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24-01-2012
Mots clés
Energies
Etats-Unis

Aux Etats-Unis, bataille entre emplois et environnement autour d’un pipeline

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Aux Etats-Unis, bataille entre emplois et environnement autour d'un pipeline
(Manifestation anti-Keystone XL. Crédit photo : tarsandsaction - flickr)
 
Keystone XL devait rallier les sables bitumineux du Canada aux raffineries du Texas américain. Au grand dam des lobbyistes, Obama vient de refuser le projet.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE

Il se voyait déjà traverser le continent nord-américain sur plus de 3 456 kilomètres. Et bien il attendra. Le projet de pipeline géant Keystone XL ne verra pas le jour (pour l’instant) : « Non », a dit Barack Obama mercredi 18 janvier. Il devait acheminer du pétrole brut depuis les immenses champs de sables bitumineux de l’Alberta, au Canada, et ce jusqu’à différents sites aux Etats-Unis, notamment vers les raffineries du Texas. Keystone XL ? Un monstre écologique pour ses détracteurs, un allié économique et énergétique pour ses promoteurs.

Manœuvres politiques

Pour ces derniers, l’ironie du sort est cruelle : dans un communiqué, le président des Etats-Unis rappelle que « le délai arbitraire et précipité imposé par les républicains au Congrès a empêché une évaluation complète de l’impact du pipeline, en particulier sur la santé et la sécurité du peuple américain, ainsi que sur [notre] environnement. En raison de quoi, le Département d’Etat a recommandé que la demande soit refusée ». La décision sur le futur du pipeline ne devait en effet tomber qu’en 2013. Mais les républicains, souhaitant le voir rapidement accepté, avaient cru bon de se prendre au jeu des manœuvres politiques. En décembre dernier, ils avaient ainsi approuvé au Sénat un projet de loi prolongeant d’une année la réduction des charges de sécurité sociale pour de nombreux américains, mais exigé en retour que la décision au sujet de Keystone XL intervienne sous soixante jours... Don’t act !

Le souci, c’est que cette manipulation est loin d’être la seule ayant émaillé l’affaire : mensonges et argent sale en sont même sa colonne vertébrale. Exemple : Transcanada, la société nord-américaine qui mène ce projet, a fait de la sécurité énergétique son argument. « Keystone renforce la sécurité énergétique américaine en augmentant l’offre de pétrole sûr, sécurisé et fiable en provenance du Canada et des champs pétroliers américains (1) », a cru bon d’expliciter la compagnie dans un document combattant les « mythes » entourant le projet. D’après Transcanada, les Etats-Unis avaleraient en effet 15 millions de barils de brut quotidiennement, mais en importeraient 10 à 11 millions. Faites le compte, il en manquerait donc 5 millions. Keystone serait donc le sauveur de la patrie de l’Oncle Sam du pétrole nigérian, vénézuélien et autres pays « peu sûrs » ? Le groupe Tar Sands Action, mené entre autres par Bill McKibben (2), démonte cette logique. Ses membres pointent en effet un document de présentation destinée aux investisseurs, dans lequel Transcanada précise elle-même que le but ultime du projet est de faire raffiner le peu coûteux brut canadien aux Etats-Unis... et d’en exporter les produits vers l’Europe et l’Amérique latine ! Les Américains, eux, n’en verront donc que peu la couleur.

91 fuites majeures possibles en cinquante ans

Ce qu’ils verront, par contre, ce sont les dégâts générés par cet immense serpent à bitume : pollution de l’air, de l’eau, réquisition de terres... Là encore, ses partisans ont voulu bien faire. Comme l’a révélé le New York Times en octobre dernier, le rapport sur les probables risques environnementaux, commandé par le département d’Etat américain, a été réalisé par la société Cardno Entrix. Le hic ? Celle-ci a été conseillée par Transcanada elle-même, pour qui ce cabinet d’expertise est un partenaire régulier ! En terme d’indépendance, peut mieux faire ! Les conclusions sont sans surprise : « Les impacts environnementaux négatifs seront limités. » En clair, 11 fuites majeures pourraient survenir sur le pipeline en cinquante ans de vie. John Stansbury, un chercheur du Water center de l’université du Nebraska, a fait d’autres calculs : pour lui ce ne sont pas 11, mais 91 fuites majeures qui pourraient survenir !

La population concernée par le projet ne s’est malgré tout pas laissée berner. Pendant des mois, rappelle le Huffington Post, des communautés indigènes de l’Alberta canadienne aux fermiers du Nebraska et du Texas, bientôt rejoints par les défenseurs de l’environnement, la mobilisation n’a pas cessé : lobbying au Capitole, milliers d’emails et de coups de téléphones passés à la Maison Blanche, apostrophes du Président lors de ses sorties publiques, manifestations géantes où plus de 15 000 personnes ont formé un énorme serpent humain mimant le pipeline de mauvaise augure... Au total, plus de 1 200 personnes auraient été arrêtées devant la Maison Blanche pendant ces mois de protestations.

Big Oil et ses millions de dollars

La récente décision du Président Obama et la capacité de mobilisation des opposants au projet sonne-t-elle pour autant le glas de Keystone XL ? Rien n’est moins sûr. Transcanada a d’ores et déjà annoncé qu’elle ferait appel de la décision. Pour faire pencher la balance, elle possède une arme redoutable : l’argent. Les membres du Congrès qui supportent le pipeline sont nombreux, et plus que généreusement arrosés par Transcanada, qui ne comptent pas les dollars distribués pour faire aboutir ses plans. Le site Price Of Oil a fait tourner sa banque de données sur l’argent sale : il apparaît que les Congressistes ayant voté, en décembre dernier, pour que la décision de construction du pipeline soit prise sous soixante jours avaient reçu plus de 41 millions de dollars (31,4 millions d’euros) du Big Oil. Entendez : de ceux ayant des intérêts dans le pétrole, le gaz ou le charbon. Ceux ayant voté contre avaient quant à eux perçu 8 millions de dollars (6,1 millions d’euros) de Big Oil.

La pratique est par ailleurs autorisée : depuis deux ans, la Cour suprême a donné le droit à des sociétés de dépenser des montants illimités pour soutenir - ou attaquer ! - des candidats politiques. Le lobby pétrolier se sent pousser des ailes. Au début du mois, Jack Gerard, pédégé de l’American Petroleum Institute, n’avait pas hésité à menacer le Président Obama de « conséquences électorales énormes » s’il n’approuvait pas le projet... Et pour convaincre les Américains du bien-fondé de ces propos, le site Vote4Energy a été lancé dans la foulée. Etat par Etat, l’internaute peut y découvrir tous les emplois gagnés localement si des lois en faveur de l’exploitation des ressources naturelles sont votées. En Virginie ? 18 185 jobs. A New York ? 50 072. La vieille rengaine électoraliste des républicains, qui s’efforce d’opposer emplois et environnement, risque encore bien de miner les débats de la campagne présidentielle.

(1) Il est prévu que Keystone XL soit aussi alimenté par le pétrole des champs américains qu’il traversera.

(2) Connu pour être le fondateur de l’ONG environnementale 350.org.

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Le rédacteur :
Alice Bomboy

Une enfance en pleine nature jurassienne, des études de biologie et de géologie, l’envie de transmettre cette passion pour le monde vivant, et le monde tout court, et un goût sans limite pour les nouvelles contrées. Alice est journaliste scientifique.

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