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29-08-2013
Mots clés
Solidarité
France

« Quand on parle de bien-être aujourd’hui, c’est égoïstement, pour se protéger »

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« Quand on parle de bien-être aujourd'hui, c'est égoïstement, pour se protéger »
(Crédit illustration : Gwen Keraval pour « Terra eco »)
 
Se soucier d’autrui, ce n’est ni vain ni gentillet. C’est au contraire une porte ouverte vers les enjeux globaux, selon la philosophe Sandra Laugier, qui a introduit en France le concept de « care ».
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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N° 50 - septembre 2013

Déshabillons-nous !

Il est temps d’abroger le règne du plus : plus riche, plus performant, plus longtemps. Mais comment faire ? Pour mieux vivre au travail, dans notre environnement et entre nous, Terra eco donne la parole aux experts. Premier épisode avec Sandra Laugier. Elle est professeure de philosophie à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, spécialisée en philosophie contemporaine (J.L. Austin, Ludwig Wittgenstein). Elle a initié plusieurs champs d’études interdisciplinaires, notamment l’éthique du care.

L’actualité récente a été marquée, en France, par des manifestations d’homophobie, d’hostilité à l’égard des étrangers, etc. A-t-on abandonné toute idée de vie commune harmonieuse ?

Comme toujours dans des périodes de difficultés ou de crise, il y a un repli, une préoccupation – dans le discours public et dans les médias notamment – au niveau du seul territoire national. Sur le plan moral, philosophique et même en matière de recherche scientifique, on ne se soucie guère du bien-être des humains qui sont à distance. Il y a là une forme de régression. Autant les gens sont très attentifs à leur sécurité locale, autant ils ne le sont pas à un progrès qui pourrait bénéficier à tout le monde… ou en tout cas un peu aux autres ! C’est d’ailleurs la force de la réflexion environnementaliste : cette idée d’une responsabilité globale et la prise de conscience que toutes les conquêtes sociales des pays du Nord n’ont bénéficié qu’à une toute petite partie de l’humanité. Malheureusement, aujourd’hui, devant les difficultés immédiates, on ne tient pas tellement compte de ces enjeux globaux : quand on parle de bien-être, c’est d’une façon relativement égoïste, pour se protéger… D’où mon intérêt pour les débats autour du care.

Ce concept, qui a émergé dans les milieux féministes américains dans les années 1980, recoupe toutes les acceptions du mot traduit en français : soin, attention, préoccupation, prévenance… Il s’intéresse aux actions empathiques entre les personnes, au souci de l’autre. Comment peut-il nous aider à comprendre le monde contemporain ?

L’idée, c’est de dire que l’attention qu’on peut avoir pour les autres est une valeur morale centrale autant que d’autres, plus abstraites, comme le bien, l’impartialité, la justice. Ce concept concerne tout un domaine historiquement associé aux activités féminines, celles du privé, auquel on refuse la pertinence politique. Il est peu considéré, « invisibilisé », alors qu’il est indispensable au fonctionnement de la société. On vit dans une société qui est dans un déni complet de ce qui la rend possible au quotidien. Le care a mis en évidence que l’on dépend, même quand on a l’air indépendant et puissant, de tout un tas de gens.

En 2007, après son départ du ministère de l’Intérieur, Claude Guéant disait avoir réappris à se servir lui-même d’un téléphone…

Les plus puissants ne sont en fait pas du tout autonomes. Ils ont des personnes à leur service pour ramasser leurs chaussettes, des secrétaires pour prendre leurs rendez-vous… Les positions de puissance sont en fait des positions de « surassistés ».

Pourquoi ce concept a-t-il été si décrié quand, en 2010, Martine Aubry, alors première secrétaire du Parti socialiste, a lancé un appel pour une société du care ?

Le care suscite des réactions violentes parce que ça met les gens en face de réalités très désagréables, en particulier leur vulnérabilité, puisque le care, c’est d’abord pour les plus fragiles, pour les malades, les vieux, etc. Tout ce que les gens préfèrent ne pas savoir… tant qu’ils se sentent autonomes et en bonne santé. Beaucoup considéraient que c’étaient des histoires sentimentalistes, de bonnes femmes, une espèce de truc de mémés, quelque chose d’insuffisamment politique.

Cette polémique a été intéressante car elle a montré le fond extrêmement misogyne du monde politique et du monde intellectuel, avec notamment les attaques du concept par le philosophe Michel Onfray, le politicien Manuel Valls, etc. Par ailleurs, il y a une spécificité française – qu’on voit aussi avec les débats sur le voile – : notre pseudo-égalitarisme, sous couvert d’universalisme, fait qu’on ne peut jamais accorder une attention ou un privilège particulier à des gens qui sont déjà en situation d’injustice et de vulnérabilité. L’Etat républicain universaliste devient un instrument de soutien à « l’indifférence des privilégiés » (1). Eux considèrent que tout va bien, qu’on est dans une situation égalitaire où tout le monde a les mêmes chances, alors que ce n’est pas vrai.

