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8-12-2014
Mots clés
Biodiversité
Monde
Interview

« On risque de faire disparaître en deux siècles autant d’espèces qu’en un million d’années »

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« On risque de faire disparaître en deux siècles autant d'espèces qu'en un million d'années »
(Le quagga, une sous-espèce de zèbre d'Afrique du Sud, a disparu au XIXe siècle. Crédit photo : DR)
 
Des espèces qui disparaissent 1 000 voire 10 000 fois plus vite que dans le passé… La sixième extinction de masse est engagée, et c'est l'homme qui en est responsable, souligne Michel Loreau, directeur de recherche en écologie.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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Michel Loreau est directeur de recherche en écologie au CNRS et coauteur de Biodiversité, vers une sixième extinction de masse [1].

Terra eco : Comment définit-on une extinction de masse ?

Michel Loreau : Il y a des extinctions tout le temps, mais il y a des périodes où le taux d’extinction est plus fort, souvent en corrélation avec des phénomènes physiques, comme une activité volcanique importante ou une météorite tombée sur la Terre. En temps normal, 25% des espèces disparaissent en moyenne sur une période « courte » d’un million d’années. Pour parler d’extinction de masse, il faut une extinction de 75% des espèces sur cette même durée.

Quelle est la différence entre cette sixième extinction et les autres, recensées au cours de l’histoire ?

C’est un cas très différent. Les extinctions que l’on peut détecter à partir des données fossiles sont dues – comme je vous l’expliquais – à des phénomènes physiques. Cette fois-ci, c’est la première fois qu’une extinction est causée par une des espèces du système Terre : l’homme. C’est aussi ce qui explique sa vitesse. L’impact de l’homme est tel que l’échelle de temps est nettement plus courte. On ne compte pas cette extinction sur un million d’années, mais sur des centaines voire des dizaines d’années. Le taux d’extinction est mille fois plus important aujourd’hui que le taux de base (de 25% sur un million d’années, ndlr) et ça ne fait que s’accélérer. On prévoit même pour le XXIe siècle, un taux 10 000 fois supérieur au taux de base. Si on arrive à cela, on aura fait disparaître en deux-cents ans presque autant d’espèces qu’en un million d’années dans le passé !

Vous parlez de l’impact de l’homme sur ces espèces. Comment se définit-il ?

La principale cause de la disparition d’espèces, c’est la destruction des habitats qui les abritent, par exemple, la conversion de forêts en zones agricoles, la canalisation des rivières… La deuxième cause, c’est l’invasion biologique : des espèces sont introduites par l’homme volontairement ou involontairement. On sait, par exemple, qu’avec la colonisation des îles du Pacifique les chiens, les chats, les rats ont été des facteurs de destruction. La troisième cause d’extinction, c’est la surexploitation des ressources par l’homme. Le quatrième facteur, c’est la pollution. Mais celui-ci affecte moins les espèces globalement. Pour qu’il y ait extinction totale, il faut que tous les individus de toutes les populations d’une espèce meurent. Or, si elle agit localement, la pollution n’entraîne pas une extinction totale à l’échelle globale. Reste l’impact du changement climatique. C’est un phénomène assez récent, pour lequel nous n’avons pas encore de données réelles. Mais les projections sont catastrophiques. Si le changement climatique se passe tel que les scientifiques le prévoient, d’ici à la fin du siècle, on aura une disparition de 10% à 30% des espèces, juste à cause de ce dérèglement. Evidemment, ce sont des projections qui reposent sur des hypothèses. Notamment celle selon laquelle les espèces ne s’adapteraient pas beaucoup. L’adaptation est un processus lent, même si on a quelques exemples d’adaptation rapide. Je ne vois pas comment les espèces pourraient être capables de s’adapter en un temps très court.

Si pour parler d’extinction, il faut que tous les individus d’une espèce aient disparu, c’est plutôt difficile à prouver, non ?

Oui, c’est pour cela que les extinctions réellement avérées sont finalement assez peu nombreuses. Les critères sont stricts. Pour parler d’extinction, il faut qu’aucun individu de l’espèce n’ait été vu pendant soixante ans. Ainsi, si la vitesse des extinctions s’accélère et qu’il faut attendre soixante ans, on aura un problème pour estimer le taux réel. C’est d’autant plus vrai que nous ne disposons de données fiables que pour les oiseaux, les mammifères, quelques vertébrés, les plantes de grande taille ou encore quelques gros insectes, comme les papillons ou les libellules. Pour le reste, nous en manquons. Simplement parce que nous ne connaissons l’existence que de 10% des espèces sur la Terre. Et là, je vous parle de celles qu’on a décrites et nommées. Si on ne parle que de celles que l’on connaît vraiment, on tombe à 1% des espèces existantes. Mesurer les extinctions est donc avant tout une estimation statistique. Evidemment, ce manque de connaissance joue au détriment des espèces qui partagent la Terre avec nous. Comment protéger des espèces que l’on ne connaît même pas ? A la limite, on pourrait les laisser se déliter sans mesurer les conséquences d’une telle disparition.

