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innovation politique

Par Rodrigue Coutouly
30-01-2012

Changer de lunettes pour comprendre la crise

Malgré la montée en puissance de la campagne présidentielle, la crise ne lâche pas prise. Chaque jour, une mauvaise nouvelle supplémentaire vient gâcher la machine à espoir que représentaient traditionnellement une campagne présidentielle et ses promesses de lendemains qui chantent.

1-Les lunettes du passé :

La communication et le programme des candidats s’en trouvent bouleversés. Devant l’angoisse des Français, chaque usine qui ferme est devenue un bastion de résistance qu’on visite avant le combat. Chacun prie, répète la litanie du "retour de la croissance" comme si la méthode Coué allait suffire à la faire revenir.

Le décalage n’a jamais été aussi criant entre les discours et la faiblesse des réponses proposées. Le personnel politique démontre l’impuissance des réponses idéologiques qu’on nous sert : ouvrir ou fermer les frontières, faire payer les riches, libéraliser l’économie, virer les étrangers. Depuis 30 ans, tout cela a déjà été essayé en France ou ailleurs. Partout les mêmes échecs, les mêmes déconvenues.

Mais derrière les miroirs aux alouettes fatigués des politiques, les experts et les commentateurs prouvent, chaque jour, leur incapacité à interpréter la crise que nous traversons. Leurs réponses et leurs solutions ont la décevante saveur d’ingrédients du passé. Les lunettes qu’ils chaussent pour nous expliquer le monde ne leur permettent de décrire que l’épiderme du monstre de la crise qui commence à s’agiter sous nos pieds. Les solutions qu’ils proposent sont des armes du passé, inadaptées à la violente émergence d’un phénomène qu’ils n’ont pas compris.

Pour déchiffrer ce qui nous arrive, il faut que chacun accepte d’enlever les lunettes usées de ses convictions idéologiques. La complexité de la situation nécessite de sortir des vieux schémas manichéens où nous avons l’habitude de toujours désigner les mêmes coupables responsables de nos maux (l’Etat, l’Europe, les étrangers, les écolos, le capitalisme, ...).

2-Les lunettes de l’avenir :

L’ampleur croissante de la crise française, européenne et mondiale illustre la dégénérescence du modèle économique qui fut notre moteur tout le long du XXéme siècle.

Pour le comprendre, partons d’un micro-phénomène qui fut bien mal décrit et expliqué par nos commentateurs politiques : la perte du triple AAA par la France. Que l’on s’en gausse ou que l’on pousse des cris d’horreur devant la "dégradation de la note par Standart & Poors", tous se trompent en pensant que la dette française est à l’origine de cette décision.

Ainsi, l’Allemagne présentée partout comme la championne de la vertu doit pourtant trouver 180 milliards cette année pour payer ses dettes. En réalité la décision de "dégrader" la France s’appuie sur un constat simple : contrairement à son voisin d’outre-Rhin, la France a, depuis 2004, une balance des paiements déficitaires.

Variant entre 50 et 80 milliards par an, ce déficit a une double conséquence : il appauvrit le pays et l’Etat, il ne permet pas de payer nos dettes. Depuis 2004, notre Nation a perdu ainsi 500 milliards de richesse, dont une grande partie est représentée par la dette de l’Etat. Mais cette perte est constituée aussi de dettes privées, de rachats d’entreprises et surtout de l’appauvrissement d’une partie de notre population.

Or, de quoi est fait essentiellement cette balance des paiements déficitaires ? Essentiellement de l’achat de ressources fossiles nécessaires à nos modes de vie. Les hydrocarbures constituent le gros de la dépense. Les autres ressources (minerais, uranium,...) participent à ce mouvement général. Le seul pétrole nous coûte au moins 50 milliards par an et l’on sait que son prix va augmenter fortement dans les décennies à venir.

