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1-04-2015
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Fin des quotas laitiers : faut-il en faire un fromage ?

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Fin des quotas laitiers : faut-il en faire un fromage ?
(Crédit photo : FMichaud76 - Wikimedia)
 
Fini, l'encadrement des volumes produits en vigueur depuis trente ans ! Mais la marmite ne risque-t-elle pas de déborder, emportant dans sa chute une partie des producteurs ? Pour comprendre, suivez le guide.
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Ce mardi 31 mars, les secondes filaient sur le compte à rebours que l’Organisation des producteurs de lait avait intégré sur son site Internet pour rappeler la disparition imminente des quotas laitiers. En dessous, le syndicat avait posté ce message : « Producteurs de lait, profitez de ce temps pour vous organiser efficacement et construire votre avenir, afin de ne pas subir le diktat de l’agroalimentaire. » Même son de cloche à la Fédération nationale des producteurs de lait, dont le président, Thierry Roquefeuil, a appelé dans un communiqué à « ne pas faire l’économie d’une politique laitière ». L’échéance était connue depuis 2008, mais le 1er avril 2015 a semblé arriver plus vite que prévu pour les 68 000 producteurs français qui craignent de subir la libéralisation du marché.

  • Les quotas, un biais à l’origine

    Au début des années 1980, le lait et le beurre coulaient à flot et les Etats rachetaient leurs surplus aux producteurs. La politique laitière engloutissait ainsi près d’un tiers du budget de la Politique agricole commune (PAC.) La mise en place de quotas en 1984 devait permettre une régulation de la production. En cas de dépassement, chaque pays payait une pénalité. Trente ans plus tard, les quotas ont fait le job, puisque la politique laitière ne grignote plus que 6% du budget de la PAC. Pourquoi alors y mettre fin ? D’abord, parce que de nombreux pays – Allemagne, Danemark et Pays-Bas en tête – réclament le droit de produire plus pour se positionner sur de nouveaux marchés. Ensuite, parce que les quotas sont entrés en vigueur dans une Europe à dix membres. Depuis, l’Union européenne s’est transformée et certains pays n’y trouvaient plus leur compte. « Les droits à produire ont été calculés selon un historique de production, souligne Aurélie Trouvé, maître de conférence à Agrosup Dijon. L’Italie ou la Pologne qui étaient moins avancées ont été bridées dans leur développement. » Ce n’est pas le cas de la France, qui n’a pas atteint son quota depuis dix ans. Pourtant, le pays s’est abstenu lors du vote sur le maintien du système. « Ce sont les lobbys des régions les plus productives, comme la Bretagne, qui ont influencé les décideurs, soutient Aurélie Trouvé. Sans quotas, ils espèrent produire plus. »

  • L’ancrage territorial « made in France » en danger

    Les pays européens étaient libres d’appliquer les quotas comme bon leur semblait. La France avait ainsi décidé de répartir son droit à produire à échelle départementale jusqu’à 2011, puis sur neuf bassins laitiers. Ce système a permis de maintenir une production sur l’ensemble de l’Hexagone, là où d’autres – comme le Royaume-Uni et dans une moindre mesure l’Allemagne – ont laissé leurs territoires entrer en concurrence les uns avec les autres. Dans une étude de 2012, Claire Mosnier, chercheuse à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) et Christine Wieck, professeure à l’université de Bonn, ont comparé l’évolution des productions laitières dans les trois pays. « Comme on pouvait le présager, les politiques de transferts de quotas les plus libérales ont conduit à des évolutions plus fortes des volumes de lait produits par région », concluent-elles. Les écarts se sont surtout creusés au Royaume-Uni, où la production de lait a augmenté de 25% de 1995 à 2008 en Irlande du Nord et baissé de 10 % en Angleterre du Sud. Avec des quotas laitiers gérés au niveau des Länder, l’Allemagne a enregistré une évolution moindre. Quant à la France, avec le système le plus interventionniste des trois pays, sa production est restée stable à peu près partout.

    Et si les exemples britannique et allemand préfiguraient les modifications à venir en France ? Alors que le système français valorisait les exploitations familiales, la fin des quotas pourrait favoriser les fermes plus grandes. Les exploitations pourraient aussi se concentrer dans les zones les plus productives… et donc les plus rentables pour les entreprises chargées de la collecte. Une délocalisation nationale qui ne serait pas sans conséquence, comme le souligne Vincent Chatellier, chercheur à l’Inra, dans un article coécrit avec des professeurs de l’Institut de l’élevage. Au-delà des intérêts économiques, la diversité des zones de production, est « source de nombreuses richesses », écrivent-ils, avant de citer « la meilleure répartition des risques climatiques et économiques », « la contribution à la diversité paysagère et à la biodiversité » et « la participation à la création d’emplois et de valeur ajoutée dans des zones rurales parfois désertées par le secteur industriel ».

