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« Dans ces poubelles il y a tout ce que vous pouvez acheter en magasin »
mardi, 16 juin 2015 / Cécile Cazenave

Josselin Guédas, 25 ans, est animateur le jour et glaneur la nuit. Il y a deux semaines, la gérante d’un magasin Carrefour dont il a visité les poubelles, a porté plainte contre lui. Pour le jeune homme, voilà bien le signe que, malgré la loi antigaspillage passée en mai dernier, les esprits peinent à évoluer sur le sujet. Témoignage.

« A Montpellier, où je me suis installé il y a près d’un an, on n’est pas structuré comme à Lyon ou à Nantes où les glaneurs organisent des dîners collectifs avec ce qu’ils ont trouvé. Mais il y a beaucoup de jeunes en difficultés qui ont besoin de cette nourriture. On distribue aussi dans le cercle d’amis et de connaissances. Dans mon métier, je me déplace pas mal en ville, je jette donc un œil au passage. Souvent les poubelles sont cachées pour que les gens ne viennent pas se servir. Cet hiver, on a parfois glané tous les jours. Aujourd’hui, avec la chaleur qui rend les denrées moins fraîches, on ralentit le rythme. D’autant qu’il y a une quinzaine de jours, un vigile m’a surpris dans les poubelles du magasin Carrefour du Crès, en banlieue de Montpellier. Ces poubelles, je les connais bien. C’est un magasin classique, avec une extension. Il faut passer un portail de deux mètres de haut pour accéder aux poubelles. C’est très facile. En terme de volume et de qualité, c’est génial : il y a une dizaine de bennes chaque jour. Ce n’est pas sale comme comme on l’imagine habituellement, ce sont juste des produits entassés les uns sur les autres, c’est un peu comme un rayon de supermarché. Dans ces poubelles, il y a chaque soir à manger pour une centaine de personnes.

Il y a une poubelle entière de pains au chocolat et de croissants. Parfois, leur date de péremption n’est que le lendemain, mais ils sont tout de même jetés. On y trouve aussi une quantité impressionnante de packs de toutes sortes. Par exemple des packs de six bouteilles de lait. En ouvrant la palette, si une bouteille a été éventrée, tout le pack est jeté. Ces bouteilles se perdent parfois deux ans plus tard ! Il y a également une benne remplie de salades et de légumes, et deux bennes remplies de baguettes, de pains complets, de pains au céréales. Même s’ils sont un peu plus sec, il y a toujours moyen de griller le pain et ça passe. Ensuite on trouve des yaourts, du fromage, du beurre. Enfin il y a souvent une poubelle d’œufs, dont des œufs bios et des œufs plein air, ce qui va complètement à contre-courant du modèle de production biologique. Dans ces poubelles il y a tout ce que vous pouvez acheter en magasin. Je les ai régulièrement visitées avec quelques amis. On y va à cinq ou six, en opération éclair. Nous utilisons des sacs de caisse réutilisables que les gens jettent ainsi que des cagettes, et on charge une voiture.

Ce soir-là, je rentrais du sport, j’ai décidé de passer, même seul, même si ça fait un peu peur. Le vigile est arrivé. C’est son rôle d’être impressionnant. Même si on commence à se connaître, il doit faire son boulot. J’aurais pu choisir de fuir. Mais je me suis dit que c’était l’occasion d’entrer en contact avec la gérante et de dialoguer. Le vigile lui-même m’a rassuré. Dans son esprit, il n’allait pas se passer grand-chose. La procédure veut que les policiers viennent voir sur place. Ils vérifient que les produits ne sont pas volés en regardant notamment les dates de péremption. Ils sont d’ailleurs souvent assez impressionnés de voir ces produits si vite à la poubelle. Ils nous disent : « on comprend ce que vous faites, mais hélas, la loi ne le permet pas. » C’est assez bon enfant. Cette fois, ils sont venus à trois. Ils ont récupéré les sacs et les ont remis dans les poubelles. Ils ont pris mon identité. Eux aussi pensaient que la gérante ne porterait pas plainte contre moi. C’est pourtant ce qu’elle a fait.

Dans la région, certains gars dans la même situation s’en sont tirés avec rien, d’autres avec un mois de travaux d’interêt général et l’interdiction de revenir sur la commune. Il peut y avoir des conséquences ! Je ne pensais pas en arriver là, mais, si je suis convoqué devant un tribunal, c’est peut être l’occasion de faire parler de ce gaspillage. Je ne suis pas un criminel. La nourriture, ça ne se jette pas, ça ne se gaspille pas et finalement, je me sens dans mon droit. Les poubelles devraient être en accès libre, pas dans la partie privée du magasin : voilà une solution simple. Ou alors le magasin pourrait consacrer un espace pour vendre ces produits à très bas coût. Ou encore un responsable d’association pourrait avoir les clés et accéder au bennes. Il y a des scénarios possibles. A Montpellier, nous glanons les poubelles d’un magasin où il règne comme un accord tacite : il n’y a jamais de vigile et jamais de problème. C’est bien la preuve que c’est seulement une question d’humains et pas de loi. Certains gérants font simplement de bons choix. Il y a eu un effet d’annonce autour de la loi sur la gaspillage alimentaire. Mais ça n’a pas créé de changement d’état d’esprit général. Que cette gérante porte plainte contre moi, ça m’embête, mais je fais le pari que ça peut faire bouger les choses. »


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