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23-09-2015
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Climat
Monde
Entretien

Michel Serres : « Le monde de demain sera autre. Il sera et meilleur et pire. Il sera ce que nous en ferons »

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Michel Serres : « Le monde de demain sera autre. Il sera et meilleur et pire. Il sera ce que nous en ferons »
(Illustrations : Jean-François Martin pour « Terra eco »)
 
Le nouveau monde est en train de se construire, mais il ne verra pas le jour sans la nature, la solidarité, l’économie renouvelée, estime le philosophe. Il croit en l’inventivité de chacun et n’oublie pas d’aborder l’actualité, notamment la question de l’accueil des migrants. Entretien.
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N° 71 - octobre 2015

« Et si les migrants nous sauvaient ? »

Dans votre ouvrage Le Gaucher boiteux, vous vous définissez comme un accoucheur, l’enfanteur d’un nouveau monde. A quoi ce nouveau monde pourrait-il bien ressembler ?

Ce nouveau monde est en train de se produire. De se faire. Or, autant nous pouvons être lucides sur l’état des choses actuel, autant prévoir à dix, à vingt, à trente ans ans près, ce n’est pas possible. Pourquoi ? Parce que les évolutions sont rarement linéaires. Elles vont rarement dans un seul sens. Elles bifurquent. Et, par conséquent, je ne me hasarderai pas à définir dans ces grandes lignes le monde de demain, car je ne suis pas Madame Soleil. En revanche, ce que je sens profondément, et ce depuis plus de cinquante ans, c’est à quel point nous sommes aujourd’hui dans une phase de transition que l’on peut comparer à la Renaissance ou même, plus loin, à l’époque à laquelle l’écriture a été inventée. Donc, tout ce que l’on a appelé des crises – financières, agricoles, intellectuelles, économiques, pédagogiques ou climatiques… – ne sont finalement que les signes de ces transformations.

En quoi ce monde a-t-il déjà changé ?

Il a changé de mille points de vue. D’abord le monde agricole. Au début du XXe siècle, la France comptait 75% d’agriculteurs. Aujourd’hui, seulement 0,8% ! La campagne, qui était un lieu de labeur, est devenue un lieu de vacances. Ce seul bouleversement est tout à fait considérable du point de vue de la planète, de l’alimentation, du climat. C’est un événement géant. J’ai appelé cela la disparition du néolithique. La seconde transformation est démographique. Quand je suis né (en 1930), il y avait moins de 2 milliards d’habitants. Nous sommes autour de 8 milliards aujourd’hui. Vous savez, il n’y a pas beaucoup de vie humaine durant laquelle la démographie mondiale se multiplie deux fois par deux ! Ensuite, il y a l’espérance de vie. Elle était de 50 ans au début du siècle, elle est de 84 ans aujourd’hui. Cela a tout bouleversé ! Regardez, mon arrière-grand-père, quand il se mariait avec sa petite amie, ils se juraient fidélité statistiquement pour une trentaine d’années quand Petite Poucette le fait aujourd’hui pour soixante-cinq ans ! Un dernier exemple avec la transmission des fortunes. Dans les romans du XIXe siècle, un type de 20 à 25 ans a déjà hérité. Aujourd’hui, je connais plein de gens à la retraite qui n’ont pas encore hérité… Tout cela est extraordinaire.

Un mot sur Petite Poucette, l’héroïne de votre essai publié en 2012 sur les nouvelles technologies. Qui est-elle ?

C’est l’humain du nouveau monde qui envoie des SMS avec son pouce. Petite Poucette est née au début des années 1980. Elle a une trentaine d’années aujourd’hui. Les gens comme moi sont nés avant l’ordinateur. Nous travaillons avec lui. Nous sommes en dehors de l’ordinateur. Petite Poucette, elle, vit dans l’ordinateur. Elle a derrière elle 15 milliards d’années, du big bang à l’homo sapiens.

