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7-09-2015
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« L’inertie européenne à l’égard des migrants est criminelle »

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« L'inertie européenne à l'égard des migrants est criminelle »
(Crédit photo : Pierre-Emmanuel Rastoin pour « Terra eco »)
 
Pour François Gemenne, spécialiste des flux migratoires, la crise des migrants qui secoue l'Europe remet en cause la raison d'être de celle-ci. Analyse.
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N° 72 - novembre 2015

Comment le capitalisme va croquer l’économie du partage

« François » Gemenne est spécialiste des migrations et chercheur en sciences politiques à l’université de Liège, en Belgique, et à Sciences-Po Paris.

Les grands capitales européennes semblent découvrir la situation des migrants alors que vous travaillez cette question depuis plus d’une décennie. Cette inertie n’est-elle pas insupportable ? Et comment s’explique-t-elle ?

Cette inertie à l’égard des migrants est criminelle et insupportable, en effet. Cela fait au moins vingt ans que l’Union européenne s’est donnée pour objectif de développer une politique commune en matière d’asile et d’immigration, et jusqu’ici cette politique s’est résumée à un renforcement des frontières extérieures, pour créer une forteresse réservée à 700 millions de privilégiés. Cela s’explique pour plusieurs raisons : en premier lieu, l’Europe n’a pas encore développé de véritable projet politique sur la question. Les réponses sécuritaires déployées jusqu’ici ne peuvent masquer l’absence de projet politique sur l’asile et l’immigration. Mais surtout, les Etats restent très réticents à coopérer sur ces questions, principalement pour des raisons idéologiques absurdes, et restent arc-boutés sur une souveraineté nationale fantasmée. De ce fait, le projet politique européen sur l’asile et l’immigration est resté lettre morte. Le résultat de cette inertie, c’est 22 000 morts en Méditerranée depuis 2000. C’est l’Europe qui est devenue la destination du monde la plus meurtrière pour les migrants. Et c’est l’Europe qui s’est mise elle-même dans cette situation qui la dépasse aujourd’hui. C’est pour cela que la tragédie actuelle est une crise européenne, même si l’Europe n’est pas seule en cause.

Plus de 300 000 personnes semblent avoir tenté de franchir la Méditerranée depuis le début de l’année. Ces chiffres sont-ils colossaux au regard de l’histoire ?

Non. Ce sont évidemment des chiffres importants, qu’il ne faut pas minimiser, mais qu’il faut remettre en perspective. L’afflux actuel de réfugiés représente 0,068% de la population européenne. Il y a plus de 4 millions de réfugiés syriens. L’Europe en accueille moins de 10%. Il y a 60 millions de personnes déplacées par des guerres et des violences dans le monde : c’est cela le chiffre colossal, le plus important depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et l’Europe n’accueille que 6% environ de ces 60 millions de personnes. La plupart se trouvent dans les pays en développement – le plus grand camp de réfugiés du monde, par exemple, se trouve au Kenya. Au regard de l’Histoire, l’Europe a la mémoire particulièrement courte : le statut de réfugié est créé en 1951 par la Convention de Genève pour répondre à ce qui était à l’époque une crise des réfugiés insupportable. Et cette crise avait lieu… en Europe, avec des réfugiés européens. Jusqu’en 1967, le statut de réfugié, que l’Europe renâcle tant à accorder aujourd’hui, ne s’est appliqué qu’en Europe.

Y a-t-il une hiérarchie des migrants ?

On a vu ces dernières semaines un débat important dans les médias sur le vocabulaire à utiliser : « migrants » ou « réfugiés » ? Cette question est évidemment très importante, mais elle traduit aussi une certaine hiérarchie des migrants, comme si nous avions des obligations morales vis-à-vis des réfugiés que nous n’aurions pas vis-à-vis des migrants. Bien nommer les choses est important, et migrants et réfugiés ne quittent évidemment pas leur pays pour les mêmes raisons, mais nous devons prendre garde à ne pas renforcer une hiérarchie qui existe déjà dans l’esprit du public. Les études d’opinion montrent par exemple que l’opinion publique européenne a un regard beaucoup plus positif et bienveillant sur les réfugiés que sur les migrants. Aucun projet migratoire n’est illégitime et vouloir séparer les « bons » des « mauvais » migrants – l’immigration « choisie » et l’immigration « subie » – est insupportable. L’excellent dessinateur Pierre Kroll résumait cela très bien dans un dessin paru dans le journal belge Le Soir : on y voit un migrant en train de se noyer ; un bateau de Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières, arrive à son secours et lui demande : « Est-ce que vous vous définiriez comme un “réfugié politique” ou un “migrant économique” ? Parce que c’est très important pour nous. » Et la distinction, de surcroît, n’est pas toujours aussi facile à faire qu’elle n’en a l’air. Pour beaucoup de migrants « économiques », migrer est aussi souvent la seule option. Toute migration est aussi, au départ, un déracinement et un déchirement.