La cause véritable de la crise est donc celle-là : notre dépendance a des ressources fossiles de plus en plus rares et donc, inexorablement, de plus en plus chères.

3-Quels enseignements faut-il tirer de cette analyse ?

-les politiques d’austérité budgétaire ne servent à rien. Là dessus, tout le monde (sauf les gouvernements européens !) sont d’accord !

- Continuer les politiques classiques soit de libéralisation, soit de relance par la consommation, serait inutile. Ce n’est pas le problème que nous devons affronter.

- le seul combat a mener de toute urgence, consiste à s’attaquer à notre dépendance aux ressources fossiles. Concevoir et commencer à mettre en place des modes de transport, des usages de l’énergie, des modèles industriels et des formes d’urbanismequi nous sortent de nos dépendances aux hydrocarbures, aux ressources non renouvelables et fossiles est une nécessité nationale.

Résoudre la crise, c’est commencer par résoudre nos dépendances à des ressources finiesde plus en plus chers.

Il faut nous éloigner du modèle économique dominant depuis 50 ans, construit autour du gaspillage d’énergie fossile bon marché. Il faut sortir de nos têtes l’idée que ce modèle pourrait, par la magie du progrès technique, devenir pérenne.

Mais, il ne s’agit pas de "revenir à la bougie". Le progrès technique autorise d’autres modes de vie confortables et heureux. L’humanité doit accepter de sortir du gaspillage généralisé pour rentrer dans celui de la sobriété durable. Comme à chaque période de l’histoire, cette révolution écologique sera l’occasion d’une renaissance économique : le charbon fut le coeur de la première révolution industrielle du XIXeme siècle, le pétrole fut au coeur de la seconde, les énergies renouvelables seront au coeur de la troisième.

COMMENTAIRES
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  • ou repli organisé .

    D’après Jean-Marc Jancovici "Sauvons le monde, tout un programme", la croissance du PIB a été liée à l’accès à des ressources énergétiques peu chères et disponibles en grande quantité.

    Il lie la succession de crises économiques puis financières à l’atteinte des limites physiques d’accès aux ressources fossiles depuis les années 70.

    Voir si les énergies renouvelables seront disponibles en suffisamment grande quantité et gérables à ce niveau du fait de leur intermittence et de la difficulté à stocker l’énergie.

    Il fait observer à juste titre que les précédentes transitions n’ont pas été dues à des pénuries mais à la disponibilité à des ressources faciles d’accès et plus pratiques d’usage.

    Par ailleurs, la transition s’est faite du renouvelable vers le fossile dans le passé et pas l’inverse

    Ce ne sera pas le cas avec le renouvelable et le nucléaire (même si vous excluez cette hypothèse).

    Donc certains écologistes préconisent un recours au nucléaire capable de fournir de l’énergie en grande quantité si on ne veut pas trop diminuer la richesse produite par habitant et donc tout le confort et la protection sociale qui va avec.

    31.01 à 10h12 - Répondre - Alerter
    • En plein débat sur l’énergie, le patron du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies renouvelables (CEA) livre sa vision du secteur.

      Le nucléaire est-il encore compétitif ?
      Je ne veux pas anticiper sur le rapport de la Cour des comptes qui est rendu public aujourd’hui. En cumulé, une centaine de milliards d’euros ont été investis dans le parc nucléaire français. Rapportés au chiffre d’affaires annuel d’EDF de 70 milliards d’euros, et pour une durée de fonctionnement de 40 ou 50 ans, ce sont des investissements parfaitement raisonnables. Certes, il va y avoir quelques surcoûts liés aux exigences de renforcement de la sûreté, mais c’est le prix à payer si l’on veut que l’opinion garde confiance après les événements japonais. C’est aussi le moyen de valoriser au maximum l’investissement en prolongeant la durée de vie de nos centrales. Ce renchérissement, n’est qu’une fraction limitée qui n’écorne pas le prix du nucléaire qui est aujourd’hui de 40 à 45 euros par mégawattheure (MWh) et qui va se renchérir de 1 ou 2 euros, ou au maximum de 5 euros, si on veut prendre en considération toutes les incertitudes. De toutes les façons, même à 50 euros du MWh, cela reste extrêmement bénéficiaire, surtout si l’on peut garantir des prix sur dix ans. Quelle énergie offre une telle visibilité ? En 2003, les combustibles fossiles que nous importions, qui représentent à peu près 50 % de l’énergie primaire consommée par la France, représentaient 23 milliards d’euros. L’année dernière, le chiffre a atteint 65 milliards !