Des données structurantes de nos sociétés ont été bouleversées…

Voilà. Avec la révolution dans l’agriculture, on a changé de monde. La nature, notre mère, est devenue notre fille. L’humanité s’est transformée, l’espérance de vie aussi, la douleur a quasiment disparu, etc. La liste est très, très longue et tout ce paquet de paramètres qui se transforme radicalement, à la fois dans son ampleur et sa rapidité, n’a pas d’équivalent dans l’histoire. J’ajoute à tout cela l’arrivée des nouvelles technologies qui transforment à leur tour les relations sociales, les métiers, etc.

Grâce à elles, à l’image du colosse de Rhodes ou de la bibliothèque d’Alexandrie, nous voyons tout et avons accès à toutes les connaissances, tout de suite…

Oui. Tout de suite. Avec les nouvelles technologies, vous avez accès à ce que j’appelle les grands nombres. Les grands nombres de l’économie, de la démographie, etc. Ces grands nombres, vous y avez accès, vous comme moi et sans difficulté. Or, il y a à peine trente ans, les chefs d’Etat eux-mêmes n’y avaient pas accès. Considérez que c’est un changement complet du point de vue de la démocratie. Imaginez ! Quand le quidam en sait davantage que le président de la République d’il y a à peine trente ans, il y a quelque chose qui s’est passé !

Notre rapport au temps ?

Oui, moi j’habitais le Lot-et-Garonne et il me fallait une journée de voyage pour me rendre à la bibliothèque à Paris. Aujourd’hui, la langue française, dans sa richesse prodigieuse, répond au sujet que vous évoquez. La langue française dit « maintenant ». Mais aussi « main tenant », ce qui signifie « tenir en main », à l’image des nouvelles technologies et du téléphone portable. En temps réel, aujourd’hui, nous avons une projection du passé et de l’avenir extraordinairement denses. « Maintenant, tenant en main le monde ». Voilà ce que nous vivons aujourd’hui.

Et c’est une bonne chose ?

Le monde de demain sera autre, voilà tout. Il sera et meilleur et pire, et sera surtout ce que nous en ferons.

Serions-nous devenus des dieux, puisque le temps lui-même semble comme maîtrisé entre nos mains ?

Il semble effectivement que nous ayons tout à disposition. Reste toutefois à dominer ce « tout ». Ce n’est pas rien. Cette domination intellectuelle est à venir, on ne sait pas encore comment cela va se passer. Voilà ce que je dis souvent à des professeurs : « Vous et moi, nous avons décidé en commun que nous allions expliquer à nos élèves ce qu’est la mécanique quantique, puisqu’il suffit d’appuyer sur un bouton. Bien. » Et là, les professeurs me répondent : « D’accord, mais nous, on n’y comprend rien. » Voilà. Nous avons désormais accès à l’information en quasi-temps réel, mais l’information n’est pas la connaissance. Nous avons besoin d’explications. Besoin de l’autre aussi.

Le professeur a sans doute cette humilité d’admettre qu’il n’y comprend rien. Mais l’humanité ? Est-elle assez sage et humble pour ne pas mettre en danger ce qu’elle ne connaît pas encore ? Je pense à la nature, au climat, par exemple.

Cette humilité dont vous parlez est une qualité morale. Elle va se développer d’une façon différente de ses développements précédents. Je dis souvent que l’on croyait, nous, les êtres humains, être finis dans un monde infini. Toute la qualité de l’homme ancien qui a survécu jusqu’à récemment, c’était de dire : « Nous sommes vraiment dans l’humilité d’un être fini dans un monde qui nous dépasse de beaucoup. » Or, c’est désormais le contraire ! On s’aperçoit que le monde est fini et qu’il est en danger à cause de nous, qui avons des désirs infinis ! Tout cela se renverse. La morale de celui qui veut protéger l’environnement n’est pas du tout celle de Jules Verne, par exemple. La morale de demain est donc en formation. Celle de l’homme planétaire qui devra économiser l’environnement est en construction. L’Occident va devoir s’adapter au monde qu’il a créé.

Dans un ouvrage précédent, Yeux, vous posiez cette question : « l’homme est-il capable d’observer le monde depuis la nature ? » Qu’elle soit incarnée par un chêne, un serpent, une baleine ou un diamant…

C’est un renversement que j’ai essayé dans l’idée que nous nous mettions à la place du monde.