Le concept de care a ensuite disparu des radars médiatiques. Est-il toujours pertinent ?

La préoccupation pour le care s’attaquait à une réalité qui est toujours là. Ce n’est pas parce qu’on ne veut pas en parler qu’elle disparaît. Au niveau global, on s’aperçoit que le mode de vie des pays riches est, lui aussi, permis et assuré par d’autres pays. Beaucoup de gens viennent du Sud travailler dans les professions de care dans les pays du Nord : s’occuper des enfants, des personnes âgées dans les maisons de retraite, etc. Depuis une dizaine d’années, il y a plus de femmes qui travaillent hors de leur pays que d’hommes. On a assisté dans le monde riche à un allégement des basses tâches et des tâches ménagères, mais le sale boulot, il faut toujours quelqu’un pour le faire. Il ne sert à rien de cacher la poussière sous le lit. Qu’est-ce que l’éthique du care ? C’est la découverte de la dépendance, qu’elle soit celle d’une personne, d’un groupe, d’un pays…

Si on imagine une société du care, qu’est-ce que l’on renverse ?

Dans Contre l’indifférence des privilégiés, paru récemment, la chercheuse américaine Joan Tronto dit qu’au départ on imagine mal que le care puisse être utile pour penser les choses globalement, puisque initialement c’est le souci du proche, de ses enfants, de sa famille. Mais ce qu’elle montre, c’est que si on commence à se préoccuper de tous ceux avec qui on a des liens de dépendance, le champ devient beaucoup plus vaste. En fin de compte, ce qu’il faudrait, selon elle, c’est définir une sorte de citoyenneté mondiale par le simple fait d’être dans des relations de care. C’est peut-être un peu idéaliste, mais c’est l’intérêt de l’éthique du care. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y a aujourd’hui des réflexions sur « care et environnement ». Le souci d’autrui, du proche, c’est aussi le souci de la planète, de la préservation d’une forme de vie humaine solidaire qui ne soit pas trop fragilisée. C’est une approche différente de celle du développement durable, qui reste centrée sur la préservation du mode de vie occidental.

Justement, le care peut-il être un levier pour une prise de conscience écologique ?

Plutôt que de parler des générations futures, il faut s’appuyer sur notre capacité à s’intéresser au proche et nous inscrire dans des enjeux immédiats, car nous vivons des situations d’urgence. L’an dernier, j’étais à Fukushima pour une mission du CNRS (Centre national de la recherche scientifique). Et à mon retour, j’avais envie de dire à ceux qui se préoccupaient (pour d’excellentes raisons scientifiques) des populations dans trente mille ans qu’il y a des gens qui, aujourd’hui, ont une vie horrible à cause du nucléaire. Maintenant, pas dans trente mille ou mille ou cent ans ! On peut plus facilement se préoccuper de quelqu’un qu’on ne connaît pas, mais qui vit aujourd’hui, plutôt que d’un arrière-petit-enfant qu’on ne connaît pas encore !

Quels mouvements se sont emparés du concept de care ?

Les mouvements grassroots (qui pourraient se traduire par « action de terrain », ndlr) s’approprient localement la question de la protection de leur terre, tout en étant conscients d’une inscription globale de leur action. Il y a beaucoup de mouvements féministes dans le Sud qui se revendiquent du care et reprennent possession de la terre, au sens du terrain, comme lieu d’habitation. Je pense à des organisations au Kenya ou des féministes comme Vandana Shiva, en Inde. C’est plus intéressant que les positions plus ou moins décroissantes en France, avec un discours moralisant et satisfait où on recherche un bien-être local et des formes de satisfaction de soi.

Avec Occupy et les Indignés (mouvements de protestation sociale lancés en 2011 dans le monde entier, ndlr), il s’agit plus d’une rhétorique de l’indépendance, de la réappropriation d’un espace pour des gens qui n’ont pas la parole. Il y a une proximité avec le care en ce que l’on rend visible un monde auparavant invisible. On retrouve aussi cette préoccupation pour l’ensemble, l’idée d’une communauté, d’un sort partagé de la planète où on ne peut pas demander à avoir des libertés si elles ne profitent pas à d’autres. Si on parle de globalisation de l’éthique du care, c’est un acquis.

L’Equateur et la Bolivie ont inscrit la notion de « bien-vivre » dans leur constitution. Cela participe-t-il du même élan ?

