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19-11-2015
Mots clés
Energies
Moyen-Orient

Daech sur un tas d’or (noir)

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Daech sur un tas d'or (noir)
(Crédit photo : Daech - Naissance d’un Etat terroriste - Arte)
 
La guerre contre le terrorisme passe aussi par l'argent. Or, Daech est riche. De taxes, de rançons mais aussi des ressources qu'elle exploite sur le territoire qu'elle occupe, comme le pétrole. Un robinet difficile à fermer.
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« Nous restons déterminés à nous attaquer aux voies de financement du terrorisme. » C’est ainsi que s’exprimaient, dans un communiqué, les leaders du G20 réunis à Antalya, en Turquie, le 16 novembre. Couper les vivres de Daech n’est pas chose aisée. Car ses ressources sont multiples. Selon un rapport publié en octobre 2014 par les experts Jean-Charles Brisard et Damien Martinez (voir PDF), le budget de l’Etat islamique reposerait à 38% sur les ressources pétrolières, à 17% sur le gaz naturel, à 10% sur le phosphate, à 10% sur le ciment, à 7% sur le maïs et l’orge. Le reste (18%) étant assuré par les extorsions en tous genres, les rançons après kidnappings et les dons.

Si l’or noir pèse si lourd dans ce bilan, c’est que la région annexée par Daech, à cheval sur la Syrie et l’Irak, est riche en pétrole. Et l’organisation terroriste a mis la main sur des puits : sept en Syrie dont le gisement d’Al-Omar – le plus gros du pays – et treize en Irak, assurait en octobre 2014 le rapport Brisard-Martinez en s’appuyant en partie sur les données de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Neuf en Syrie et une poignée en Irak, selon une autre enquête publiée dans le Financial Times en octobre 2015. Mais Daech manque d’expertise et de main-d’œuvre qualifiée. « Pour maximiser l’extraction de pétrole brut sur le gisement d’Al-Omar, il faut utiliser des techniques sophistiquées d’injection hydraulique, soulignait en février 2015, un rapport du Groupe d’action financière. Parce que l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) ne dispose pas de l’expertise ou de l’équipement nécessaire, elle ne peut extraire qu’une fraction de la production potentielle du puits. » L’organisation terroriste parviendrait malgré tout à produire 34 000 à 40 000 barils chaque jour, toujours selon le Financial Times. Bradés aux acheteurs entre 25 (23,50 euros) et 45 dollars (42 euros) le baril, ils rapporteraient à l’organisation pas moins de 1,53 million de dollars (1,43 million d’euros) par jour, selon le quotidien britannique.

Revenus en recul

Un chiffre loin d’égaler la manne d’autrefois. La faute à l’effondrement du prix du baril. « Si la chute des prix du pétrole depuis l’été 2014 a affecté les grosses compagnies pétrolières, elle a aussi touché les groupes terroristes qui ont pris le contrôle de puits », décrypte Francis Perrin, directeur de la rédaction du magazine Pétrole et Gaz Arabes, qui rappelle que le prix du baril de Brent de la mer du Nord est passé de 115 dollars (108 euros) en 2014 à moins de 45 dollars (42 euros) aujourd’hui. « Je ne vois pas comment les revenus de Daech n’ont pas pu en être affectés », poursuit l’expert. « Selon nos sources, les revenus ont reculé de 1 milliard de dollars (940 millions d’euros) à 600 millions de dollars (564 millions d’euros) par an », explique Jean-Charles Brisard, l’auteur du rapport paru en octobre 2014. Un chiffre « contrebalancé par l’augmentation des extorsions et des taxes », tempère le spécialiste.

Si les revenus pétroliers ont baissé, c’est aussi que « la coalition dirigée par les Etats-Unis a réussi à détruire ou surtout endommager des actifs pétroliers : parfois quelques puits mais surtout des oléoducs, des raffineries artisanales et des camions citernes », décrypte Francis Perrin. « La coalition internationale frappe la capacité de stockage et de transport du pétrole plus que les puits eux-mêmes. Et ce, pour ne pas pénaliser la population », abonde Jean-Charles Brisard. Mais Daech « s’est adapté aux frappes aériennes. Ils vendent directement au sortir des puits à des intermédiaires qui viennent chercher un pétrole à bas coût à leurs risques et périls. C’est là qu’on voit des files de camions se former », précise l’expert.