Mais vous tranchez. Vous dites dans Le Gaucher boiteux que « la nature dépend de nous et nous d’elle ». Cette inversion est incroyable ! Sommes-nous donc à ce point amnésiques ou aveugles pour avoir oublié cette dépendance ?

Complètement. Les anciens le savaient, les animistes le savaient, les totémistes le savaient et donc nous avons beaucoup à apprendre de ces civilisations-là, il n’y a pas de doute. Et vous savez, le paradoxe est énorme. Plus nous avançons et plus nous avons besoin des qualités les plus archaïques.

Il ne faut pas s’effrayer du monde qui vient, ni jouer les vieux papas ronchons, mais tout de même. Pourquoi, en dépit de sa prodigieuse intelligence, l’humanité scie-t-elle la branche sur laquelle elle est assise ?

Quand j’ai écrit Le Contrat naturel, il y a quelques années, je disais que nous étions confrontés à ce problème de plus en plus grand à mesure que l’on développait la révolution industrielle. Je crois aujourd’hui à la fin de la révolution industrielle. A l’instant où nous serons à la limite de nos ressources énergétiques et des pollutions, nous serons contraints de changer nos manières de travailler. C’est ce changement que je souhaite évidemment.

N’est-ce pas le paradoxe de votre discours ? Vous nous invitez – dans Le Gaucher boiteux – à « inventer un nouveau monde ». Mais à quoi bon, si ces inventions et pensées nouvelles sont de près ou de loin au service de l’économie ou de la marchandisation, elle-même mortifère ?

Aujourd’hui, notre grand problème, effectivement, c’est l’emprise sur la position de l’humanité des questions économiques. Il y a de moins en moins de décisions politiques et de plus en plus de décisions économiques. Comme si l’économie avait bouffé tout le collectif. Alors, bien entendu, il faut de l’économie, sinon on ne mange pas. En revanche, que ce soit l’emprise unique sur la politique de l’humanité, c’est un excès contre lequel il faut résister. La place du marché, au milieu de la ville, imposait sa paix pour qu’aient lieu les transactions. Le grand commerce actuel en est loin. L’argent maître du monde fait autant de victimes humaines que la religion et les guerres des siècles passés, et il y ajoute la destruction des vifs et de la planète.

Il faut de l’économie, certes. Mais il n’y en a plus qu’une !

Il y a un monopole du collectif par l’économie, oui.

Des choses échappent-elles encore à la marchandisation ?

Non. On marchandise tout. Le vivant, nos données, tout. C’est là qu’il faut réinventer un nouveau cadre pour résister à ce type d’emprise. Dès qu’il y a une emprise unique, monopolistique, il faut se mobiliser contre.

Cette marchandisation vaut aussi pour les sciences, non ?

Pas tout à fait. Parce que précisément ce sont les savants ou les collectifs savants qui les premiers ont envoyé un signal d’alerte – je pense au Giec (le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ndlr) – sur l’état du climat. Et ces gens-là n’étaient pas payés par l’économie. La preuve, c’est que toutes les puissances économiques ont payé le plus possible pour nier la réalité des changements climatiques. Et même à une certaine période, aux Etats-Unis, les personnes qui étaient, comme moi, favorables au contrat naturel, se voyaient reprocher d’être anti-américains, comme si ce contrat naturel était une croisade anti-économie, anti-américaine. C’est évident qu’il y a, dans ce champ, beaucoup de choses à changer. Mais vous touchez là les limites de mes compétences. Je ne suis pas économiste.

Vous nous dites, tout de même, que le grand inventeur du XXIe siècle sera la personne capable de repenser cette économie.

