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Après Xynthia, rester ou partir ?
jeudi, 15 avril 2010 / François Gemenne /

François Gemenne est directeur du projet « Politiques de la terre à l’épreuve de l’anthropocène » au Médialab de Sciences Po, et chercheur en science politique à l’université de Liège et à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (CEARC). Il est notamment l’auteur de ‘Géopolitique du Climat’ (Armand Colin, 2015).

Par François Gemenne, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri)

Suite à la dramatique tempête qui a causé 53 morts en Vendée et en Charente-Maritime, le gouvernement a ordonné la démolition de 1 510 maisons, situées dans des « zones noires » définies par des experts, où le risque était jugé trop élevé. Cette décision suscite aujourd’hui la colère de nombreux riverains et élus locaux, qui ne comprennent pas que l’État central puisse ainsi décider quelles zones seront rasées ou pas, mais aussi que l’on préfère parfois démolir qu’endiguer, ou que des maisons peu ou pas touchées par la tempête soient demain démolies. Au-delà des drames personnels qu’elle suscite, la création de « zones noires » (et la controverse qui y est liée) mérite quelques réflexions, car elle pose une série de questions fondamentales quant à la manière dont nos sociétés pourront demain s’adapter au risque environnemental, qui sera amplifié par les impacts du changement climatique.

Le gouvernement a donc décidé que pour les habitants des zones noires, il était plus sûr de partir que de rester, dans la perspective de nouvelles tempêtes à venir. Si ces déplacements préventifs de populations habitant dans des zones à risque sont exceptionnels en France, ils sont monnaie courante dans d’autres pays. A La Nouvelle-Orléans, après l’ouragan Katrina, la municipalité avait également décidé de ne pas reconstruire certains quartiers, y compris des cités de logements sociaux, situés dans des zones trop dangereuses. Là aussi, la décision avait suscité colère et incompréhension, et les habitants de ces quartiers n’étaient jamais revenus dans la ville. Au Mozambique, suite aux inondations de 2001 et 2007, les habitants des rives du fleuve Zambèze ont été déplacés par le gouvernement dans une cinquantaine de centres de réinstallation. A Téhéran, ce sont pas moins de 5 millions de personnes que le président Ahmadinejad veut pousser à déménager dans la crainte d’un tremblement de terre futur.

Ces personnes font partie de ce que l’on appelle couramment les « réfugiés environnementaux », forcés de quitter leur lieu de vie en raison de perturbations de l’environnement. En Vendée et en Charente-Maritime, même s’il est probable que personne n’osera employer le terme, dont la charge symbolique est très forte, c’est aussi de cela qu’il s’agit.

Les habitants qui perdront leur maison seront intégralement indemnisés par l’État, selon un dispositif inédit. Selon une jolie formule du gouvernement, les zones noires sont aussi déclarées « zones de solidarité nationale ». Ce type de mécanisme ne peut exister que parce que ces déplacements ont lieu dans un pays industrialisé. Lorsqu’ils se produisent dans un pays en développement, aucun mécanisme n’existe pour déclarer les régions touchées « zones de solidarité internationale », bien que le changement climatique, et donc la responsabilité des pays industrialisés, soit souvent en cause dans la dégradation de l’environnement.

Si l’on décide aujourd’hui de raser ces zones, c’est avant tout pour réparer une erreur du passé, en prévision de catastrophes futures : c’est parce qu’on a laissé construire dans des zones à risque qu’il faut à présent démolir. Rien qu’en France, 846 communes, situées sous le niveau de la mer, sont directement exposées au risque de submersion. En Asie du sud-est, en Afrique orientale, dans le golfe du Mexique, ce sont des régions entières et des millions de personnes qui sont concernées. Faudra-t-il, demain, toutes les évacuer ? Et à quelles conditions ?

Au-delà de l’évacuation des zones noires, c’est aussi la question de notre adaptation future aux impacts du changement climatique, et notamment à la hausse du niveau des mers, qui est posée. Où choisira-t-on de céder du terrain, et où décidera-t-on de construire digues et barrages ? Et surtout, qui le décidera ? A cet égard, la controverse qui oppose les élus locaux au gouvernement de François Fillon pose une question essentielle : l’adaptation doit-elle se décider au niveau des communautés locales, voire des individus, qui jugeraient eux-mêmes des risques qu’ils souhaitent courir ? Ou l’État doit-il, préventivement, assurer la protection de ses citoyens face au risque, quitte à imposer des évacuations ? De telles mesures risqueront souvent d’être perçues comme des diktats d’experts technocrates. Mais elles sont aussi la condition nécessaire pour que des mécanismes d’indemnisation puissent être mis en place. En tout cas dans les pays industrialisés : dans les pays en développement, où les enjeux de déplacements de populations sont pourtant démultipliés, la question de l’indemnisation ne se pose même pas. Pour le moment.

- Le site de l’Iddri


François Gemenne est titulaire d’un Master en développement, environnement et sociétés de l’université de Louvain, et un Master de recherche en science politique de la London School of Economics. Il a récemment achevé la rédaction d’une thèse de doctorat menée conjointement au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po Paris et au Centre d’études de l’ethnicité et des migrations (Cedem) de l’université de Liège, en Belgique. Il est chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) et enseigne la géopolitique du changement climatique et la gouvernance internationale des migrations à Sciences Po Paris.