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« Plus nous marchons et plus nous sommes vivants »

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« Plus nous marchons et plus nous sommes vivants »
(Crédit photo : jfgornet - flickr)
 
La marche fait son retour dans les villes et est davantage prise en compte dans les politiques urbaines. Entretien avec Sonia Lavadinho, chercheuse au centre de transports à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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Terra eco : Nous utilisons de moins en moins la marche pour nous déplacer. Avons-nous oublié que nous étions des bipèdes ?

Sonia Lavadinho : Sans doute l’avons-nous un peu oublié. Mais tout nous le rappelle : les collectivités, le monitoring (opération qui consiste à mesurer le fonctionnement d’un système, d’un processus en temps réel – marche, jogging, déplacement à vélo – par le biais de sondes, de capteurs ou d’une application), les applications mobiles, etc. L’environnement technologique et les sensibilisations de tous genres nous font le rappel en permanence que notre quantité de sommeil, le nombre de calories brûlées ou notre rythme cardiaque sont des indicateurs à surveiller. Je dirais donc que la concomitance de la conscience individuelle à vouloir se prendre au jeu et les messages des collectivités favorisent ce rappel à l’ordre. Nous nous souvenons que nous avons deux jambes.

Certes, mais qu’en faisons-nous ?

Eh bien nous bougeons ! Nous marchons même davantage que ce que nous croyons. Nous couplons la grande vitesse (motorisée) et les tronçons plus petits. Nous avons cessé d’être des spécialistes d’un seul mode de transport pour devenir des utilisateurs multimodaux. On passe de sa voiture au tramway ou au métro, puis à l’avion ou au TGV avant de finir par un taxi.

La part de liberté dans l’usage de ces modes de transport est assez faible...

Pour le vélo, la marche ou la voiture, bien au contraire ! On y décide de l’itinéraire et de l’horaire notamment. Et je dirais que la marche sert de ciment à cette ville multimodale. Passer du bus à l’avion ou au TGV dans des temps courts n’est possible que si l’on a deux pieds. Le seul transfert existant entre deux modes est la marche. Nous n’avons pas le choix.

Et vous avez le sentiment que le discours des collectivités est moderne là dessus ? La marche serait valorisée ?

Il existe peu de discours effectivement sur ce sujet. Aujourd’hui les collectivités juxtaposent des modes de transport mais ne travaillent pas sur leur cohabitation. C’est même parfois un dialogue de sourds. Je travaille beaucoup sur la notion de « hub de vie », ces espaces existants entre les différents mode de transport : un parking relais par exemple. La France est très en retard sur ces sujets, les collectivités commençant tout juste à comprendre qu’il y a des espaces de vie à valoriser, à organiser – parfois simplement par des synergies à trouver.

Faut-il rendre tout piétonnier ?

Attention d’abord à ne pas confondre la ville « marchable » et l’espace réservé aux piétons. Je ne suis pas une Ayatollah de la marche : je ne dis pas faisons des rues piétonnes à tout prix. Il ne faut pas tout lâcher, mais injecter de la marche le plus possible et dès qu’on le peut. La ville de Londres (Royaume-Uni) par exemple a fait sa révolution en une petite vingtaine d’années. Elle a refait ses espaces publics, fait des ponts, créé des itinéraires courts, des « passerelles » d’un lieu à un autre. Aujourd’hui, certes en partie grâce à l’organisation des Jeux Olympiques, elle est devenue l’une des villes les plus marchables du monde. Bilbao (Espagne), elle aussi, grâce à un travail en profondeur obtient des résultats hors du commun : on s’y déplace à 70% en marchant, à 20% en transports publics et à seulement 10% en voiture.

Et Paris ?

Paris possède deux très grandes qualités. Quand on est fatigué, on trouve un café à très grande proximité pour retrouver des forces et repartir. Et quand on veut accélérer, on trouve, là aussi à grande proximité, une bouche de métro dans laquelle s’engouffrer. Ce sont deux relais de ce que j’appelle la marche augmentée.

Paradoxalement, les collectivités ne communiquent pas sur la marche. Pourquoi ?

Il y a du pain sur la planche, c’est vrai. Néanmoins, je dirais qu’il existe un « marché ». Le politique observe les tendances et voit l’intérêt à investir ce champ. On sait par de nombreuses études qui disent toutes la même chose qu’investir sur la marchabilité de l’espace urbain est très vite rentable. Ce sont les piétons et les cyclistes qui achètent le plus en ville. Partout où le piéton est valorisé, cela devient très payant. L’espace est approprié par les marcheurs et la valeur foncière augmente. Mais attention, une telle politique n’a de sens que si elle ne limite pas au centre-ville, si on travaille sur des vitesses basses...

