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30-10-2014
Mots clés
Immigration
Afrique
France
Royaume-Uni

« On court toute la nuit après un camion dans lequel se cacher »

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« On court toute la nuit après un camion dans lequel se cacher »
(Crédit illustration : christophe merlin pour « terra eco »)
 
Yonas, 24 ans, est Erythréen. Il a quitté son pays voici quatre mois, et attend, à Calais, de trouver un moyen de traverser la Manche.
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N° 62 - Novembre 2014

Histoires de migrants

« On a tenté notre chance toute la nuit, j’ai dormi trois heures. Il y a des jours où je suis tellement fatigué… Je me dis, ‘‘ à quoi bon, je devrais aller ailleurs, essayer dans un autre pays ’’. Tu as vu notre vie ici. On court toute la nuit, le ventre vide, après un camion ou un bus dans lequel se cacher. On dort quelques heures. On va à Salam (1). On se repose quelques heures à la “ jungle ” (2), et vers minuit on recommence. Je suis arrivé à Calais le 1er septembre. J’ai tout de suite croisé des Erythréens qui m’ont indiqué “ Krhaba ” (squat proche du centre-ville, ndlr) où j’ai rencontré Jacob, mon ami soudanais. Dès ma deuxième nuit, nous sommes partis pour la jungle. Beaucoup de gens sont à la jungle, je dirais 500 personnes, parce que c’est le meilleur endroit : il est juste à côté de la grande route où passent les camions qui vont en Angleterre. En permanence il y a des gens qui attendent sur le bord de la route, en espérant qu’un des camions va ralentir. Certains dorment dans le camp, pendant que d’autres courent sur les routes. Nous, on tente par groupe de quatre ou cinq, le mieux c’est au milieu de la nuit, la police est moins présente. Bien sûr, c’est dangereux. Mais tu ne sais pas ce qu’on a vécu jusqu’ici, tout ça, pour nous, c’est rien. Une fois dans le camion ? Je ne sais pas ce que je ferai, j’essaierai de me cacher. Seul Dieu sait ce qu’il se passera. Le tout est d’éviter la police, ce qui devient vraiment difficile ici. On connaît tous une personne qui a réussi. Mais le problème, aujourd’hui, c’est qu’il y a de plus en plus de gens qui veulent passer, et de moins en moins qui y parviennent. Alors parfois, on change d’endroit, on va en ville ou près des stations essence, à la recherche d’un véhicule immatriculé “ Grande-Bretagne ”. On connaît un mec qui s’est planqué à bord d’un camion, comme ca, et le lendemain, il nous appelle, il était en Italie ! Le chauffeur lui a dit “ Mais t’es fou de te planquer comme ça ! ” (rires). Il est revenu le lendemain, en deux fois. De temps en temps, on va à “ Krhaba ”, pour se reposer, prendre une douche, laver nos vêtements et recharger nos portables, parce qu’à la jungle il n’y a rien de tout ça. J’ai toujours voulu étudier et avoir un bon travail. En Ethiopie, tu ne fais que survivre quand tu es érythréen. Je parle un peu anglais et, au Royaume-Uni, ils te donnent des papiers en moins d’un mois. J’y ai des amis, en Suisse aussi et en Australie, mais personne ne m’a poussé à partir, seule la vie me pousse à le faire. Ceux-là savent, ils sont passés par là. Plusieurs fois, j’ai dû demander qu’ils m’envoient de l’argent pour payer les passeurs au Soudan, en Libye, en Italie. Mais, quand je suis arrivé à Milan, j’ai voulu me débrouiller seul. Les passeurs, eux, ont parfois été à ta place et ils jouent avec des êtres humains. Mais j’ai eu de la chance, tout au long de la route j’ai croisé des mecs bien. J’ai entendu parler de bagarres mais ça ne m’est jamais arrivé.

Peu m’importe d’où tu viens, nous sommes des êtres humains avant tout. Mais je n’ai pas vraiment de contact avec les gens d’ici. Il y en a qui ne veulent pas de nous, comme ce commerçant qui refusait de me vendre une carte SIM “ parce qu’il fallait un passeport pour ça ”, ou comme les “ fascistes ” qui, deux fois, se sont mis à me courir après dans la rue en criant. Ils ne veulent pas de nous ici, mais parfois ils essaient de nous empêcher de passer ! Il y a des bonnes et des mauvaises personnes partout, mais je ne m’attendais pas du tout à voir ça ici. Pour moi c’est l’Europe, ici, tout le monde va à l’école… Tu as vu nos conditions de vie ! Parfois nous dormons à dix par tente. Si je le pouvais, j’aimerais essayer de changer ça. Tous les jours il y a de nouvelles personnes. Il y a une semaine, une Erythréenne est arrivée, seule. Je l’ai reconnue tout de suite, elle vient de ma ville natale, que j’ai quittée à 14 ans. Nous étions très proches. Mais elle veut partir ailleurs, elle a très peur ici : les camions, les camps, la police, tout ce monde… » —

(1) Nom d’une des associations qui distribuent un repas en fin d’après-midi (2) Un campement basé en zone industrielle, sur le site de l’entreprise Tioxide.


Carnet d’exil. Originaire du sud de l’Erythrée, Yonas a fui son pays pour l’Ethiopie avec sa famille, en 2000. Devenu adulte, il est parti pour le Soudan, puis la Libye, où il a été emprisonné. Libéré, il a traversé la Méditerranée jusqu’à Ragosa, en Italie. Puis Rome, Milan, Nice, Paris, Lille et Calais au début du mois de septembre. Après un mois et demi à espérer traverser la Manche, il a fini par renoncer et a pris la direction de la Suède.

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