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Climatologue on the rocks
dimanche, 22 novembre 2009

Figure de proue de la lutte contre le réchauffement climatique, et scientifique de renommée internationale, Jean Jouzel demande les réductions de gaz à effet de serre à échéance 2050. L’objectif : « éviter un suicide collectif ».

Le climatologue et glaciologue breton est infatigable. A 62 ans, l’homme alerte inlassablement l’opinion et les politiques sur le risque climatique. « C’est courageux d’accepter d’être un porte-parole. Beaucoup de collègues sont sollicités et refusent de répondre, constate Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue. Ses interventions répétées dans les médias ont presque donné naissance à un néologisme commun : « Quand un scientifique s’exprime dans les médias, on dit qu’il se jouzélise », plaisante sa collègue et amie.

Les années 1980 marquent un point d’orgue dans la carrière du climatologue. Elles le conduisent à découvrir la relation étroite entre le climat et les gaz à effet de serre, avec ses collègues du laboratoire de glaciologie et géophysique de l’environnement (LGGE) de Grenoble, Claude Lorius et Dominique Raynaud. Les jeunes scientifiques en mission en Antarctique ont l’intuition d’analyser les bulles d’air contenues dans la glace en regardant fondre dans un verre de whisky un glaçon prélevé dans de la glace de forage. A partir de l’analyse des glaces de l’Antarctique et du Groenland, ils démontrent que les activités humaines ont une influence sur l’évolution du climat.

Sur tous les fronts

« Vous ne vous rendez pas compte, quand on fait des premiers pas comme ça, c’est fantastique », s’enflamme Claude Lorius, son compagnon de mission. La découverte a un écho exceptionnel. « J’étais très surpris. J’étais jeune chercheur, la revue Nature a publié trois articles sur l’expérience. Je me souviens d’un gars qui m’avait téléphoné du New-York Times, un grand journaliste scientifique, qui voulait me voir », raconte Jean Jouzel avec modestie.

Jean Jouzel a été présent sur tous les fronts des forages en Antarctique et au Groenland. Des Russes, des Américains et des Français ont travaillé ensemble en pleine Guerre froide. « Quand il partait, c’était la grande aventure, se souvient sa fille, Maud. Il racontait qu’il campait à moins 40 degrés avec deux sacs de couchage. Il avait le bout du nez gelé. » Des collègues scientifiques souriaient « en le voyant enfiler ses couches de vêtements polaires », raconte Valérie Masson-Delmotte. « Il y avait un tel enthousiasme, se rappelle Jean Jouzel. Il faisait jour tout le temps, alors on travaillait beaucoup. On passait du temps à jouer aux cartes. »

Les expériences de travail de terrain dans des conditions hostiles soudent des amitiés de longue date. « On était très complémentaires », souffle Claude Lorius. Le CNRS leur décerne la médaille d’or en 2002, récompensant l’ensemble de leurs travaux.

Droit dans le mur

« Un garçon formidable, extrêmement rigoureux sur le plan scientifique, avec une formation remarquable. » Lorsqu’il s’agit de parler de Jean, les superlatifs pleuvent. Il est « parfois très exigeant avec ses étudiants », note Valérie Masson-Delmotte. Son expression récurrente : « On va droit dans le mur ». Plutôt calme et réservé, il devient vite chaleureux et attentif lorsqu’on l’interroge sur les péripéties climatiques de notre planète, jamais belliqueux. « En réunion, s’il a en face de lui une grande gueule qui dit des choses qu’il juge incorrectes, il a du mal à prendre le dessus. », lâche une collègue.

Mais l’homme a aussi ses détracteurs. Il s’est énervé une fois, face à Claude Allègre, sur le plateau de Franz-Olivier Giesbert, sur France 5. « C’était un débat assez dur, il m’a traité d’escroc », se souvient le spécialiste des glaciers, et membre du Giec (Groupe d’experts intercontinental du climat). L’ancien ministre de l’Éducation nationale affirmait à nouveau qu’il n’y avait aucune raison de croire que le réchauffement climatique était dû à l’activité humaine. Plusieurs climatologues (appelés climatosceptiques) réfutent cette thèse. Vincent Courtillot, directeur de l’Institut de physique du globe de Paris (IPGP) est de ceux qui s’opposent aux discours de Jouzel. « On a surestimé le rôle du gaz carbonique dans le réchauffement climatique, et sous-estimé celui du soleil. On a encore beaucoup de travail à faire pour trouver les bons modèles. », estime M. Cortillot

Bretagne et football

Fils de paysans, né dans la ferme de ses parents à Janzé (Ille-et-Vilaine), Jean Jouzel est très attaché à ses origines bretonnes. « Je suis du même village, précise son épouse Brigitte. Depuis qu’on a une petite maison là-bas, on y va au moins une fois par mois. » Il y joue au palet, « perd tout le temps mais espère toujours gagner la fois suivante ». Passionné de football, cet ancien président du club corpo à Saclay a arrêté d’y jouer il y a dix ans, mais il ne manque sous aucun prétexte un match de Rennes, son équipe favorite.

Mais le glaciologue reconnait que la recherche a pris le pas sur tout et « tout le temps ». Lorsqu’il a un peu de répit, il « aime bien être grand-père » et s’occuper de ses cinq petits-enfants, qui viennent souvent le week-end, chez lui, à Massy. Une maison écolo, avec ses deux panneaux solaires et un jardin en chantier sous lequel on installe une pompe à chaleur. Jean Jouzel, la fibre écolo ? « Je ne sais même pas si moi-même je serai capable de diviser par quatre mes émissions de gaz à effet de serre », reconnaît-il. Pas évident il est vrai lorsqu’on parcourt le globe par avion au moins huit fois par an. Prochaine destination : Copenhague.

Portrait rédigé pour Terra eco par Elise Barbet, étudiante au CFPJ (Centre de formation et de perfectionnement des journalistes).


Bio express
- 1947 : Naissance à Janzé (Ille-et-Vilaine)<
- 1974 : Soutient sa thèse intitulée « Complémentarité des mesures de deutérium et de tritium pour l’étude de la formation des grêlons »
- 1987 : Démontre, avec Claude Lorius, que les variations de la température sont liées à la teneur de l’atmosphère en gaz à effet de serre
- 1994 : Devient membre du bureau du Giec
- 2002 : Le CNRS lui décerne la médaille d’or

- Le site du Giec