Assumer le discours « ma ville est marchable » en quelque sorte…

Tout à fait. Ce fut le positionnement du maire de Londres (Ken Livingstone, ndlr). En France, et c’est respectable, les collectivités ont beaucoup travaillé sur les écoquartiers, mais elles ont créé des îlots, des archipels marchables certes, mais isolés et au cœur d’un océan motorisé. Avec une telle stratégie on finit vite par se noyer.

La marche urbaine sert-elle le lien social ?

Absolument. Les deux sont très corrélés. On sait par de nombreuses études que la facilité à traverser une rue encourage une meilleure connaissance de ses voisins, la possibilité pour les personnes âgées de sortir de chez elles, la consommation, etc. La sociabilité s’accroît mécaniquement, la solidarité aussi. Dans la rue, vous croisez des individus qui ne vous ressemblent pas et ce sont ces rencontres improbables qui facilitent la créativité. L’exemple de la Silicon Valley ne montre pas autre chose. Vous pouvez parler de Meetic ou de Facebook, il n’y rien de mieux qu’une rue, une ville pour (re)créer des communautés. C’est le propre de l’homme. Et donc, plus nous marchons, plus nous sommes vivants.
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Président de l’association des Amis de Terra eco Ancien directeur de la rédaction de Terra eco

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  • Rêvons d’espaces verts en ville, sonorités éolyriennes, sculptures arboricoles au long des avenues, nous en rêvions dans les années 70 à Lyon où de multiples artistes réussissaient à créer un autre espace mental, élan vite stoppé pour rejoindre le conformisme urbanistique.

    Reprenons espoir à l’écoute de ces nouvelles voix et oui, ouvrons de nouvelles voies de liberté dans les villes et leurs banlieues, zones à urbaniser, à commercialiser, à....enlaidir.
    J’ai fait connaissance d’un peu de Morbihan, car sans voiture, et la beauté ancestrale y parle encore, mais les politiques y sont de création de 4 voies, de villes- tout -pour- la -bagnole, de paysages à aménager d’urgence à l’américaine, de permis de construire en zone humide...
    Brûlons joyeusement le pétrole seul au volant des belles bagnoles, et 4X4, plutôt que de repenser les transports en commun ubuesques en campagne. La Bretagne, c’est un peu comme les pays de l’est passés d’une petite agriculture familiale avec cheval et main d’oeuvre à taille humaine à l’agriculture européenne subventionnée qui mécanise, envoie les paysans en ville et au chômage ou à l’industrie , et en contrepartie, pollue pour nourrir les excédents ? Suis-je pessimiste ?
    J’aimerais que les bretons rêvent de nouveau leurs espaces agricoles comme les urbains le font de leurs villes, parfois.

    22.01 à 20h25 - Répondre - Alerter
  • Le titre de cet article m’avait mis l’eau à la bouche. Je l’ai trouvé long et peu enthousiasmant à la lecture. Celui qui aime la marche, quelque soit l’endroit, développe une stratégie pour pouvoir l’utiliser préférablement à tout autre moyen. Elle entretient une relation physique au monde. Nous arpentons.

    Il est vrai que certaines villes sont plus adaptées et offrent plus de plaisirs compensatoires aux aléas d’un environnement souvent décourageant : multiplicité de véhicules motorisés bruyants et polluants en tête, suivi presqu’immédiatement par les autres marcheurs, il ne faut pas l’oublier. A Venise, la foule vient à l’encontre de l’appréciation de la ville.

    Créer des espaces protégés et dédiés aux marcheurs a une vraie limite même si permettre la continuité de la marche est essentiel. Et cependant arriver à une impasse fait partie de la ville et préserve le calme de certains quartiers, leur atmosphère particulière. L’aménageur doit être inspiré, cultivé, attentif et parfois visionnaire à l’encontre de la pression qu’il reçoit.

    Penser les transformations d’urbanisme en améliorant l’existant dans les agréments qu’il peut offrir au marcheur : voir, entendre, sentir, s’arrêter pour contempler, créer un autre espace temps, des surprises. Dans les villes, la mise en valeur des lieux d’intérêt participe depuis des années à cela. La création de petits espaces verts, végétalisés, tout ce qui favorise la pénétration de la Nature, pourquoi pas des dispositifs sonores avec le vent, tout ce qui contribue à réveiller l’imaginaire, une double vision de la ville à la fois espace de quotidien répétitif et concentration de vies, de visages, de paysages, de plaisirs, d’épanouissement de notre dimension de constructeur. C’est là peut-être que résidait l’élan inspiré par votre titre et qui n’arrive qu’en toute fin alors que ce serait peut-être le socle de toute conception renouvelée de la ville.

    21.01 à 09h06 - Répondre - Alerter
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