Comme lors des grands moments de bascule de culture, l’inventivité est très puissante et très fertile du point de vue local. Regardez l’exemple des monnaies locales. Il y en a de plus en plus un peu partout. Mais la grande difficulté aujourd’hui consiste à trouver le cadre global. Quelle sera la politique, la philosophie politique, l’histoire de demain ? C’est le boulot du philosophe. Et c’est un travail colossal. Mais c’est déjà arrivé. A la Renaissance, par exemple, il a fallu penser un nouveau monde qui puisse succéder au Moyen-Age. Ou quand Rome est tombée, ou aux débuts de l’Antiquité…

Les nouvelles technologies permettent, elles aussi, de nouveaux types d’échanges, d’usages, de savoirs…

Elles permettent en effet des relations humaines nouvelles. C’est-à-dire qu’elles vont court-circuiter beaucoup de métiers qui sont déjà en difficulté. Je pense aux taxis qui sont le dernier exemple en date. C’est irrésistible de taper « je vais à Nantes et toi ? », non ? Et c’est vrai pour l’éducation, la santé, le logement et ainsi de suite.

Sauf que le néolibéralisme résiste à cela, et que du coup la guerre s’engage entre cette ancienne et cette nouvelle économie, non ?

Oui, c’est la bagarre. Mais surtout pour des raisons fiscales, il me semble. Cette question se résoudra assez vite, je pense. Cela ne signifie pas que les taxis vont mourir. Le secteur et ce métier se réajusteront, mais les taxis ne mourront pas. C’est comme les professeurs. On entend qu’Internet va les tuer, bien sûr que non !

Michel Serres, vous avez décrit et presque célébré les nouvelles technologies dans Petite Poucette. Mais ne participent-elles pas un peu à la fabrication de la solitude ?

Pas un peu. Beaucoup ! Car pourquoi les gens se rendent-ils au travail ? Eh bien pour rencontrer les copains, bien entendu ! Et, à l’inverse, s’ils ne veulent pas y aller, c’est parce que la présence des autres les gêne. Il n’y a pas de doute, l’ordinateur vous ouvre au monde. Mais il n’y a personne autour de vous. Cela pose le problème du rapport du virtuel avec le présentiel qui est au cœur du problème. C’est valable pour tous les métiers.

Dans Solitude, votre dernier livre, écrit sous forme d’une conversation avec votre fils, vous expliquez que le XXe siècle a vu l’apparition et la victoire de l’individu. Lui, qui est délégué général de l’association les Petits frères des pauvres, répond que cette victoire de l’individu est surtout celle de la solitude. Qui a raison ?

Je crois que la solitude est la photographie du monde moderne, qui est surpeuplé. Elle est la maladie de l’âge de Petite Poucette, celui que j’ai appelé l’âge doux. Mais cette solitude n’est pas irréversible. Si, au moment où l’individu est en train de naître, l’égoïsme va déjà croissant, on a très vite besoin de l’autre. Sinon, on se retourne et il n’y a plus personne. Le drame est bien là. Avez-vous remarqué d’ailleurs, dans le métro ou le tramway, quand un portable sonne, la personne répond et que fait-elle ? Elle sourit tout de suite. Immédiatement. C’est une photo extraordinaire du besoin de relation humaine.

Si l’Europe vit désormais en paix depuis soixante-dix ans, le système économique dans lequel nous vivons n’est-il pas d’une rare violence ?

N’oubliez jamais, mon cher, que depuis que nous avons commencé à nous parler il y a quinze minutes, 180 enfants sont morts de faim, puisqu’un enfant décède toutes les cinq secondes dans le monde. Et nous savons, hélas, pourquoi, dans une agriculture prospère, des enfants meurent de faim. Tout simplement parce que les produits alimentaires font l’objet de tractations et de spéculation sur les marchés boursiers. Otez ces produits des marchés et le nombre d’enfants morts va s’effondrer. Aujourd’hui, ces marchés sont bien plus dangereux que Daech.

Cette économie sauvage, barbare, il faut donc la combattre ?

Elle est barbare là, mais humaine ailleurs. Il y a certes du mauvais dans la mondialisation, mais il y a aussi du bon. Elle permet de faire travailler des populations qui n’avaient jamais travaillé, d’autoriser l’essor de pays jusque-là endormis – regardez le renouveau de l’Inde, de la Chine ou du Brésil ! La mondialisation a des effets cruels, que je suis prêt à condamner avec vous, mais pas seulement. Toute la question est de savoir si l’on pourrait filtrer l’un de l’autre naturellement.

