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Je doute donc je suis… écolo ?
mardi, 13 avril 2010 / Arnaud Gossement /

Avocat, spécialiste du droit de l’environnement.

- Par Arnaud Gossement, avocat, docteur en droit et Maître de conférences à Sciences Po.

Climato-scepticisme, écolo-scepticisme, grenello-scepticisme… le scepticisme est partout et très à la mode dés qu’il est question de débattre de protection de l’environnement. Certes le doute est indispensable à la réflexion mais le scepticisme actuel s’apparente davantage à un profond pessimiste si ce n’est parfois à du cynisme. En définitive, le scepticisme ambiant n’encourage pas à l’action mais plutôt à la lamentation ou au désespoir, ce qui n’est pas nécessairement le meilleur moyen d’avancer, et ce, alors même que l’urgence écologique est toujours là. A la veille de la discussion du projet de loi « Grenelle 2 », ce doute généralisé, quel qu’en soit les motifs, créé un risque d’affaiblissement de la mobilisation citoyenne pour l’écologie.

Grenello-scepticisme

Les différents scepticismes n’ont pas le même fondement. On peut être convaincu de la contribution de l’homme au dérèglement climatique et annoncer chaque matin la mort du Grenelle de l’environnement. Un point commun pourtant : une certaine culture de la tristesse qui incite à baisser les bras plus qu‘à se retrousser les manches. Répondre à un scepticisme par un autre scepticisme n’est sans doute pas le meilleur moyen de mobiliser le plus grand nombre de citoyens. A la veille de la discussion à l’Assemblée nationale du projet de loi « Grenelle 2 », le grenello-scepticisme prend pourtant de l’ampleur alors que ce texte, fort d’une centaine d’articles, est destiné à mettre en œuvre les engagements négociés en octobre 2007. D’un côté, certains groupes de pression industriels, habitués à opposer écologie et économie, pratiquent un lobbying forcené pour affaiblir la portée du texte. De l’autre, certains écologistes focalisent sur les faiblesses du texte et le verre à moitié vide au risque de jeter le bébé avec l’eau du bain : le Grenelle ne créerait pas d’emplois verts, représenterait une régression du droit de l’environnement, etc…

Cette convergence des doutes renforce le syndrome du « à quoi bon ? » dénoncé par plusieurs responsables dont Jean-Louis Borloo. A quoi bon se battre pour un texte si imparfait ? A quoi bon tenter de convaincre les parlementaires de faire mieux que les acteurs du Grenelle ? Certes le projet de loi « Grenelle 2 » n’est pas parfait et certaines de ses dispositions sont même contraires aux engagements du Grenelle comme l’alourdissement de la procédure de création des éoliennes. Toutefois, face aux amendements grenello-incompatibles, la désolation n’est pas la meilleure stratégie… Le projet de loi « Grenelle 2 » comprend nombre de dispositions qui, potentiellement, vont dans le bon sens. Tenter de les améliorer est plus urgent que de les noyer.

Hulot-scepticisme

Nicolas Hulot a été et reste un acteur central du Grenelle de l’environnement dont il est un des pères fondateurs. A l’évidence, Nicolas Hulot est un constructeur, pas un destructeur même si son dernier film, le syndrome du Titanic, n’était pas précisément une ode à l’optimisme. Reste que la décision de sa fondation de suspendre sa participation au Grenelle a elle aussi contribué à l’écolo tristesse du moment même si son sens a pu être mal interprété.

J’entends bien que cette décision tendait à créer un électrochoc et non une électrocution du Grenelle. Mais alors que le premier cycle du Grenelle va s’achever avec le vote de la loi « Grenelle 2 », la pratique, même ponctuelle, de la chaise vide au sein du comité de suivi du Grenelle revient à donner plus d’espace aux lobbys productivistes qui se sentent toujours mieux seuls et sans projecteurs braqués sur eux. Il faut saluer ici le l’esprit de responsabilité de responsables associatifs comme Serge Orru (WWF) ou Bruno Genty (FNE) qui ont appelé à une réunion d’urgence des acteurs du Grenelle. Je reste convaincu qu’il faut renouer avec l’énergie et l’enthousiasme dont faisait preuve Nicolas Hulot en 2007 et qui a contribué à rendre l’écologie populaire.

Sarko-scepticisme

Le grenello-scepticisme n’est pas étranger au Sarko-scepticisme. Peut-on être grenello-optimisme sans être taxé de sarkozysme ? Les critiques dirigées contre la mise en œuvre des engagements du Grenelle de l’environnement sont souvent dirigées contre la politique du Chef de l’État qui a lui aussi alimenté l’écolo-mélancolie en accréditant l’idée que l’environnement « ça commence à bien faire ». Pourtant, les engagements du Grenelle de l’environnement sont ceux des 5 collèges d’acteurs de ce processus, non ceux du Président de la République. Pourtant, le Grenelle est aujourd’hui l’otage de joutes politiciennes sans intérêt. Les responsables sont notamment ces membres de la majorité et du Gouvernement qui déclaraient au soir du premier tour des régionales « on a fait le grenelle », ce qui est évidemment faux. Se battre pour la mise en œuvre du Grenelle ne revient pas à soutenir l’action du Chef de l’État. En sens inverse, l’anti-sarkozysme n’est pas suffisant. A l’image du dialogue social et de l’action des syndicats de salariés, le dialogue environnemental suppose de dénoncer les décisions irrationnelles et de proposer des solutions. Se réfugier dans le seul doute et la critique ne sera pas d’un grand secours.

Le retour au "tout ou rien"

Le plus préoccupant dans ce scepticisme ambiant tient à la remise en cause de l’idée selon laquelle il serait possible de faire progresser la cause écologiste par une recherche du consensus entre tous les acteurs concernés : État, élus locaux, associations, patronat, syndicats. Le scepticisme à tous les étages brise le consensus d’octobre 2007 et signe le retour du « tout ou rien ». Cette logique s’oppose à celle de la progression par étapes, certes moins spectaculaire et moins révolutionnaire mais peut-être utile. C’est ainsi que les acteurs de la négociation de 2007 avaient accepté de signer un texte qui n’était pas conforme à l’idéal de chacun d’eux. Ce texte a cependant permis d’identifier des leviers d’action de manière à sortir du désert. Il a aussi créé une dynamique culturelle : il n’y a jamais eu autant d’écrits, d’images et de débats sur l’écologie, devenue un sujet sérieux et crédible. Le succès du Grenelle ne se mesure pas à la seule aune du poids des lois et décrets qui en seront issus mais peut être d’abord en fonction de la volonté des citoyens d’avancer ensemble.

Pour un écolo optimisme

Le Grenelle de l’environnement a eu lieu : l’annonce permanente de la mort d’un évènement achevé est assez étrange. C’est le dialogue environnemental qui doit être aujourd’hui nourri. Pour ce faire, il faut sans cesse construire, proposer et remettre l’ouvrage sur le métier. L’écolo-optimisme ne relève pas de la naïveté. Celle-ci est plus sûrement du côté de ceux qui pensent que le Grenelle était une baguette magique et que sa mise en œuvre se ferait d’un claquement de doigts. Plus que jamais, nous avons collectivement un devoir d’enthousiasme. Nous avons également besoin de franchir les frontières pour nous rendre compte que ce scepticisme assez franchouillard a quelque chose d’assez pathétique vu d’autres pays, notamment ceux qui sont durement frappés par le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité. A l’instar des « lettres persanes » de Montesquieu, écouter les avis extérieurs serait précieux pour sortir du gris.