Où vont les barils de Daech ?

« Aux abords du puits Al-Omar, dans l’est de la Syrie, tandis que des avions de guerre survolent la zone, une ligne de camions s’étend sur 6 kilomètres. Certains chauffeurs attendent un mois pour remplir leurs citernes », contait ainsi le journaliste du Financial Times dans son reportage publié en octobre. Au départ du puits, plusieurs options s’offrent aux chauffeurs : acheminer le pétrole brut vers des raffineries locales détenues ou non par Daech – malgré les frappes, « certains signes laissent penser que, ces derniers mois, Daech aurait repris ses opérations de raffinerie », souligne le Financial Times – ou écouler leur stocks directement sur les marchés du territoire occupé. Ils peuvent aussi le vendre à d’autres intermédiaires qui se chargeront de fournir en pétrole et produits pétroliers les zones sous contrôle rebelle.

Le pétrole peut aussi partir, à bord de camions, vers la frontière turque afin d’alimenter un marché de contrebande. « Avant même l’installation de Daech, il y avait pas mal de contrebande dans la région depuis l’Irak – essentiellement les régions kurdes – vers la Turquie. Car les Kurdes contestaient la mainmise du gouvernement central sur le pétrole autour de Kirkouk. Ces pratiques de contrebande, Daech les a adoptées et renforcées », assure Karim Pakzad, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste notamment de l’Irak.

Le rôle de la coalition internationale

Or, longtemps, la Turquie a fermé les yeux, laissant des convois traverser tranquillement sa frontière : « Un millier de camions citernes entrent chaque jour en Turquie. Ça ne peut pas être du clandestin ! », souligne Karim Pazkad. Les choses pourraient changer. « L’Etat islamique a fait l’erreur de commettre un attentat sanglant en Turquie (l’attentat du 10 octobre à Ankara perpétré par une cellule turque de l’Etat islamique a fait 102 morts et plus de 500 blessés, ndlr), ce qui risque de rendre les Turcs plus actifs », rappelle Francis Perrin, qui juge que les efforts d’Ankara n’étaient pour le moment « pas suffisants ».

Jean-Charles Brisard, lui, va plus loin. Pour couper les vivres à Daech, il faut empêcher toute circulation des ressources. « Moi, je prône l’embargo. Qu’aucun produit de pétrole, de gaz, de blé, de coton, de phosphate ne puisse sortir du territoire contrôlé par l’Etat islamique. Quelle que soit la marchandise, tout ce qui en vient ne doit pas pouvoir sortir. C’est à la communauté internationale de le faire par la force. Ça a déjà été appliqué sur l’Unita en Angola qui contrôlait des puits de pétrole. Ce sera toujours plus efficace que des sanctions de l’ONU comme le gel de fonds qui ne sert à rien », assure l’expert qui rappelle que, à l’inverse d’Al-Qaida, l’organisation dépend très peu des donations internationales.

Mais même à enfermer Daech sur son territoire, lui restera une ultime ressource : sa population, que l’organisation islamique taxe à peu près sur tout – échanges commerciaux, déplacements de personnes et de marchandises, impôts sur les services « publics » (eau, électricité, soins…). « A partir du moment où un groupe n’est plus dans la clandestinité, il peut taxer. Or, les populations et les acteurs économiques de la zone contrôlée par Daech n’ont pas la possibilité de ne pas payer, souligne Francis Perrin. S’attaquer aux sources de recettes, dont le pétrole, et les faire diminuer, c’est déjà positif pour contrecarrer l’action de Daech. Mais un jour, il faudra aller les chercher au sol. Parce que tant qu’ils contrôleront un territoire, ils auront toujours de l’argent. »

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