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1,5 ou 2°C ? Deux chiffres et beaucoup de questions
jeudi, 10 décembre 2015 / Hervé Le Treut /

Hervé Le Treut est climatologue et directeur de l’Institut Pierre-Simon Laplace. Participe aux travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).

Longtemps, l’objectif affiché de la COP21 devait être de limiter le réchauffement à 2°C. Mais le chiffre de 1,5°C est désormais évoqué. Le climatologue Hervé Le Treut détaille les implications de cette question.

Hervé Le Treut est climatologue, directeur de l’Institut Pierre-Simon Laplace et membre du Giec.

Faut-il retenir un réchauffement de 2°C ou de 1,5°C comme objectif général de la COP ? Ce débat qui anime une partie des négociations, peut sembler difficile à comprendre pour les non-spécialistes. Il est aussi délicat à argumenter pour un scientifique : de fait la seule chose que puisse recommander un physicien du climat c’est de stopper « au plus vite » la dynamique d’un réchauffement qui porte déjà des conséquences importantes. De ce point de vue on peut comprendre l’insistance des états insulaires : ne pas abaisser le seuil de réchauffement, c’est se montrer insensible à leur risque de disparition, et donc à un phénomène existentiel pour eux.

Dans le même temps, il faut réaliser que les 2°C sont aussi autre chose : la première tentative de donner une ambition climatique commune aux différents pays de la planète, à un moment où le temps commence à manquer pour agir. Cet objectif a ceci de particulier qu’il correspond à la fin du siècle, alors que les mesures qui sont débattues à Paris, concernent avant tout la période 2020-2030. Il n’est pas vraiment possible d’imaginer un « rétroplanning » précis qui nous permettrait, à partir d’une cible de température en 2100, vers un agenda précis de réduction des émissions de gaz à effet tout au long du siècle. Trop de choses peuvent affecter ce qui se passera au XXIe siècle : la réaction du système climatique aux émissions de gaz à effet de serre reste affectée d’une incertitude quantitative importante, et nous ne savons pas non plus avec précision quelles technologies seront déployables, quand et à quelle échelle.

Cette référence aux 2°C de réchauffement est donc avant tout une indication générale qui permet de dimensionner les émissions initiales. Elle est de ce point de vue très contraignante : pour avoir des chances importantes de rester sous les 2°C, il faut diminuer nos émissions de gaz à effet de serre de 40% à 70% par rapport aux émissions d’ici à 2050, puis atteindre en quelques décennies l’équilibre carbone : ne rien émettre que l’on ne puisse reprendre à l’atmosphère. Il s’agit d’un effort considérable : les émissions de CO2 sont associées à ce qui fait 80% environ de l’énergie que nous utilisons et c’est un monde sans charbon, sans pétrole, sans gaz naturel qu’il faut construire. L’analyse des trajectoires possibles mais aussi le bon sens montrent que rien de ceci ne sera possible sans une inflexion majeure de nos politiques énergétiques, qui dépendra de facteurs technologiques, de facteurs financiers, de facteurs sociaux…

De ce point de vue, ce que symbolisent les 2°C, c’est l’attachement à un objectif qui implique l’adhésion de tous les pays à cette phase de transformation radicale. Mais il est ambigu de les estimer de manière trop précise. Les estimations d’un réchauffement en fin de siècle, établies à partir des propositions faites par les Etats pour la période 2020-2030 portent une incertitude similaire : elles doivent nécessairement « inventer » ce qui sera fait de 2030 à la fin du siècle, et il n’est pas certain que les états vertueux aujourd’hui le seront demain, et inversement. Enfin il existe un dernier rôle que l’on peut assigner à ce chiffre de réchauffement maximal : définir les niveaux de température auquel il est nécessaire de se préparer, et donc les mesures d’adaptation qu’il faut déjà commencer à mettre en œuvre. Ce sont beaucoup d’indications assez différentes que l’on voudrait trouver derrière un même chiffre.

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