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8-06-2015
Mots clés
Climat
Portrait

Laurence Tubiana, la climarathonienne

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Laurence Tubiana, la climarathonienne
(Crédit photo : Frédéric Stucin / Pasco & co)
 
A l’approche de la la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP21), cette prof de fac à l'expertise reconnue s’est vu confier la tâche ingrate de faciliter les débats. Un travail de fourmi, toujours dans l’ombre.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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N° 69 - juillet-août 2015

Faites le vide !

En juin 2014, Laurence Tubiana est devenue funambule. En acceptant le poste d’ambassadrice pour les négociations climatiques, cette prof d’université de 63 ans a pris un pari fou : faire avancer 196 parties – 195 Etats plus l’Union Européenne – aux intérêts diamétralement opposés dans la même direction, celle du premier accord universel sur le climat.

En décembre prochain, lors de la COP21, les pays pétroliers viendront à reculons. Les îles menacées feront entendre leurs revendications. Au milieu, la France, seul pays à s’être porté volontaire pour accueillir ce raout onusien jouera les chefs d’orchestre. Laurence Tubiana tiendra les baguettes. « Son rôle sera de faire en sorte que les débats ne s’arrêtent pas, malgré les dissensions », explique Pierre Radanne, spécialiste du climat et ami de longue date de la négociatrice. Entre la Chine et les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et le Vanuatu. « Laurence c’est le petit lapin blanc pédalant un monocycle sur un fil tendu entre des gratte-ciel », résume-t-il.

Devant la complexité de la tâche, le gouvernement a réquisitionné une quarantaine de collaborateurs et l’étage entier d’un ministère. Canapé corail et peintures de Gustave Klimt habillent le bureau de la chef d’équipe. Le pas énergique, une silhouette gracile traverse la pièce. Un bonjour lancé à la volée d’une voix fluette, le temps d’enlever sa veste, et Laurence Tubiana pianote déjà, sans s’asseoir, sur son ordinateur. A 9h15, sa journée est largement entamée. Le timing est serré. A 9h45, elle doit filer au ministère des Affaires étrangères. Ce jour là, Narendra Modi, le premier ministre indien, est en visite à Paris pour parler prix du rafale. L’occasion idéale de lui glisser deux mots sur le climat... « Jusqu’à la COP, je suis pleinement diplomate », précise cette diplômée de Sciences Po devenue responsable de la chaire développement durable de l’institution.

Trajets en avion et murmures de couloirs

Bleu, perçant, son regard semble passer aux rayons X chacun de ses interlocuteurs. « Il faut comprendre la marge de manœuvre de chacun, connaître le débat politique des pays, c’est surtout un métier d’information », explique-t-elle. Genève (Suisse), Sendaï (Japon), Lima (Pérou), Washington (Etats-Unis) : d’un bout à l’autre de la planète, pour lire entre les lignes, Laurence Tubiana multiplie les rencontres bilatérales et les « informelles », ces réunions destinées à dissiper les malentendus. Paradoxe de sa mission, la VRP du climat prend l’avion au minimum deux fois par mois.

Entre deux vols, pendant la petite demi-heure qu’elle nous accorde, le sourire est de rigueur, mais la tête est ailleurs. Un article paru le matin même dans l’Obs lui prête, par personne interposée, des propos qui égratignent Ségolène Royal, la ministre de l’Ecologie. En réfléchissant à l’opportunité d’un démenti, Laurence Tubiana soupire : « ça va nous empêcher de travailler ». Palpable, sa colère reste contenue. « Une des forces de Laurence, c’est d’être de caractère égal, elle est engagée mais pas emportée », constate Chantal Jouanno la sénatrice UDI qui fut son acolyte de négociations lors du sommet de Copenhague.

Basée au ministère de l’Environnement et de l’écologie, rattachée à celui des Affaires étrangères, la position de Laurence Tubiana témoigne des tensions politiques qu’éveille déjà la COP21. Alors que Laurent Fabius préside l’événement, Ségolène Royal n’a hérité que de la représentation de la France, dont la voix est de toute façon mêlée à celle l’Union européenne. Or si le sommet accouche du premier accord universel, chacun veut être sur la photo. Quelque soit l’issue, Laurence Tubiana, elle, « ne tentera pas de briller », assure Chantal Jouanno. « Si les négociations réussissent ce sera grâce au ministre, si elles échouent ce sera sa faute », glisse-t-on dans l’entourage de la négociatrice.

