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30-06-2015
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Architecture
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« Nous avons voulu des villes qui ne tenaient pas compte de l’environnement ; résultat, on a trop chaud »

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« Nous avons voulu des villes qui ne tenaient pas compte de l'environnement ; résultat, on a trop chaud »
(Crédit photo : Tony Hisgett - Flickr)
 
La canicule est de retour et les citadins suffoquent. Normal : les « îlots de chaleur urbains » transforment les villes en fours. Explications avec Erwan Cordeau, de l'Institut d'aménagement et d'urbanisme d'Ile-de-France.
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Un bon présentateur météo est avant tout un bon géographe. Il connaît les villes de France sur le bout des doigts et s’il veut jouer la carte de l’originalité, il prend le soin de citer chaque jour une petite bourgade qui saura titiller la curiosité de son auditoire. Une coquetterie ? Pas seulement. Car les écarts de température entre villes et campagnes sont significatifs. Les métropoles ont tendance à retenir la chaleur alors que les zones rurales l’évacuent plus facilement. C’est ce qu’on appelle un « îlot de chaleur urbain ». Erwan Cordeau, chargé de mission à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Ile-de-France travaille sur le phénomène depuis une vingtaine d’années. Il a notamment participé à la création d’un outil qui permet aux Franciliens de passer leur quartier à la loupe pour comprendre pourquoi il retient ou non la chaleur.

Terra eco : Comment a-t-on découvert les îlots de chaleur urbains ?

Erwan Cordeau : Quand je suis arrivé à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme, il y a plus de vingt ans, on savait déjà que les villes étaient plus chaudes que les campagnes, mais on se focalisait surtout sur la pollution atmosphérique et la qualité de l’air. C’est la canicule de 2003 qui a vraiment été le point de démarrage d’une nouvelle préoccupation. Les vagues de chaleurs sont devenues un enjeu de santé publique et on a commencé à reparler des « îlots de chaleur urbains ». Pendant la canicule, on a vu des écarts impressionnants entre Paris et la lisière de la Seine-et-Marne, par exemple. La différence, en pleine nuit, oscillait entre 8 et 10 degrés. Même au sein de la ville, les écarts étaient impressionnants, jusqu’à 3 ou 4 degrés entre le cœur de Paris et le bois de Boulogne. Résultat, la surmortalité de la région Ile-de-France a été plus importante qu’ailleurs. On a comptabilisé 5 000 décès excédentaires entre le 1er et le 20 août contre 15 000 au niveau national.

Pourquoi fait-il plus chaud en ville ?

La nuit, les surfaces restituent la chaleur emmagasinée au cours de la journée sous forme d’infrarouges. C’est aussi à ce moment-là que le risque de santé publique est le plus important pour les personnes fragiles, car les corps sont en danger s’ils ne parviennent pas à tomber en température durant le sommeil. Sur une grande surface de pelouse, les infrarouges vont sortir du sol pour se libérer jusqu’au ciel. Dans une rue étroite bordée d’immeubles hauts, ils vont être captés par les surfaces minérales qui font obstacle avec le ciel. Plus l’îlot urbain est dense et compact, plus il fera chaud. C’est aussi une question de lignes. Prenons la Seine, par exemple. En théorie, elle devrait permettre de rafraichir la ville, surtout en soirée. Dans les faits, c’est plus compliqué, car à certains endroits, elle est bordée d’immeubles continus qui empêchent l’air de pénétrer dans le tissu urbain. Ce phénomène d’îlot de chaleur urbain est aussi aggravé par des conditions anthropiques, comme la pollution ou la climatisation. Sans oublier les brises thermiques…

Qu’appelez-vous une « brise thermique » ?

En l’absence de vent fort, comme c’est souvent le cas en période de canicule, quand il y a des différences de températures entre deux zones, des vents faibles se créent, des zones les plus froides vers celles les plus chaudes. Cela crée, selon les configurations morphologiques de la ville, des effets de concentration au niveau local de la pollution urbaine, compliquant la vie de ceux qui avaient déjà trop chaud. Mais cela participe aussi à la ventilation et au rafraîchissement de l’air dans certaines rues.

