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La Bolivie détient la clé de la voiture électrique
dimanche, 27 décembre 2009 / David Baché

Sans ce petit pays d’Amérique du Sud, toutes les voitures électriques du monde resteraient au garage. Le sous-sol bolivien regorge de lithium, métal indispensable pour les batteries. Le président Evo Morales en fait une affaire d’Etat. L’environnement attendra.

Salar de Uyuni (Bolivie), envoyé spécial

« Tout sera prêt au mois de mai. » Marcelo Castro, le directeur de l’usine pilote de Rio Grande, parcourt les travées sablonneuses du site et présente fièrement les installations de son usine de production de carbonate de lithium. Les ouvriers qui l’entourent ne semblent pas partager son optimisme. Les travaux ont déjà pris plus de quatre mois de retard. Mais Marcelo Castro se moque des problèmes de logistique. Il s’agit d’un projet d’une envergure incroyable. Stratégique. Une priorité du gouvernement bolivien. L’usine produira bientôt ses premières tonnes de carbonate de lithium, un métal gris, mou et très léger. Conducteur d’énergie, il est déjà utilisé dans la fabrication des batteries de téléphones portables, d’appareils photos ou encore d’ordinateurs. Demain, il entrera aussi dans celles des voitures « propres » électriques, nouveau rêve à quatre roues des constructeurs automobiles. Le cours de la tonne de lithium a presque décuplé ces cinq dernières années, passant de 260 à plus de 2 000 euros. Et la demande devrait continuer d’augmenter. La Bolivie prévoit d’en produire près de 500 tonnes par an dès la mise en service de l’usine pilote, et jusqu’à 20 000 tonnes par an dans quelques années.

Une banquise grande comme l’Ile-de-France

C’est un don du ciel – ou plutôt du sol – pour la Bolivie, pays le plus pauvre d’Amérique du Sud qui détient les plus importantes réserves mondiales de lithium. Elles sont enfouies dans le Sud, au cœur du désert de sel d’Uyuni. Cet ancien lac d’eau de mer asséché depuis 40 000 ans s’étale sur une zone grande comme la région Ile-de-France. Ce décor blanc aux airs de banquise est perché à 3 700 m d’altitude. Ici, dès que quelques gouttes de pluie s’écrasent sur la terre, des reflets irréels confondent le sol et le ciel. Les estimations ne sont pas définitives, mais toutes concordent sur un point : le gisement de lithium présent à Uyuni est le plus important jamais découvert. Les premières statistiques du bureau géologique des Etats-Unis évoquaient 5 à 6 millions de tonnes. Au début des années 1990, l’Institut français de recherche et de développement parlait, lui, de 9 millions de tonnes pour les dix premiers mètres de profondeur seulement, alors qu’une centaine de mètres seraient exploitables. Selon les dernières études boliviennes, prenant en compte l’ensemble des couches, le désert de sel abriterait au moins 100 millions de tonnes de lithium, soit près de 70 % des réserves mondiales.

La Bolivie, « Arabie Saoudite du lithium ». L’expression est devenue un lieu commun dans la presse nationale et dans la bouche des dirigeants du pays, bien décidés à faire fructifier cette manne. Car pour le président bolivien Evo Morales, la chose est entendue : « Il est hors de question que l’Etat perde le contrôle et la possession du lithium. » Sa production a été confiée à la Comibol, la coopérative minière bolivienne, une entreprise 100 % nationale. Guillaume Roelants, un Belge installé depuis près de trente ans en Bolivie, est aujourd’hui à la tête du comité scientifique du ministère bolivien des Mines. Il explique : « Le lithium est une ressource tellement importante pour la Bolivie et pour la planète qu’il est normal qu’elle soit contrôlée directement par l’Etat. Tout ce qui concerne la production du carbonate de lithium se fera entièrement par l’Etat bolivien. Mais c’est autre chose que des entreprises de haute technologie viennent s’installer en aval pour développer certaines industries, comme la production de batteries ou de voitures électriques. »

« Propriété du peuple bolivien »

Tout au long de son histoire, la Bolivie a vu ses ressources naturelles « exploitées » par des pays ou des entreprises étrangers. Pendant plus de trois siècles, l’or des fameuses mines de Potosí a ainsi été pillé par l’empire colonial espagnol. Quant aux richesses pétrolières et gazières de l’est du pays, elles étaient contrôlées – jusqu’aux nationalisations de 2006 – par des multinationales qui jouissaient des contrats les plus avantageux du monde dans le secteur des hydrocarbures. « Avant le gouvernement Morales, résume le directeur de l’usine de production de lithium, Marcelo Castro, le pays offrait ses ressources naturelles et cela paraissait normal. Il ne s’industrialisait pas et cela paraissait normal. Toutes nos richesses n’ont jamais servi qu’à nous rendre plus pauvres. Avec l’industrialisation du lithium, nous allons changer cette mentalité. »

