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Paul Chemetov : « Construire des bâtiments sobres n’est pas une punition »
dimanche, 28 février 2010 / Anne de Malleray

SERIE : ILS IMAGINENT LA VILLE DE DEMAIN 3/4. Depuis les grands ensembles de banlieue jusqu’à la consultation sur le Grand Paris, Paul Chemetov a traversé un demi-siècle d’urbanisme à la française. Architecte engagé, il ne croit pas aux solutions clés en main des écocités.

A Paris, il a construit la grande galerie du Muséum d’histoire naturelle, le ministère des Finances, la Place carrée, la piscine et les couloirs des Halles. Mais Paul Chemetov a aussi consacré une grande partie de sa carrière à la banlieue parisienne : Vigneux, Villejuif, Saint-Ouen, Pantin… Souvent des municipalités communistes, parti auquel il a longtemps adhéré. Son style architectural, sobre par conviction, a précédé et anticipé également la crise environnementale. Entre le paradoxe de la tour de Dubaï et la recherche de perfection des écocités, il se penche pour Terra eco sur les mutations urbaines et esquisse un projet pour la ville durable.

Faut-il repenser totalement la construction et la conception de la ville ?

Il me semble qu’il faut, au contraire, chercher la continuité. Certes, aujourd’hui, l’énergie est plus chère. Mais elle n’a été bon marché que très peu de temps. Observez l’architecture paysanne en France. Que nous dit-elle ? Bien avant la crise de l’énergie, elle s’est montrée extrêmement économe et vigilante avec les déperditions de chaleur : murs épais, peu de fenêtres, vaches toutes proches comme source de chaleur. Le phénomène fondamentalement nouveau aujourd’hui, c’est l’urbanisation massive. Plus de la moitié des habitants de la planète vit en ville. Cette mutation est d’une violence supérieure à toutes les guerres que nous avons connues jusqu’alors. Au cours des dernières générations, on a construit un volume de bâtiments égal à tout ce qui a été édifié depuis le début de l’humanité. Tous les gens qui travaillent sur l’environnement savent que l’on aura beau faire les immeubles les plus performants au monde, cela ne réglera pas la question de l’existant. Or, c’est là que se trouve le principal gisement de perte énergétique. Il y a, à Paris, une déperdition d’énergie terrible, mais va-t-on pour autant raser une ville qui se construit depuis vingt siècles ? Il nous revient plutôt de la transformer. Tout ce qui va être construit devra, comme un ferment, servir de modèle à une transformation et une substitution futures.

Qu’entendez-vous par transformer ?

L’architecture est avant tout une activité de métamorphose. Vous prenez une brique et un bout de fer, vous en faites un balcon, un mur. Il faut tenter de mener cette métamorphose à une toute nouvelle échelle, celle de la conversion écologique. Sans rejeter ce qui existe, essayons de voir ce que l’on peut en faire. Je viens, par exemple, d’achever la transformation de la piscine de Villejuif, que j’ai construite il y a trente-cinq ans. J’ai englobé l’ancienne piscine en béton dans une nouvelle structure de verre et d’acier. De cette confrontation, naît le sentiment que l’ancien et le nouveau sont en quelque sorte tressés. En outre, la question des économies d’eau et d’énergie n’était pas prioritaire lors de la première construction de la piscine. Aujourd’hui, c’est une condition sine qua non à la réalisation du projet. Cette transition est donc écologique et sobre.

Voyez-vous ces nouvelles conditions comme une contrainte ou comme une source d’inspiration ?

Construire des bâtiments sobres n’est pas une punition. Cela permet de mener des expériences nouvelles. Mais dans mon approche, si la sobriété est l’une des conditions du projet, elle ne le résume pas. Il existe une autre approche qui consiste à cocher des cases sur un questionnaire. La norme Haute Qualité Environnementale peut se lire de cette façon. On nous dit : « Vous n’avez pas fait ça, vous êtes recalé. » Si vous êtes exposé plein sud et que vous savez capter les calories gratuites, c’est intéressant. Mais comme la norme dit qu’il faut se protéger, nous voilà incités à mettre 30 cm d’isolant. Cela plaît beaucoup aux fabricants, mais ne constitue pas nécessairement la meilleure solution. Je pense, par exemple, au programme de réhabilitation du parc HLM prévu dans le cadre du Grenelle de l’environnement. Chaque opération nécessiterait un bilan propre en fonction de l’exposition des bâtiments, des charges d’exploitation, etc. Or, on est en train de tout transformer en bouteille thermos. Il existe pourtant plein de solutions : mettre des robinets thermostatiques, changer les fenêtres, isoler par l’intérieur… Si, avec beaucoup d’intelligence et très peu d’argent, on parvient à économiser 100 kWh/m2 d’énergie par an, peut-être qu’il faut en rester là. Pour mener à bien la conversion écologique, on doit se demander quel est le meilleur rapport entre l’argent dont on dispose et ce que l’on obtient en échange.

Les villes écologiques et écoquartiers qui se développent un peu partout dans le monde incarnent-ils les villes de demain ?

Même si j’y porte le plus grand intérêt, je pense que ces quartiers modèles sont avant tout des vitrines qui doivent inspirer la transformation de la ville. A quoi sert de réaliser dix écocités autour de Paris, comme le préconisait le rapport Attali sur la croissance en 2008, si l’on ne s’occupe pas du reste ? Il ne faut pas que la construction d’une écocité revienne à abandonner toutes les cités dites difficiles, Clichy-sous-Bois, La Courneuve… Et si une écocité stérilise des dizaines d’hectares de terres agricoles, où est son intérêt ? Je crois que le propre de l’architecture est de se colleter avec le monde et non de se mettre à côté du monde. Ce qui m’intéresse, c’est que cette question d’un monde fini, des ressources épuisables et de l’humanité croissante soit posée à l’échelle du monde tout entier et à l’échelle, pour ce qui est de notre responsabilité, de notre pays tout entier.