Au vu de la petitesse des mesures et de la mobilisation, l’Union européenne, dans son idéal de paix et de respect des droits de l’homme, est-elle selon vous discréditée ?

C’est bien l’idée même du projet européen, la raison d’être de l’Europe, qui est en cause ! Angela Merkel a parfaitement raison de dire que c’est l’âme de l’Europe qui est menacée, et que l’incapacité de l’Europe à répondre à cette tragédie signifierait, selon ses propres mots, la fin de l’Europe « que nous voulions ». C’est pour cela que cette crise est infiniment plus grave pour l’Europe que la crise des finances grecques, par exemple : celle-ci touchait à des règles, à des mécanismes de fonctionnement, tandis que celle-là touche aux fondements mêmes de l’Europe. Je trouve d’ailleurs assez curieux que l’on ait évoqué à l’époque une sortie de la Grèce de l’Europe, alors que personne ne semble évoquer aujourd’hui une sortie de la Hongrie. Comme si le respect des valeurs fondamentales d’humanisme était juste une condition d’entrée dans l’Union européenne dont on pouvait se dispenser après. Mais l’Europe n’est pas seule en cause : depuis janvier 2015, les Etats-Unis ont accueilli moins de 1 500 réfugiés syriens. En juin dernier, le Canada avait refusé la demande de réinstallation de la famille du petit Aylan, le garçon qu’on a retrouvé échoué sur une plage turque. Et je ne parle même pas de l’égoïsme abject des monarchies du Golfe. Le flux migratoire le plus important du monde est celui qui relie l’Asie du Sud aux pays du Golfe, où les travailleurs bengladais, pakistanais ou sri-lankais sont réduits en esclavage. Mais lorsqu’il s’agit d’offrir l’asile aux Syriens, aux Irakiens ou aux Erythréens qui fuient pour sauver leur vie, les monarchies du Golfe sont aux abonnés absents.

Personne n’aborde la question des réfugiés climatiques qui, demain, au même titre que les migrants politiques ou économiques, viendront frapper à la porte de l’Europe. Pourquoi, selon vous ?

Parce que notre attitude sur ces questions est hélas purement réactive et pas du tout prospective. Il aura fallu 22 000 morts et la photo d’un enfant noyé pour que l’on convoque enfin un sommet européen extraordinaire. Au moment de la crise des finances grecques, qui apparaît bien dérisoire aujourd’hui, il y avait un sommet européen toutes les 48 heures ! Les réfugiés climatiques, pour l’instant, restent confinés à l’intérieur des frontières de leur pays et n’apparaissent donc pas comme une priorité. C’est une vision égoïste et de court-terme. Chaque seconde, une personne est déplacée par une catastrophe naturelle ; 20 millions environ chaque année. On ne discute donc pas d’un risque futur et lointain, mais d’une réalité concrète et présente ! A part le Pentagone, personne n’évoque non plus les causes climatiques de la guerre civile en Syrie, alors que des chercheurs des universités de Californie à Santa Barbara et Columbia ont récemment mis en évidence le rôle des sécheresses dans la déstabilisation du pays. (1)

(1) Kelley, C. P., Mohtadi, S., Cane, M. a, Seager, R., & Kushnir, Y. (2015). « Climate change in the Fertile Crescent and implications of the recent Syrian drought ». Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 112(11), 3241–6. doi:10.1073/pnas.1421533112

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  • Si j’étais dans leur cas, j’essaierais de faire en sorte de mettre ma famille à l’abri, mais je me battrais contre ce cancer qui afflige l’humanité toute entière qu’est le fanatisme religieux. Oui, je prendrais les armes pour défendre mes valeurs et mon pays, je ne m’enfuirais pas pour échapper à mon devoir et avoir une vie plus facile. D’autre part, tous ne sont pas des réfugiés, et rien ne dit que certains (mis à part les chrétiens), ne viennent pas organiser le combat dans nos banlieues. Enfin notre société cupide et corrompue ne peut attirer que les plus riches d’entre eux, susceptibles, à ce point de vue, de mieux s’intégrer. La guerre est réservée aux pauvres, comme d’habitude.

    12.09 à 10h49 - Répondre - Alerter
  • La sécheresse ...Oui bon soit, ms ce serait bien qu’on parle du rôle des grandes puissances a commencer par la France ds la déstabilisation du pays. Vous ne voulez plus de migrants ? Commencez par abandonner vos réflexes impétialistes et vos aspirations guerrières.

    11.09 à 17h33 - Répondre - Alerter
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