      Combien coûterait, selon vous, une sortie du nucléaire ?
      Notre service d’évaluation économique, l’Itese, a chiffré trois scénarios pour 2025. Premièrement, un scénario de référence, dans lequel la production électrique se maintient à 74 % d’origine nucléaire, 11 % d’hydraulique, 10 % d’éolien terrestre et offshore, 2 % de photovoltaïque et 2 % de centrales à cycle combiné gaz. Ce scénario représenterait un investissement de 178 à 212 milliards d’euros. Deuxième scénario : une sortie totale du nucléaire avec un arrêt progressif des centrales jusqu’en 2025. Si l’on veut garder une énergie décarbonée, il faudrait alors un bouquet composé de 40 % d’éolien terrestre, 20 % d’éolien offshore, 12 % de photovoltaïque, 12 % d’hydraulique et 16 % de cycles combinés au gaz. On aurait dans ce cas un surcoût de l’investissement compris entre 352 et 560 milliards d’euros.

      Et le troisième scénario ?
      Dans celui-là, vous oubliez la contrainte carbone et recourrez pour 85 % à des centrales à gaz. L’investissement correspond alors à celui du premier scénario. Avec une incertitude sur le prix du gaz...

      Quel serait l’impact sur les prix ?
      Dans le scénario de référence, avec une consommation stable, le coût du MWh passe à 62 euros en 2025. Dans le deuxième, on passe à 124 euros et dans la troisième, à 74.

      Sortir du nucléaire sans émettre plus de carbone reviendrait donc très cher...
      Le développement des énergies renouvelables et la réduction du nucléaire sont un objectif que tout le monde peut légitimement adopter. Le vrai sujet est d’essayer de desserrer l’étreinte des combustibles fossiles. Commençons par les substituer avec les technologies renouvelables, tirons parti du parc nucléaire car il est susceptible de dégager des marges financières pour assurer son renouvellement pour la part qui sera nécessaire ! Et quand cette démonstration sera faite, voyons jusqu’à quel point on peut avoir un bouquet équilibré.

      A quoi ressemblerait-il ?
      Ce qui s’est passé en Suède est très intéressant. En 1980, ce pays avait décidé par référendum de ne pas renouveler le parc nucléaire. Aux alentours des années 2000, la Suède avait 50 % de nucléaire et 50 % de renouvelable. Arrive 2000 et ils ferment la première centrale, à la frontière danoise. Comme c’est le prix de marché qui fixe les tarifs en Suède, la réaction ne s’est pas fait attendre. En trois ans, les prix ont bondi grosso modo de 100 %. L’opinion publique, qui était à 80 % pour une sortie du nucléaire, a basculé. Finalement, une loi a été votée en faveur d’un renouvellement des réacteurs. Ils ont maintenu 50 % de nucléaire et disent que c’est l’optimum.

      50 % de nucléaire, ce serait bien pour la France aussi ?
      Pourquoi pas ? Mais pas de manière précipitée. Ce serait trop rapide de le faire d’ici à 2025 dans le contexte budgétaire et technique.

      31.01 à 13h05 - Répondre - Alerter
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A PROPOS

Principal de collège, agrégé d’histoire-géographie, j’ai été, dans une autre vie, technicien forestier à l’Office national des forêts et j’ai travaillé en Afrique sahélienne.

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