Certes, mais on sait aussi désormais que cette mondialisation n’est pas soutenable. Avec ou sans les nouvelles technologies d’ailleurs, non ?

Ce mythe-là est en effet terminé. C’est pour cela que je dis, dans Le Contrat naturel, que c’est la fin de la révolution industrielle. Celle-ci était fondée sur les techniques comme la machine à vapeur, les énergies fossiles et sur une science que l’on appelle la thermodynamique. Elle était fondée sur un certain type de sciences – les sciences dites dures. Or, aujourd’hui, les sciences qui se développent le plus sont les sciences douces, les sciences de l’information. Le hard et le soft. Je dis donc que la nouvelle révolution sera fondée non pas sur les sciences de l’énergie, mais sur les sciences de la terre, les sciences de la vie, la biologie. Il va y avoir un déplacement épistémologique, intellectuel, de la physique vers la physique du globe, la climatologie. Mon espoir, c’est que les nouvelles techniques vont partir de là. Elles sont déjà en plein essor.

C’est une certitude scientifique ou un espoir ?

Je vais vous raconter une histoire que je n’ai pas mise dans mes livres mais qui me frappe depuis quinze ans. Je suis à l’Académie française, qui fabrique tous les dix-quinze ans (le temps que la langue se stabilise), depuis Richelieu, un dictionnaire. Entre deux publications, le gradient de différence de langue est de 3 000 à 5 000 mots. Eh bien entre le dernier et celui que nous préparons, le gradient est de 37 000 mots. Voilà la photographie de ce nouveau monde. Et cette transformation est vraie pour toutes les langues, le portugais, l’anglais…

Et d’où vient cette différence ?

Elle vient des métiers. Dans l’agriculture, par exemple. Les gens de votre âge ne savent plus ce qu’est un joug ou un maréchal-ferrant.

Au passage, le mot métier est lui-même en voie de disparition…

Oui, ce mot n’est plus utilisé. On lui préfère le mot emploi. C’est encore une victoire de l’économie. Moi, je ne suis pas un employé, je suis un homme de métier.

Comment convaincre toutes les Petites Poucettes et les Petits Poucets qu’il y a des voies à explorer, des engagements à prendre, alors qu’on sent beaucoup de désenchantement chez cette nouvelle génération ?

C’est la génération précédente qui est responsable. Celle qui a une soixantaine d’années aujourd’hui. Elle a largement bénéficié des Trente Glorieuses et se retrouve face à une génération qui va vraiment en baver en raison des problèmes de chômage, de travail et d’environnement, qui vont être terribles. Il y a là un décalage profond qui fait que, lorsqu’on ne prend pas conscience de ce changement, on perd la possibilité de former la génération suivante. Quand j’exerçais encore et que je recevais un étudiant, on parlait pendant dix minutes du boulot et puis tout de suite après, il parlait de ses parents… « Ils me laissent tomber », avouait-il. Et c’était vrai pour tous. Il y avait là une sorte de coupure, sans bien sûr que ce soit la faute des parents.

Mais le désenchantement semble omniprésent. Face aux politiques ou aux institutions, notamment…

Ayez de l’indulgence et de la bienveillance pour cette Petite Poucette. Je reviens à votre toute première question, et je vous redis que je désire profondément être l’accoucheur de ce nouveau monde. C’est le travail le plus important du philosophe aujourd’hui.

Michel Serres, ce nouveau monde n’invite pas n’importe qui à sa table. Des milliers de migrants meurent à ses portes. Il semble accoucher dans une grande douleur, qui paraît insoluble…

Le fait que nous soyons en paix, ici en Europe, réellement, qu’il n’y ait plus de guerre civile entre l’Allemagne et la France, par exemple, qu’il n’y ait plus de lutte de pouvoir entre les pays européens fait de cette Europe un puits de potentiels. Nous sommes entourés de populations en crises – la Russie et ses anciennes républiques, les guerres civiles ou plutôt de religion entre chiites et sunnites… Et donc dès que ces tensions se ravivent, on voit des flux de population quitter leur pays. Alors, comment faire ? Nous avons parlé tout à l’heure de croissance de la démographie. Notre Europe à nous a été la maîtresse du monde parce qu’elle était densément peuplée. Aujourd’hui, le monde croît en population quand l’Europe, elle, pique du nez, notamment l’Allemagne et l’Italie. Je pose la question : et si les migrants nous sauvaient de ce problème-là ? Je ne suis pas démographe mais l’Afrique explose, l’Inde explose, la Chine est à bout de souffle, non ? Alors je dis : les migrants frappent à nos portes. Tant mieux !