Vous parlez de conséquences. Quels sont justement les services rendus par cette biodiversité ?

Ils sont de plusieurs types, dont certains sont reconnus depuis plus longtemps que d’autres. Le premier, c’est l’utilisation de la biodiversité sous forme de ressources, de nourriture ou de médicaments. A l’heure actuelle, 25 000 espèces de plantes sont utilisées à des fins médicinales, notamment contre le cancer, les infections… Même si les molécules sont synthétiques et développées en laboratoire, elles ont souvent été découvertes dans la nature. Ce sont des molécules complexes, qu’on ne découvrirait pas par hasard. Le deuxième argument est esthétique, éthique ou religieux, selon les cas. C’est le service non utilitaire rendu par la nature. C’est très important. Cet aspect émotionnel, c’est ce qui motive la plupart des gens qui font de la conservation. Il y a une explication évolutive à ça. Si on a évolué dans ce monde biodiversifié, ce n’est pas par hasard. Mais c’est un attachement difficile à quantifier, sur lequel des économistes essayent de mettre des chiffres, ce qui n’est pas toujours sans poser de problèmes. Le troisième argument – plus récent –, c’est la valeur écologique de la biodiversité. Elle n’est pas juste un ornement, mais fait partie intégrante du fonctionnement du système naturel. Quand on enlève une espèce, l’écosystème est moins productif, le sol recycle, par exemple, moins de nutriments, il devient moins fertile. En prélevant une espèce, on risque aussi de supprimer la capacité des systèmes à faire face à un environnement changeant : les fluctuations du climat, la pollution par l’azote… Différentes espèces réagissent différemment à un bouleversement. Si elles manquent dans le système, le système réagit moins bien.

Quand vous parlez d’un système moins productif, vous parlez des sols agricoles ?

Oui, notamment. Nous savons, par exemple, qu’un système de prairies diversifié est plus productif. Ça semble contradictoire avec l’agriculture moderne. Mais celle-ci fonctionne grâce à l’ajout de fertilisants, de pesticides, ce qui entraîne d’autres problèmes. Surtout, elle fonctionne à condition que l’on s’intéresse à un seul produit : à la croissance des grains de blé dans un champ de blé, par exemple. En préservant la biodiversité, en revanche, on peut augmenter la productivité totale. Dans l’agriculture traditionnelle telle qu’elle est encore pratiquée dans certains pays, on utilise encore des mélanges d’espèces. C’est le principe de l’agroforesterie, composée d’arbres et de plantes herbacées. On obtient alors deux champs en un, aussi productifs que deux champs distincts.

Comment expliquez-vous le peu d’attention médiatique (et politique) accordée au problème de la disparition de la biodiversité ? Est-ce à cause du manque de données que vous évoquiez ?

C’est sûr qu’on manque de données. Et que, si on avait de meilleures données, on aurait de meilleures mesures d’adaptation ou de mitigation. Mais il ne faut pas non plus se voiler la face. On a l’essentiel des données nécessaires pour se rendre compte qu’il faut faire quelque chose. Qualitativement, on sait ce qui se passe. On sait que l’extinction est due à l’activité humaine. On sait même par quels facteurs. Les climatologues ont mis vingt ans à faire parler d’eux. C’est normal qu’ils soient en avance aujourd’hui. Et puis le changement climatique commence à se faire sentir. Pour la biodiversité, la communauté est plus diversifiée et difficile à structurer. C’est plus complexe que pour le climat. Et les conséquences de la perte de biodiversité se voient moins et à plus long terme.

[1] Biodiversité, vers une sixième extinction de masse, de Raphael Billé, Virginie Maris, Philippe Cury et Michel Loreau (La ville brûle, 2014).

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  • Didier Barthès : La question démographique

    Il est certain que la sixième extinction est particulièrement violente et que la destruction des habitats des différentes espèces en constitue la cause principale. De toute évidence sans espace disponibles, rien n’est possible en terme de préservation.
    Toutefois on peut s’étonner que cet article fasse si peu allusion à la cause première, à savoir l’explosion démographique. Les hasards sont parfois terriblement significatifs, ainsi c’est par un facteur deux qu’a semble t il été divisé le nombre d’animaux sauvages au cours des 40 dernières années, c’est par le même facteur deux qu’a été multiplié dans le même temps, le nombre des hommes.
    La mégafaune et en particulier les prédateurs ont besoin d’espace, c’est une réalité incontournable, l’expansion humaine ne leur en laisse plus et les condamne irrémédiablement à la disparition. Ainsi le nombre de tigres (mais aussi de lions) a globalement été divisé par 30 (oui !) depuis le début du 20ème siècle passant (pour les tigres) de 100 000 à peine plus de 3000 !
    Quand les ordres de grandeurs sont tels, il n’y a plus beaucoup d’espoir.
    La question démographique reste hélas taboue, en France par exemple et à ma connaissance, une seule association en parle régulièrement

    13.12 à 14h00 - Répondre - Alerter
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