J’avoue mal connaître cette question, mais les premiers à avoir inscrit cela dans le marbre, ce sont les Américains ! « La vie, l’égalité, la liberté et la quête du bonheur », c’est dans la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis. Ça revient à dire que la liberté et l’égalité ne sont rien si on ne se donne pas les moyens de les réaliser. Les « capabilités » d’Amartya Sen (économiste indien, ndlr), c’est un peu ça. Un Africain a toute liberté de prendre l’avion et de venir nous rendre visite… Sauf que cette liberté, en fait, il ne l’a pas. Arriver à donner à sa vie la forme que l’on veut, c’est ça le droit fondamental. C’est pour ça que des mouvements comme le féminisme sont intéressants. Ils disent : il ne suffit pas d’avoir les droits, il faut qu’on puisse avoir la vie que demandent ces droits. C’est ce que j’aime dans la pensée politique américaine du « perfectionnisme » des philosophes Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau : ériger l’aspiration au bonheur, non pas en idéal, mais en principe politique fondamental, un principe démocratique.

Le care permet-il de retrouver de l’espoir en temps de crise ?

Le désespoir est une forme de désillusion utile, ce n’est pas forcément négatif. Dans l’espoir, il y a l’idée que les choses vont arriver d’elles-mêmes, alors que les choses ne peuvent arriver que si l’on agit. L’important finalement, ce n’est pas l’espoir ou le désespoir, mais l’idée que c’est en essayant soi-même de faire avancer tel ou tel problème qu’on améliore les choses. Il ne s’agit pas de croire à une grande marche générale de l’humanité vers le progrès. On en arrive à la question du travail bien fait, fait correctement. C’est de plus en plus difficile, car beaucoup estiment ne pas bénéficier des conditions favorables. Mais quand on y arrive, ça donne de l’espoir… et c’est ce qu’il y a de plus angoissant, car cela signifie qu’il y a des choses qui dépendent de nous. Le domaine de l’action humaine, c’est à la fois de l’espoir et de l’inquiétude.

Que va devenir le concept du care ? Une boîte à outils ?

Une boîte à outils, oui, mais avec des outils tranchants, percutants et critiques. Le care, c’est faire apparaître et entendre des choses qu’on ne voit pas, qui ne vont pas. C’est montrer que le social, ce n’est pas seulement des institutions et de la politique, mais aussi et d’abord des relations humaines. Et comme, à la base, ce sont des affects, on peut s’approprier le concept. C’est très fondamentalement démocratique, car personne n’est exclu : tout le monde est dans des relations de care. Du coup, ce concept porte une force d’espoir. —

(1) « Contre l’indifférence des privilégiés », de Carol Gilligan, Arlie Hochschild et Joan Tronto (Payot, 2013)


En dates

1961 Naissance

1985 Diplômée de l’Ecole normale supérieure de Paris

Depuis 2010 Directrice scientifique adjointe de l’Institut des sciences humaines et sociales

Dernier ouvrage paru : Tous vulnérables ? (Payot, 2012)

Le souci des autres, de Sandra Laugier et Patricia Paperman (EHESS, 2006)

Qu’est-ce que le care ?, de Sandra Laugier, Pascale Molinier et Patricia Paperman (Payot, 2009)

Care et sentiments, de Patricia Paperman (PUF, 2013)

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  • Je suis assez d’accord avec les idées développées avec le terme anglo saxon care, mais pour intéresser plus de Français à cette notion, il vaudrai mieux le traduire par un mot ou une idée équivalente en français.Mais laquelle ?.En tout cas, prenez les dictionnaires Robert & collins, ou Harrap’shorter, vous verrez que les traductions sont nombreuses et variées.
    Il me semble que la langue française est suffisamment riche, pour trouver le mot qui correspond au mieux, et fidèlement à notre pensée.Mais je ne suis pas surpris par l’utilisation commerciale ou "marketing" des mots anglais, celà fait branché ou"in" !.
    Personnellement anglophone et anglophile, je préfère m’exprimer en français aux Français, et en anglais aux Anglais !.
    A ma connaissance une importante personnalité politique française a essayé d’introduire la notion de "care" dans son programme, mais elle n’a pas eu beaucoup de résultat !.
    Heureusement qu’il existe certains mots identiques et qui ont la même signification dans les 2 langues,et qui ne prêtent pas à aucune confusion, comme "concept", mais ce n’est pas le cas pour"care".

    5.09 à 15h44 - Répondre - Alerter
    • Bonjour,
      et merci de votre message. Comme vous le dites, les traductions de « care » sont nombreuses et variées : soin, attention, préoccupation, prévenance… C’est justement la raison pour laquelle les chercheurs ont décidé de ne pas traduire le concept, pour pouvoir conserver toutes les acceptions du terme anglais. Pas de « marketing » ou de « branchitude » ici !

      Cordialement,
      François Meurisse

      5.09 à 16h46 - Répondre - Alerter
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