Ce que vous dites est révolutionnaire et presque inaudible, non ?

Mais pourquoi pas ? Que l’on soit contraints de partager, que l’on accepte d’abaisser notre niveau de vie, oui ! Mais l’histoire est remplie de ce genre de fluctuations. Cela posera des problèmes d’équilibre intérieur, d’économie, de différences de culture… mais, en réalité, nous connaissons déjà ces problèmes-là. N’oublions pas les leçons de notre histoire. On parle de grandes invasions quand on évoque l’effondrement de l’Empire romain. Quelle blague ! Ce n’était pas du tout des invasions ! Il s’agissait de migrants. Il s’agissait de populations arrivant du Nord et de l’Est attirées par l’Empire romain, le lieu où la civilisation était la plus prospère ! Ces hordes de gens qui arrivaient, ces envahisseurs, étaient des migrants. Eh oui. Il semble que l’histoire se répète un peu.

Vous dites « il faudra partager ». Partager quoi et comment ?

Pas seulement des ressources, nous sommes bien d’accord ! Du temps, du lien social, du savoir. Ce qui change profondément dans une révolution telle que celle que nous sommes en train de vivre, c’est le lien social. C’est d’ailleurs ce qui nous a opposés avec mon fils à l’occasion de notre livre. Je m’explique. Le lien social majoritaire il y a un siècle ou deux, c’était non seulement la famille, mais la tribu. On vivait dans les fermes avec les grands-parents, les arrière-grands-parents, s’ils étaient encore là et tout le monde autour de la table. Bien. Tout cela s’est défait depuis déjà longtemps et aujourd’hui on a la cellule mononucléaire (parents-enfants), voire monoparentale. Aujourd’hui, la société s’est donc atomisée et nous sommes en quête de nouvelles appartenances. Vous savez, plus on monte des pays latins vers les Anglo-Saxons, plus le lien social disparaît. C’est nous qui avons inventé le mot amour, ce ne sont pas les Anglo-Saxons.

Le collectif a disparu ?

Souvenez-vous de l’équipe de France de football en 2010 qui avait fait grève pendant la Coupe du monde. Extraordinaire ! C’était elle la championne du monde ! Pourquoi ? Nous ne savons plus ni faire équipe, ni faire ménage (50% des couples divorcent). Nous ne savons plus faire parti politique non plus (regardez les écologistes ou la famille Le Pen). L’équipe de France a, à ce moment-là, par sa grève, donné une image parfaite de la société. Les espaces collectifs ont disparu. Il faut donc retrouver de nouvelles appartenances. Il n’y a plus de paroisse, plus de commune, plus de syndicat, etc.

Le contre-exemple, ce sont les 10 et 11 janvier 2015 après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher. Plusieurs millions de personnes ont manifesté. Quel sens profond s’y dissimulait-il ?

Cette manifestation eut trois caractéristiques : elle fut silencieuse, aucune pancarte ne disait que l’on manifestait pour ou contre quelqu’un ou quelque chose. Chacun disait : « Je suis ». Assemblée d’individus libres, sans un mot et parfaitement pacifique. Je n’en connais pas beaucoup d’autres exemples. —



Michel Serres en dates
- 1930 Naissance
- 1949 Entre à l’Ecole navale
- 1952 Entre à l’Ecole nationale supérieure
- 1990 Elu à l’Académie française

Solitude, écrit avec Jean-François Serres (Le Pommier, 2015)









Le Gaucher boiteux (Le Pommier, 2015)









Yeux (Le Pommier, 2014)









Petite Poucette (Le Pommier, 2012)









Le Contrat naturel (François Bourin, 1990)

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