  • Menace sur les prix

    La disparition des quotas marque le passage d’une régulation publique à une régulation privée. Finies les démarches administratives : les producteurs traiteront directement avec leur coopérative ou leurs laiteries. Ces dernières sont-elles en mesure de réguler les volumes collectées ? « C’est peu probable », balaie Aurélie Trouvé. Le risque de chute des prix est d’autant plus important que le lait est une matière première à part. « Les prix sont volatiles, car l’offre et la demande sont rigides, résume l’universitaire. Les producteurs peuvent difficilement ajuster leur production. Ils font face à des investissements lourds et des coûts fixes élevés et doivent traire leurs vaches tous les jours. Le lait est une denrée périssable et non stockable, ce qui limite leur marge de négociation auprès des acheteurs. A l’autre bout de la chaîne, la demande des consommateurs est, elle aussi, rigide. Que le prix du lait baisse ou augmente, la consommation évoluera peu. » Dès lors, au moindre déséquilibre, ce sont les prix et donc les producteurs qui trinqueront.

  • Des nouveaux marchés à conquérir, vraiment ?

    Les pays européens qui partageaient hier une système de protection de leurs producteurs se retrouvent désormais en concurrence pour conquérir de nouveaux marchés. L’Allemagne, qui a dépassé 21 fois son quota sur les trente dernières années (soit près de 2 milliards d’euros de pénalités versées), est dans les starting-blocks. Idem pour l’Irlande, qui prévoit une augmentation de sa production de 50% d’ici à 2020. Reste à savoir si ces litres de lait trouveront preneurs… Depuis quelques années, la Chine, où les nombreux scandales sanitaires ont augmenté la soif de lait étranger, fait office d’eldorado. Entre 2006 et 2013, la consommation de produits laitiers y a été multipliée par quatre. Et ce ne serait pas fini ! L’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) et la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) estiment que le pays consommera 53,8% de la poudre de lait entier mondiale en 2023, contre 33,4% en 2011-2013. Les Indiens, eux, consommeraient 64,2% du beurre mondial contre 36,1% en 2011-2013. Banco ? Pas si vite, tempère Aurélie Trouvé. « Ceux qui veulent augmenter leur production de 20% ou 30% ne doivent pas oublier qu’ils ne sont pas les seuls à vouloir jouer le jeu du productivisme. La Nouvelle-Zélande est déjà présente sur les marchés asiatiques. Les Etats-Unis veulent s’y positionner aussi. Et les Chinois ne sont pas bêtes. Leurs multinationales investissent en Chine, en Inde et en Mongolie pour gagner les marchés en localisant la production près du bassin de consommation. »

  • Vers une nouvelle régulation ?

    Face au risque de surproduction et de nouvelle crise du lait, les organisations professionnelles plaident pour un retour à la régulation. Premier point : les relations déséquilibrées entre les producteurs et les entreprises chargées de la collecte. La Fédération nationale des producteurs de lait a demandé à Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, de réaliser un audit sur les contrats passés entre les deux parties. Dans la même veine, la Confédération paysanne plaide pour la constitution d’organisations de producteurs suffisamment puissantes pour faire valoir un juste prix du lait. Quant à la gestion des volumes, l’European Board Milk – qui regroupe plusieurs syndicats, dont l’Organisation des producteurs de lait – revendique l’application d’un programme de responsabilisation en cas de crise. Concrètement, dès que les volumes produits seraient trop importants, les producteurs qui baisseraient leur production toucheraient une prime. Les autres devraient s’acquitter de pénalités.

    A lire aussi sur Terraeco.net :
    - « “Avec la fin des quotas, les laiteries vont se faire la guerre sur le dos des producteurs” »
    - « La Nouvelle-Zélande fait son beurre avec le lait »
    - « Quel est le juste prix du lait ? »
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  • Boire du lait de vache qui est fait pour faire grossir un veau de 150kg par an sans développer son cerveau est une aberration.
    De plus, lisez "l’Enquête Campbell, comment manger de la viande et boire du lait augmentent nettement les risques de maladies cardiovasculaires et de cancer".
    Chacun son avis, mais si je fais passez le message c’est avant tout pour votre santé, par pour mon porte feuille... pas comme d’autre qui ont des choses à vendre.

    2.04 à 09h15 - Répondre - Alerter
    • C’est agaçant ces messages sur le lait de vache (et rien sur le lait de chevre ?)
      Je ne pense pas qu’il y ait d’aliments parfaits.
      L’équilibre alimentaire passe par la consommation d’aliments différents en quantité raisonnable. Le mode de production de l’aliment est également un facteur a prendre en compte, son mode de transformation....
      Quant a l’histoire du veau, c’est un peu gros comme ficelle, Il VA falloir arreter les oeufs aussi ?

      6.04 à 08h11 - Répondre - Alerter
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