Femme de dossiers, cette doctorante en économie est plus accoutumée aux murmures de couloirs qu’aux querelles par voie de presse. Après quinze ans à arpenter les salle de conférence, ses éternels foulards enroulés à l’indienne autour de ses épaules, Laurence Tubiana n’y croise plus que des visages familiers. Une proximité que l’intéressée explique par la longévité du personnel en poste. « Dans le climat il y a un très gros coût d’apprentissage, souligne Chantal Jouanno. C’est pourquoi beaucoup de pays gardent leurs négociateurs très longtemps. »

« Il doit y avoir cinq personnes qui, en France, connaissent vraiment le dossier du climat, Laurence est l’une d’entre elle », estime Pierre Radanne. Et pour cause. Après avoir conseillé Lionel Jospin sur les questions d’environnement de 1997 à 2002, Laurence Tubiana a fondé l’Iddri, l’Institut du développement durable et des relations internationales. « Une réponse à l’absence d’experts français sur ce sujet », explique le climatologue Jean Jouzel.

De ce CV garni, sur lequel s’ajoutent encore la présidence de l’AFD et son rôle de facilitatrice du débat sur la transition énergique, Laurence Tubiana tire, selon les mots de Pierre Radanne, un « capital d’estime et de confiance ». Au plan national, celui-ci dépasse les clivages politiques. Sur la scène des négociations, il est renforcée par la personnalité de l’interlocutrice. « Dans ce type d’échanges être une femme est un atout, juge Chantal Jouanno. Les pays en voie de développement dénoncent souvent l’arrogance des pays développés. Laurence par sa voix, son physique, sa douceur, n’est pas dans une posture de domination et ne donne pas prise à ce genre de critiques. »

« Elle est simplement la bonne personne à la bonne place », estime Brice Lalonde, son prédécesseur à ce poste. Une place peu enviable. « Au pied des immeubles, en dessous du fil, il faut imaginer une horde de chasseurs », poursuit Pierre Radanne. « Vous avez d’un côté des négociateurs qui ont le nez dans le guidon, de l’autre des ministres qui ne comprennent pas grand chose aux discussions », développe Brice Lalonde en se remémorant les affres de Copenhague. « Jusqu’au dernier moment, alors que le sommet touchait à sa fin, qu’il restaient 90 points entre parenthèse (signe qu’aucun consensus n’a été trouvé, ndlr) et qu’on savait que la négociation avait échoué, Laurence multipliait les contacts, organisait des discussions entre deux chaises. Jusqu’au bout elle n’a rien lâché », se souvient Chantal Jouanno. De ce rendez-vous manqué, la négociatrice, alors bras droit de Brice Lalonde, est repartie les cheveux blanchis, la gorge nouée.

« Petit côté obsessionnel » et pari pascalien

Pour éviter que l’histoire ne se répète, Laurence Tubiana court, lit ses dossiers dans l’ascenseur, ne compte pas ses heures. Pendant ce temps son assistante joue à Tetris avec son agenda, décale les rendez-vous trois fois. Jusqu’au 11 décembre prochain, dernier jour des négociations, « la fenêtre de tir est très étroite », précise la négociatrice. Un sablier l’inquiète d’avantage : celui du changement climatique. « C’est le choix de notre futur modèle de développement qui se joue. Pour trouver la solution, il faut changer de fond en comble », estime-elle, reconnaissant « un processus forcément lent ».

Pour l’heure, seules 38 parties ont rendu les copies annonçant leurs efforts de réduction des émissions. Cumulés ceux-ci ne suffiront pas à empêcher le climat de s’emballer. Quant au financement des mesures d’adaptation aux conséquences du dérèglement, sur les 10 milliards attendus du fonds vert pour le climat, seuls 4,2 milliard ont à ce jour été débloqués.

Alors, de points presse en déplacements ministériels, Laurence Tubiana « accélère, sans cesse », avec toujours trois chiffres en tête : 2 °C , la hausse moyenne des températures mondiales à ne pas dépasser. 2020 : l’année où les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent plafonner. Zéro : le niveau d’émissions nette dans la deuxième moitié de ce siècle. « C’est un peu effrayant, ça dépasse tellement l’individu… Je pense qu’on pourrait être découragé, ça dépend des tempéraments » concède celle qui confie « un petit côté obsessionnel ».

Là où beaucoup, dans la communauté scientifique ou militante, partent battus d’avance, Laurence Tubiana s’interdit toute once de défaitisme. Alors qu’à six mois de Copenhague elle lâchait « On peut se planter », à l’approche du rendez-vous de Paris, elle parle d’un « grand sentiment de possibilité ». Un discours au diapason avec celui de Jaros Pasztor, l’adjoint de Ban Ki Moon pour qui « tous les astres sont alignés ». Une épidémie d’optimisme béat ? « Ce n’est pas de l’optimisme c’est du volontarisme », corrige Pierre Radanne s’emportant contre « le cynisme acide » dont font preuve les médias au sujet du climat. Laurence Tubiana, elle parle de pari pascalien. « On n’a rien à perdre à y croire et à agir, tout à perdre à ne pas le faire. »


- En dates

1951 Naissance

1997-2002 Conseille Lionel Jospin sur les questions d’environnement

Depuis 2004 Directrice de la chaire développement durable de Sciences po

Juin 2014 Devient ambassadrice pour les négociations climatiques

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