Est ce que cela signifie que nos villes sont mal construites ?

Oui et non. Il est difficile de juger les erreurs du passé quand on connaît la fin de l’histoire. Il y a eu un vrai décrochage dans l’après-guerre. C’était l’époque du baby boom : la quantité importait plus que la qualité. Les architectes n’accordaient plus autant d’importance au bioclimatisme. Nous avons voulu des villes qui ne tenaient pas compte de l’environnement. Résultat : on a trop chaud. Les progrès techniques n’ont pas forcément joué en notre faveur. Construire de grands immeubles de bureaux – entièrement vitrés – peut être considéré comme une aberration. On l’a fait car on savait qu’on allait pouvoir recourir à la climatisation. Aujourd’hui, on se rend compte que cette climatisation rejette de la chaleur en ville et nous demande de l’électricité qui implique, elle, des centrales nucléaires, qui devront elles-mêmes faire face, l’été, à des périodes de sécheresse qui peuvent perturber leur production. Donc plus de clim, plus de rejets de chaleur, plus de consommation électrique… C’est un cercle vicieux.

Les îlots de chaleur urbains sont-ils irréversibles ?

Non, pas du tout. D’ailleurs, il ne faut pas voir le tableau entièrement noir. Il existe des zones d’équilibre entre les espaces naturels et la ville. Le parc forestier de la Poudrerie, à Sevran (Seine-Saint- Denis) a, par exemple, permis de rester sous la barre des 20 degrés durant les nuits de la canicule de 2003, alors que dans tout le cœur de métropole, la température est restée au dessus. En moyenne, on connaît un jour de canicule par an. Si la prospective voit juste, ce seront dix ou vingt jours de canicule annuels à partir de 2080. Il faudra faire quelque chose. L’idée n’est pas de tout raser pour reconstruire : on peut, par exemple, jouer sur les couleurs des bâtiments ou la porosité des matériaux pour augmenter leur capacité à réfléchir l’énergie lumineuse. On peut aussi penser aux toitures végétalisées dans des îlots urbains très compacts et surtout reconstituer des espaces de pleine terre arborés dès que c’est possible, dans les secteurs les plus carencés.

La population devient de plus en plus urbaine. Selon l’ONU, 60% de la population vivra en ville en 2030...

C’est pour cela que c’est un enjeu essentiel. A priori, on se dirige vers des villes de plus en plus denses pour éviter l’étalement urbain qui grignote les puits de carbone et force les habitants à réaliser des trajets supplémentaires et donc potentiellement à polluer. Si on construit la ville sur la ville, il ne faudra pas chercher la solution à l’échelle du bâtiment, mais plus au niveau de l’îlot urbain. Les bâtis devront trouver leur orientation pour être les plus résilients au sein d’un ensemble. Cela implique de faire davantage travailler les gens ensemble en définissant une politique d’urbanisme en amont. Aujourd’hui, on le fait déjà sur les énergies renouvelables et la consommation énergétique, mais sur les effets de chaleur, très peu. Cela demande aussi beaucoup de pédagogie. On le voit dans certains écoquartiers où le comportement des usagers n’est pas adapté. Certains poussent le chauffage ou la clim trop fort, ce qui est contre productif.

Est ce que c’est mieux ailleurs ?

Aux Etats-Unis et au Canada, les chercheurs s’intéressent aux îlots de chaleur urbains depuis plus longtemps que nous. Ils étudient l’albédo pour permettre aux bâtiments de réfléchir un maximum d’énergie lumineuse. A Tokyo, les architectes utilisent l’ingénierie de l’eau et les fontaines… C’est aussi fonction du climat des villes. Nous, on a eu une canicule importante qui a fait beaucoup de morts parce que personne ne s’y attendait. Ailleurs, les vagues de chaleur sont arrivées plus tôt. Maintenant que la chaleur se concentre dans toutes les villes du monde, tout le monde essaie de s’inspirer des bonnes idées de tout le monde.

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