutiques et biologiques de Lille, font preuve d’une « capacité d’accumulation de métaux lourds bien supérieure à celle des autres végétaux ». Une autre étude, non publiée et dont on ne peut généraliser les conclusions du fait d’échantillons trop limités, montre que, sur 32 truffes, 34 % présentent une teneur en plomb supérieure à la norme européenne. Las, le couple n’a pas fait d’analyses particulières pour évaluer la toxicité de son sol. Les truffes peuvent donc être exposées à une teneur anormale en métaux lourds sans que les consommateurs ne le sachent. Plus qu’au couple, la négligence pourrait être imputée à l’absence de communication des pouvoirs publics autour de ce potentiel problème sanitaire.

Polluants dans l’eau du robinet

Le Nord Pas-de-Calais a été particulièrement touché par la guerre. Des millions d’obus s’y sont abattus en quatre ans, dont 5 % à 25 % n’ont pas explosé. « La zone rouge a été nettoyée pour la reconquête agricole, explique Yann Hodicq, de la commission d’histoire et d’archéologie du Pas-de-Calais, car l’urgence était surtout économique. » Le désobusage est confié aux armées anglaise et américaine, mais les habitants y participent aussi. En 1927, le préfet du Pas-de-Calais évoque un « nettoyage superficiel » ne dépassant pas 30 centimètres de profondeur. Or, peu de matériaux restent intacts après avoir été enfouis cent ans. « Le vieillissement dépend du métal de l’enveloppe et de l’acidité du sol », précise Henry Belot, démineur à la retraite. En outre, le contenu des armes lui-même finit par entrer en contact avec la terre et y diffuser des polluants. Un de ces polluants, le perchlorate, a été retrouvé dans le réseau de distribution d’eau de 544 communes en octobre 2012 par l’agence régionale de santé (ARS) du Nord-Pas-de-Calais. Principalement dangereux pour les nourrissons, cet élément chimique pourrait être issu de la dégradation des obus mais, là encore, pas de certitudes. Selon Henry Belot, « les explosifs ont aussi été utilisés dans la région pour les travaux dans les mines… » Les ARS ont néanmoins lancé une campagne de détection du perchlorate sur l’ancienne ligne de front. Hors du Nord Pas-de-Calais et de la Picardie, où des taux anormaux ont été révélés, les résultats n’ont pas été rendus publics dans les autres régions. Plus inquiétant, peu d’habitants sont au courant des restrictions concernant l’eau du robinet. Un arrêté préfectoral a été émis et une annotation ajoutée en bas de la facture d’eau pour les villes concernées. A la mairie de Souchez (Pas-de-Calais), on assure n’avoir jamais reçu d’informations à ce sujet. A Gavrelle (Pas-de-Calais), François Théry est agriculteur biologique. Il déterre de temps à autre des obus mais leur présence dans ses champs ne l’inquiétait pas jusqu’à présent. « Quand je suis passé au bio, je me suis posé la question du plomb en bordure d’autoroute mais pas des obus. Je ne savais même pas ce qu’était la zone rouge. » Pour obtenir le logo « AB », accordé par le ministère de l’Agriculture, le cahier des charges impose des contrôles sur les zones susceptibles d’être polluées. Mais dans l’ancienne zone rouge, pas d’analyses spécifiques avant la vente. Les pommes de terre et les endives sont envoyées vers des coopératives et des supermarchés. Installés dans l’ancienne zone rouge depuis plusieurs générations, les agriculteurs du Pas-de-Calais côtoient obus et billes de plomb depuis cent ans. Ni eux ni les consommateurs ni les pouvoirs publics ne s’interrogent sur l’existence de cette pollution liée à la Première Guerre mondiale. Aveuglement ou insouciance ? L’habitude semble l’avoir emporté sur l’inquiétude. —

Cette enquête a été publiée dans le magazine Latitudes de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille.

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