Le président bolivien Evo Morales a nationalisé les hydrocarbures dès son arrivée au pouvoir en 2006. Et en janvier 2009, il a fait approuver par référendum une nouvelle Constitution dans laquelle les ressources naturelles sont devenues « propriété du peuple bolivien ». L’Etat les administre « en fonction de l’intérêt commun ». Et leur privatisation est interdite. Aujourd’hui, plus question donc pour la Bolivie de brader ses ressources ni d’exporter une matière première. Son objectif est d’installer sur place des usines pour produire le lithium et l’industrialiser. Depuis plusieurs mois, des entreprises ont avancé leurs pions dans la région : les japonais Mitsubishi et Sumitomo, le sud-coréen LG, le brésilien Vale ou encore le français Bolloré. Et celles qui souhaitaient simplement assurer leur approvisionnement ont été priées de reformuler leur offre. « La Bolivie recherche des partenaires, assène régulièrement le président Morales, pas des propriétaires. » Le groupe Bolloré défend aujourd’hui une offre à 515 millions de dollars (345 millions d’euros) comprenant une assistance technique pour la production du lithium, mais surtout une participation à une usine de fabrication de batteries, voire, à terme, de voitures. A ce jour, toutes ces propositions sont encore à l’étude, et seuls des partenariats scientifiques – bénévoles – ont été accordés. Le gouvernement bolivien en profite en effet pour faire monter les enchères : il y a quelques mois, il estimait à 800 millions de dollars (540 millions d’euros) le montant des investissements nécessaires à l’exploitation du désert de sel.

Des routes, des écoles, des hôpitaux

Du côté d’Uyuni, si l’on reste vigilant, la perspective de l’exploitation du lithium est plutôt vue d’un bon œil. Un projet de loi en cours prévoit que 30 % des bénéfices liés à la production du carbonate de lithium seront directement destinés au développement des communautés de la région. Une aubaine dans cette zone qui dépend essentiellement du tourisme, de la culture du quinoa et de l’élevage de lamas, et qui souffre de sécheresses récurrentes. Eloi Calisaria est membre de la Frutcas, la Fédération régionale des travailleurs paysans de l’Altiplano sud. Son organisation s’était fait remarquer, au début des années 1990, en faisant capoter le contrat d’une entreprise américaine qui souhaitait s’accaparer les réserves de lithium. Aujourd’hui, la Frutcas soutient l’exploitation du désert de sel et compte sur ses retombées économiques. Pour Eloi Calisaria, « l’industrialisation du lithium va permettre la construction d’infrastructures et de routes, mais aussi un meilleur accès à l’éducation ou à la santé ». L’usine pilote du site devrait employer une centaine de personnes à ses débuts, et jusqu’à 1 500 d’ici trois à quatre ans. Seule pierre d’achoppement entre la Frutcas et le gouvernement bolivien, la participation des multinationales au processus d’industrialisation. Si le gouvernement bolivien estime détenir les ressources techniques et financières suffisantes pour la production du carbonate (8 millions de dollars ont déjà été investis pour la construction de l’usine pilote), il ne se sent pas de taille pour l’industrialisation qui exige des financements gigantesques. « Les multinationales n’ont jamais laissé aucun bénéfice dans le pays, et encore moins contribué à son développement. Le gouvernement construit sa propre usine pilote, c’est un premier pas, mais il souhaite ensuite travailler avec des partenaires. Nous allons exprimer notre désaccord très ferme sur ce point », conteste Eloi Calisaria.

Des tonnes d’eau douce

Quant aux risques environnementaux, ils ne suscitent pas de vive polémique. La Frutcas affirme surveiller de près la question mais s’en tient là. Les associations de protection de l’environnement émettent quelques réserves concernant l’utilisation massive d’eau douce qu’implique l’activité minière dans cette région désertique. En effet, le désert de sel d’Uyuni n’offre pas un minerai utilisable à l’état brut. Il faudra d’abord traiter les saumures qu’il recèle dans des piscines d’évaporation afin de séparer le sel du lithium, lequel sera ensuite traité chimiquement pour être transformé en carbonate. Seule l’association de tourisme d’Uyuni semble s’inquiéter des conséquences environnementales de ce projet qui risque de défigurer le Salar (lire ci-contre). Du côté du ministère des Mines, on assure que les technologies les plus respectueuses de l’environnement seront privilégiées, même si elles s’avèrent plus coûteuses. « Par exemple, explique Guillaume Roelants, du comité scientifique du ministère, nous allons construire les piscines qui serviront à l’évaporation des saumures sur le désert de sel lui-même, et non sur la terre ferme. D’autre part, nous réinjecterons dans le désert tous les sels obtenus qui ne seront pas directement utiles pour la production des produits finis. Cela permettra une continuité du processus et le maintien de l’intégrité physique du lieu. » Quand un pays se retrouve avec une telle richesse entre les mains, l’optimisme des uns rivalise avec l’optimisme des autres. —

UN FUTUR « TOURISME INDUSTRIEL »

La dégradation esthétique du désert est minimisée. « Le désert de sel est immense – 12 500 km2 –, alors que les usines seront relativement petites. Les piscines d’évaporation feront dans les 10 km2, mais cela reste une partie minime du désert. Et puis elles seront entièrement intégrées dans le paysage, et placées à un endroit qui n’est pas particulièrement touristique », justifie Guillaume Roelants, du comité scientifique du ministère. Les agences de tourisme – qui accueillent plus de 80 000 visiteurs par an à Uyuni – ne semblent pas se faire trop de mauvais sang. Rosmery Taquichiri, qui travaille dans l’une d’elles, a vite surmonté ses réserves. « Bien sûr, j’ai peur que tout cela nuise au paysage. Pour autant, je ne pense pas que cela va générer tant de problèmes. Au contraire, je me dis que ça peut attirer encore plus de touristes. Ils voudront voir à quoi ça ressemble et comment ça marche. »

Photos : Marc Fasol-Planet Reporters-Rea / Fabio Cuttica-Contrasto-Rea / Enrico Fantoni-hh-Rea


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