Que pensez-vous, justement, de l’architecture qui marque ces banlieues ?

A l’époque, nous avions un besoin irrépressible de logements. Celui-ci a conduit à l’édification des « grands ensembles ». Il fallait construire beaucoup et avec peu de moyens. Mais nous aurions parfaitement pu faire autrement. Les logements sociaux que j’ai, par exemple, construits à Vigneux-sur-Seine (Essonne), dans les années 1960, en briques rouges et meulière, sont toujours d’aplomb et ils n’ont pas besoin d’être détruits. A un moment, certains ont cru que nous pouvions produire des bâtiments comme des voitures. Mais ce n’est pas ma conception de l’architecture. Une maison est un lieu auquel on s’attache, où l’on a été heureux ou malheureux, où l’on a accumulé des colifichets, des meubles, des livres… On ne peut pas avoir avec une maison le même rapport qu’avec une cellule hôtelière ou un compartiment de wagon-lit. La conséquence est que si Paris va très bien, sa périphérie, elle, ne va pas bien. Or, elle est trois fois plus peuplée, vivace et moderne. Aujourd’hui, l’inégalité des territoires de la métropole parisienne nuit à son allant et nuit encore plus à son avenir. Telle est la première question que doit résoudre le Grand Paris. Je pense que la question urbaine est la question politique centrale aujourd’hui.

Vous avez dénoncé la tournure prise par la consultation menée par le gouvernement sur le Grand Paris. Le projet n’était pas à la hauteur de cet enjeu ?

La proposition finale revient à faire une ligne de chemin de fer souterraine de 130 km qui passe au large ou en dessous de la plupart des pôles urbains actuels et vise à construire de nouveaux quartiers d’affaires. Ce n’est ni très écologique, ni très sobre, ni très immédiat et surtout ne répond pas aux besoins. Le Grand Paris a mis en scène une opération de communication destinée à justifier un projet décidé par ailleurs. Ces deux objectifs ne coïncident pas et il faut aujourd’hui que chacun assume ses responsabilités.

Comment imaginez-vous la ville durable ?

A partir d’une situation donnée – la ville comme elle est –, il faut tendre vers une ville de notre siècle, plus sobre, économe, dans laquelle le rapport à la nature change. Alors que la nature encerclait les petites villes, il faut que des poches de nature soient présentes à l’intérieur des mégapoles, et que des lambeaux de nature y pénètrent très en avant. Il faut maintenir une proximité entre la ville et sa périphérie. La question environnementale est une question objective. On peut se dire : « Après moi le déluge ». Mais l’architecture ne fabrique pas des objets jetables. Ce qui est fait en 2010 devra être là en 2110. Cela veut dire qu’il ne faut pas seulement dessiner, mais construire en pensant à la façon dont les bâtiments vont résister, vieillir, affronter les intempéries et ne pas se périmer. Car si mes cravates peuvent être au goût du jour, je ne crois pas en des bâtiments au seul goût du jour.

Que pensez-vous de la performance de la tour de Dubaï ? Il semble que les projets architecturaux démesurés soient encore au goût du jour.

Au-delà de la nécessité économique, normative et constructive, l’architecture met en jeu des représentations et des symboles. La tour de Dubaï, comme la tour Eiffel, donne du prestige à la ville. Mais il s’agit là d’un exploit sans intérêt autre que d’être la plus haute du monde. Avec ses appartements à 40 000 euros le mètre carré, elle ne sera accessible qu’à quelques nababs. Cette tour s’est bâtie sur les revenus du pétrole et sur la spéculation financière. Si l’on peut estimer que Versailles, Beaubourg ou encore Notre-Dame sont des représentations du monde, des cosmogonies, peut-on dire que la tour de Dubaï dans sa forme et son remplissage soit un modèle du monde à venir ? Je ne l’espère pas. —


LES ILLUSIONS PERDUES DU GRAND PARIS

« Est-ce parce que Christian Blanc présida Air France et la RATP qu’un tube vers un aéroport est son seul souci ? » D’une formule assassine, Paul Chemetov dézinguait, en novembre 2009 dans Le Moniteur, le projet du secrétaire d’Etat au Développement de la région capitale. Il faut dire que la proposition d’un « Grand huit » de métros automatiques souterrains qui ceinture l’agglomération parisienne – sur 130 km et 40 gares ! – a de quoi irriter. Blanc a délibérément fait l’impasse sur les « milliers de pages, de plans et de schémas » soumis par « plus de 500 chercheurs et praticiens de toutes disciplines » en avril 2009. Ces experts avaient pourtant été réunis par Nicolas Sarkozy afin de faire de Paris une métropole durable de « l’après-Kyoto ». Selon Paul Chemetov, pour relever ce défi, il faudrait plutôt soutenir l’agriculture vivrière de proximité, construire des logements près des transports et des services actuels, et renforcer les équipements de proximité en matière de commerce, de culture et d’éducation. Las, les travaux du Grand Paris devraient débuter dès 2012…

Illustration : Morgane Le Gall

- Le site d’AUA, l’agence de Paul Chemetov

- Le plan bâtiment du Grenelle de l’environnement

- Le site du Grand Paris

- 20 000 mots pour la ville, Flammarion (1998)

- Le territoire de l’architecte, Julliard (1995)

- La fabrique des villes, Editions de l’Aube (1992)